Sortie de scène, côté cour – Comment le Brésil a invité la destitution de Rousseff

Par Haneul Na’avi, journaliste indépendant spécialisé en géopolitique basé au Royaume-Uni.
Cet article est paru sur The Duran.com sous le titre Exit, Stage ‘Left’— How Brazil invited impeachment into its parliament

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Après l’annulation du vote majoritaire de la Chambre Basse par son président Jose Eduardo Cardozo, le chef du Sénat Renan Calheiros a malgré tout maintenu le processus de destitution. Comme le rapporte Sputnik,

« Après trois jours de débats, une majorité de 61 sénateurs a définitivement voté pour destituer Dilma Rousseff. 20 sénateurs ont voté contre ; il n’y a pas eu d’abstentions. »

En réponse à sa destitution, Rousseff en a amèrement appelé à ses électeurs.

« La volonté de 61 sénateurs a supplanté celle des 54, 5 millions de gens qui avaient voté pour moi. »

De fait, ces ‘54,5 millions de brésiliens’ – dont nombre dépendent des programmes de transfert conditionnels de paiement (Borsa Familia) du président précédent Luiz Inacio Lula da Silva – ne pouvaient qu’être les témoins impuissants du spectacle de l’investiture officielle de Michel Temer, le leader du Parti du mouvement démocratique brésilien, le 1er septembre 2016.

Peu après avoir reçu la nouvelle, trois pays – le Vénézuela, l’Équateur et la Bolivie – ont rappelé leurs ambassadeurs et dénoncé le nouveau président. Selon les mots du président équatorien Rafael Correa,

« Nous n’accepterons jamais ces pratiques, qui rappellent les heures les plus sombres de notre Amérique du Sud ».

Sans surprise, les USA, parrains des révolutions de couleur, se sont précipités pour exprimer leur solidarité avec Temer. Dans la langue de bois policée typique du Département d’État, le porte-parole James Kirby a déclaré,

« […] Le Sénat brésilien, en accord avec le cadre constitutionnel du Brésil, a voté pour destituer la présidente Rousseff. Nous avons pleinement confiance dans la continuation des étroites relations bilatérales qui existent entre nos deux pays, les deux plus grandes démocraties et économies de l’hémisphère. »

L’extrême-droite latino-américaine a copié le ton du Département d’État dans un jargon politique tout aussi banal. Le ministère des Affaires étrangères argentin a déclaré,

« […] Le gouvernement argentin exprime son respect pour le processus institutionnel [et] sa volonté de poursuivre une réelle intégration inscrite dans le cadre d’un respect absolu envers le Droits de l’homme, les institutions démocratiques et le Droit international. »

 L’Amérique latine n’est pas étrangère aux déformations occidentales de concepts comme les ‘droits de l’homme, les institutions démocratiques et le droit international’, par exemple quand en novembre 2015, le président argentin Mauricio Macri a béta-testé le plan de privatisations de Temer après avoir battu le candidat de gauche Daniel Scioli aux élections et que, comme un dératiseur despotique, il a poursuivi avec un nettoyage par le vide à base de blackouts médiatiques, de coupes budgétaires, de privatisations et, dans le but d’effacer autant de traces de kirchnerisme que possible, d’un renforcement de ses liens avec le Département d’État américain.

Sans surprise non plus, des milliers de manifestants pro-Rousseff sont descendus dans les rues brésiliennes. RT a rapporté,

« Le plus grand acte de désobéissance civile a eu lieu à Sao Paulo, où des manifestants se sont confrontés à la police sur Agenda Paulista, dans la zone du centre ville ; à Rio de Janeiro, où des activistes s’étaient réunis sur Cinelandia square et à Brasilia, où des activistes se sont retrouvés sur le square Praca dos Tres Poderes. »

Malgré les inquiétudes légitimes du public, le Parti des travailleurs [Ndt, le parti de Rousseff] a raté sa ‘révolution’. L’avenir du Brésil est dans la balance, mais le chagrin des partisans de Rousseff peut ne pas s’avérer suffisant pour la ramener au pouvoir à cause d’une vérité inconfortable : l’immaturité de la compréhension du socialisme du Parti des travailleurs est son premier obstacle.

Plusieurs États-membres de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) comme le Vénézuela, Cuba, l’Équateur et la Bolivie ont lutté presque sans discontinuer contre les ingérences étrangères et ont gagné, au moins temporairement, en s’unissant sous une bannière commune politiquement, économiquement et socialement marxiste.

Depuis sa fondation en 2004, quand le fondateur du Parti socialiste unifié du Venezuela ( PSUV) Hugo Chavez a développé les accords bilatéraux de son pays avec Cuba, l’ALBA s’est étendue de 2 à 11 pays et sert de modèle d’autodétermination latino-américaine, et non simplement de plate-forme pour des marchés communs et des traités commerciaux. Le Brésil n’a que peu participé à l’aventure.

Comme le souligne un article publié par un blog collaboratif, le Latin American Bureau,

« La déception la plus sérieuse de toutes a été l’incapacité du Parti brésilien des travailleurs à développer une stratégie de réformes politiques, qui aurait été la seule façon de briser l’emprise de la droite sur les institutions politiques, particulièrement le Congrès, et de limiter l’impact des financements massifs de campagnes électorales par l’élite économique du pays. »

Et même ce point ne représente qu’une partie de la vérité. Le Brésil avait besoin d’une refonte de sa politique, et non de simples réformes cosmétiques, pour purger l’élite économique opportuniste qui aujourd’hui, a repris le pouvoir.

Ensuite, le lulisme, à savoir la théorie qui sous-tend les politiques de Lula da Silva, était impossible à appliquer dans les conditions d’un système parlementaire fondé sur des coalitions. Enfin, Lula avait le tort de croire qu’offrir une alternative aux mouvements chavistes et bolivariens d’Amérique Latine, au lieu de s’y intégrer pleinement, donnerait de meilleurs résultats. Dan La Botz rappelle que,

« au cours du premier mandat de Lula, plutôt que mener la classe laborieuse dans une lutte contre les capitalistes et les politiciens libéraux comme beaucoup l’espéraient, il a fait la paix avec eux. »

Le Parti des travailleurs a simplement accompagné les contradictions de classe du Brésil au lieu de chercher à les dissoudre. Par exemple, le PT dépendait des ventes de pétrole de Petrobas et des coffres du gouvernement, mais a forgé des relations avec la Banque mondiale pour superviser ses versements.

Surnommé « la révolution silencieuse », le programme Borsa Familia a créé un état-providence dépendant de capitaux issus de la Banque interaméricaine de développement (IADB), un organisme basé à Washington. Le Brésil a même initié le partenariat. Comme un rapport de la Banque mondiale l’explique,

« [Ils] ont demandé à la Banque mondiale de s’associer au programme Borsa Familia dans le contexte d’un soutien actif à son agenda social de réformes sectorielles. Le prêt sur quatre ans prévu sera de 572, 2 millions de dollars. »

La Banque mondiale est le muscle économique de l’impérialisme américain. Elle a été créée pour restructurer financièrement des pays après des guerres ou des coups d’État et assurer la domination du dollar. Quand Rousseff a menacé l’arrangement en se tournant vers l’Iran pour traiter en réaux brésiliens, elle a exaspéré le Département d’État des USA, qui a ensuite commandé à ses alliés sur place de renverser Rousseff et de privatiser les gisements de pétrole ante salifères du Brésil.

Parallèlement, les voisins du Brésil restaient vigilants. Le président Nicolas Maduro, même s’il n’a pas l’aisance politique de Chavez, a défendu le socialisme en l’étendant à travers l’Amérique du Sud malgré les sanctions des États-Unis, les révolutions de couleur, la chute des prix du pétrole et les tentatives de coup d’État.

De fait, le bolivarisme, l’idéologie unificatrice des nations de l’ALBA, consiste à combattre l’impérialisme occidental et la démocratie libérale. Comme l’expose un rapport du think tank FRIDE,

« […] L’émergence du chavisme et d’autres leaders populistes peut être expliquée par les résultats limités de la démocratie libérale et des politiques néolibérales conçues en Europe et à Washington. »

Au chapitre des relations internationales, le Brésil et le Vénézuela considèrent tous deux la République islamique d’Iran comme un allié stratégique ; toutefois, le Vénézuela a développé ses liens avec l’Iran depuis l’administration Ahmedinejad pour des raisons de solidarité et non de commerce. Toujours selon FRIDE,

« L’Iran et le Vénézuela sont tous deux très engagés dans la création d’’une alliance bilatérale fondée sur des intérêts pétroliers communs, une coopération militaire, des affinités idéologiques entre les présidents et une hostilité ouverte contre les USA et leurs alliés. »

Malgré les protestations des ailes droites de l’Argentine, du Paraguay et du Brésil, l’ex-leader de MERCOSUR Rodolfo Nin Novoa (Uruguay) a choisi le Vénézuela pour diriger le bloc.

Pour combattre ces évolutions, le Département d’État utilise généralement des parlements acquis aux théories néolibérales et des révolutions de couleur comme armes contre les partis au pouvoir. Toutefois, alors que le Vénézuela a préservé son autonomie et sa place de pièce centrale d’ALBA et de MERCOSUR, l’Argentine et le Brésil ont tous deux succombé à leurs créanciers américains et à leurs stratégies de changements de régime.

Un exemple – plutôt que devenir la victime d’inculpations fantaisistes ou de magouilles judiciaires, Maduro les a appliquées toutes deux pour étouffer les révolutions de couleur des leaders du mouvement Volonté populaire, Leopolo Lopez and Lester Toledo, des alliés notoires des USA. Venezuela Analysis rapporte,

« Le ministre des affaires intérieures, de la justice et de la paix, le général Néstor Reverol […] a émis un mandat d’arrêt contre le leader de l’opposition Lester Toledo, du parti Volonté populaire, pour « financement présumé de terrorisme ». Ceci, juste après que le président Maduro ait déclaré, mardi dernier, qu’il envisagera de lever l’immunité de tous les politiciens vénézueliens pour permettre des poursuites en cas de suspicion de préparation de coup d’État. »

Les membres d’ALBA comprennent parfaitement que, tout comme les terroristes « modérés » en Irak et en Syrie, « l’opposition modérée » latino-américaine est une confédération hétéroclite d’extrémistes sans foi ni loi utilisés pour renverser des gouvernements démocratiquement élus. [Ndt, chacun se rappellera qu’effectivement, au fil des décennies, l’Amérique latine a connu une succession de coups d’États et de dictatures militaires.] Le think tank CEPR souligne,

« Le gouvernement des USA finance l’opposition vénézuélienne depuis au moins 12 ans, y compris […] quelques-uns des gens et des organisations impliqués dans le coup d’État militaire qui visait à renverser Chavez et à le remplacer par un leader à leur goût. La pression extérieure pour l’harmonisation du pays a été un problème sérieux pour l’opposition vénézuélienne. Des câbles montrent que leur inquiétude était partagée par le gouvernement des USA. »

Rousseff aurait pu suivre l’exemple du Vénézuela en utilisant un ordre exécutif qui aurait défini les menaces de privatisations au bénéfice de pays étrangers comme des actes de trahison, en mettant les parlementaires corrompus en prison – 59% d’entre eux sont soit soupçonnés, soit sous le coup d’enquêtes judiciaires, soit convaincus de corruption à divers degrés. Ainsi, elle aurait préventivement éliminé leurs possibilités de magouilles.

D’autres démocraties autoproclamées gouvernent souvent par ordres exécutifs, dont au premier chef les États-Unis.

 Au lieu de quoi, le PT s’est acoquiné avec chacun des opposants à sa démocratie ; même les services de renseignement américains le notaient. Un rapport de 2011 du Brookings Institute exposait,

« Contrairement à ce que conclut le consensus des experts et des analystes politiques, un gouvernement unifié par une coalition multipartite peut ne pas offrir un environnement favorable à la nouvelle présidente brésilienne, Dilma Rousseff, étant données ses relations compliquées avec le Congrès brésilien. »

Le rapport continuait en prédisant sa destitution.

« En ce qui concerne le partage du pouvoir, elle sera tentée de suivre l’exemple de son gourou politique, étant donné qu’elle subira des pressions pour préserver plusieurs des factions internes du PT au pouvoir. […] Ainsi, traiter ses partenaires de la coalition, le PMDB et autres, comme des pièces rapportées et ne leur laisser que des miettes, un petit nombre de cabinets ou autres hochets, comme le faisait Lula, pourrait engendrer une insatisfaction grandissante au sein d’une coalition déjà fragmentée. »

Ces prédictions étaient évidentes dans une lettre de 2015 de Temer à Rousseff. Le gouvernement ‘socialiste’ de Rousseff n’avait réussi qu’à former une coalition avec des capitalistes endurcis, en espérant contre toute logique qu’ils allaient mettre de côté leurs aspirations au pouvoir (et aux profits) et se contenter de rôles de figuration.

De fait, le Brésil de Lula n’a créé qu’un état-providence comparable aux avancées du Parti travailliste britannique, quand le Premier ministre Clement Atlee, en son temps, avait tenté de construire un état socialiste en profitant d’une vacance du capitalisme ; même si la démarche est méritoire, il n’y a rien de révolutionnaire à cela.

Sans propriété des moyens de production, sans idéologie commune, sans alliances internationales étroites, sans défense efficace des capitaux publics, sans représentation des travailleurs, il ne peut pas y avoir de socialisme.

En termes simples, les révolutions ne sont pas faites par, pour ou avec des capitalistes. Avec le départ de Rousseff et les protestataires à la merci de privatisations en cascade, le Brésil devrait se rappeler les mots de l’ex-président uruguayen Jose Murcia alors qu’il remettait la place de leader de MERCOSUR au Vénézuela,

« La politique doit prévaloir sur les arguties du droit. »

Haneul Na’avi. Traduction Entelekheia.

Post-scriptum : aux dernières nouvelles, seulement 10% de la population brésilienne soutient Temer. 63% des Brésiliens souhaitent son départ avant la fin de l’année et la tenue d’élections présidentielles dans les plus brefs délais.
http://www.lorientlejour.com/article/1023375/bresil-63-de-la-population-veut-le-depart-du-president-temer.html

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