Un holocauste occulté : La stratégie de bombardements des USA

Battered religious figures stand watch on a hill above a tattered valley. Nagasaki, Japan. September 24, 1945. Cpl. Lynn P. Walker, Jr. (Marine Corps) NARA FILE #: 127-N-136176 WAR & CONFLICT BOOK #: 1241
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Pour comprendre cet article qui se passe de commentaire, garder à l’esprit que les USA appellent « stratégiques » les bombardements de zones civiles.


Par Mark Selden
Cet article est paru dans The Asia-Pacific Journal sous le titre A Forgotten Holocaust: US Bombing Strategy, the Destruction of Japanese Cities and the American Way of War from World War II to Iraq

 

 La Deuxième Guerre mondiale a fondé le développement et le déploiement des technologies de destruction de masse associées aux forces aériennes, en particulier aux bombardiers B-29, au napalm et à la bombe atomique. Ces techonologies ont coûté la vie à une estimation de 50 à 70 millions de personnes. Contrairement au schéma de la Première Guerre mondiale, la majorité de leurs victimes étaient des civils. La guerre aérienne, qui atteignit son pic d’intensité avec les bombardements de zones, y compris les bombardements atomiques, a eu un impact dévastateur sur les populations non-combattantes.

Quelle est la logique, et quelles ont été les conséquences – pour leurs victimes, pour les stratégies guerrières ultérieures et pour le droit international – des nouvelles technologies de destruction de masse associées à l’essor des forces aériennes et aux technologies de bombardements développées au cours de la Deuxième Guerre mondiale et après ? Et surtout, comment ces expériences ont-elles façonné les stratégies guerrières américaines au cours des six décennies qui ont vu une présence américaine dans nombre de guerres importantes ? Ces questions revêtent une importance toute particulière à une époque où le discours international se centre sur la guerre contre le terrorisme, et aussi une époque où la terreur infligée à des civils par des grandes puissances est souvent négligée.

Les bombardements stratégiques et le droit international
Montgolfière du XIXe siècle

Montgolfière du XIXe siècle

Des bombes ont été larguées dès 1849 sur Venise (à partir de montgolfières primitives) et 1911 en Lybie (à partir d’avions). Les grandes puissances européennes avaient tenté de les utiliser dans leurs toutes nouvelles forces armées au cours de la Première Guerre mondiale. Si leur impact avait été marginal dans ce contexte, les avancées des forces aériennes ont éveillé toutes les nations à leur potentiel dans les guerres futures. A partir de 1899, une série de conférences internationales à La Haye avait posé des principes censés limiter les guerres aériennes et protéger les civils contre les bombardements et autres assauts aériens. En 1923, la conférence de La Haye de 1923 a dégagé 62 règles de combat aérien sous le titre « Règles de la guerre aérienne ». Elles interdisaient « les bombardements menés dans le but de terroriser les populations civiles, de détruire ou d’endommager des propriétés privées non militaires, et de blesser des non-combattants. » Les règles limitaient les bombardements à des objectifs militaires, interdisaient « les bombardement inconsidérés de populations civiles », et proposait de faire payer des compensations aux contrevenants. Malgré tout, l’obtention d’un consensus et l’imposition de limites se sont avérés extraordinairement difficile, et le restent à ce jour.

Tout au long de l’interminable XXe siècle, et tout particulièrement pendant et juste après la Deuxième Guerre mondiale, les avancées inexorables des technologies militaires se sont accompagnées d’efforts internationaux pour poser des limites aux massacres et à la barbarie associés à la guerre, en particulier aux massacres de non-combattants par des bombardements stratégiques ou inconsidérés. Cet article se penche sur les relations entre le développement de systèmes de bombardements de plus en plus puissants, et les tentatives de fonder des règles internationales destinées à juguler les bombardements contre des non-combattants, particulièrement concernant les USA.

Les implications stratégiques et éthiques du bombardement nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki ont généré un vaste champ de controverses littéraires, tout comme les crimes de guerre et les atrocités des Allemands et des Japonais. En comparaison, la destruction de plus de soixante villes japonaises par les Américains, avant le bombardement d’Hiroshima, a été occulté par les littératures spécialisées anglo-saxonnes et japonaises, ainsi que dans la conscience collective des deux pays. Elle a été éclipsée par les bombardements nucléaires et par les récits héroïques de la conduite américaine au cours de la « bonne guerre », un aboutissement qui n’a pas été étranger à l’émergence des USA comme super-puissance. Malgré tout, les développements technologiques, stratégiques et éthiques qui allaient laisser leur empreinte sur les guerres ultérieures étaient liés aux bombardements de zones civiles précédant Hiroshima et Nagasaki. A.C. Grayling explique les différences entre les réponses aux bombardements incendiaires et atomiques comme suit : « … le frisson de terreur créé par l’idée de ce que les bombes atomiques peuvent faire affecte davantage ceux qui en envisagent l’utilisation que par ceux qui en souffrent; parce que, que ce soit une bombe atomique plutôt que des tonnes d’explosifs et de bombes incendiaires qui fasse les dégâts, pas un iota de souffrance n’est ajouté aux victimes que les brûlés, les massacrés, les démembrés et les aveuglés, les morts et les endeuillés de Dresde n’aient pas ressentie. »

Si d’autres, notamment l’Allemagne, la Grande-Bretagne et le Japon ont ouvert la marche en matière de bombardements de zones, le ciblage de villes entières pour destruction a émergé en 1944-45 comme pièce centrale de la stratégie guerrière américaine. Cette approche, qui combinait prédominance technologique et minimisation des pertes américaines, allait devenir la marque de fabrique de la guerre à l’américaine, de la Corée et de l’Indochine jusqu’aux guerres du Golfe et d’Irak [Ndt, et la Libye depuis la rédaction de cet article, sans même parler des drones tueurs dans plusieurs pays], et allait définir la trajectoire des guerres majeures depuis les années 40. Le résultat allait en être des hécatombes de populations civiles et des « bilans de pertes humaines » extraordinairement favorables aux Américains. Malgré tout, pour les USA, la victoire allait se révéler extraordinairement difficile à atteindre. C’est l’une des principales raisons qui expliquent que six décennies plus tard, la Deuxième Guerre mondiale garde son image de « bonne guerre » et aussi, que les USA esquivent toujours leurs responsabilités légales et éthiques dans les bombardements de zones en Allemagne et au Japon.

Le XXe siècle a été notable pour ses contradictions entre d’une part, les tentatives internationales de limitation de la destructivité de la guerre et de responsabilisation de leaders militaires, en particulier à travers les procès retentissants de Nuremberg et de Tokyo et les Conventions successives de Genève (dont la Convention de 1949 sur la protection des civils et des prisonniers de guerre), et d’autre part, les violations systématiques de ces principes par les principales puissances mondiales. Par exemple, alors même que les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo avaient clairement énoncé le principe d’universalité, les procès, tous deux tenus dans des villes qui avaient été oblitérées par les bombardements alliés, ont notoirement occulté les responsabilités des puissances victorieuses, surtout de USA, dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Telford Taylor, conseiller en chef en matière de poursuites pour crimes de guerre à Nuremberg, a soulevé la question un quart de siècle plus tard, en se référant tout particulièrement aux bombardements de villes.

« Puisque les deux côtés avaient joué le jeu terrible de la destruction de zones urbaines – les alliés avec beaucoup plus de succès – il n’y avait pas de base pour poursuivre les Allemands ou les Japonais sur ce terrain, et de fait, aucune accusation en ce sens n’a été portée… Les bombardements aériens avaient été employés sur une telle échelle et avec une telle barbarie, tant du côté allié que de l’Axe, que ni à Nuremberg ni à Tokyo, le sujet n’a été évoqué au cours des procès. »

De 1932 jusqu’aux premières années de la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis avaient été très critiques envers les bombardements de villes, et particulièrement — mais pas uniquement — envers les bombardements allemands et japonais. En 1939, au premier jour de la Deuxième Guerre mondiale, le président Franklin Roosevelt en appela aux nations belligérentes pour que « dans aucune circonstance, elles n’entreprennent des bombardements aériens de populations civiles ou de villes non fortifiées. » La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne acceptèrent de limiter les bombardements à des cibles militaires, mais en mai 1940, le bombardement de Rotterdam par les Allemands tua 40 000 civils et força les Pays-Bas à capituler. Jusqu’à ce moment, les bombardements de villes avaient représenté des cas isolés, sporadiques et généralement confinés aux forces de l’Axe. Puis, en août 1940, après le bombardement de Londres par les Allemands, Churchill ordonna un bombardement de Berlin. L’escalade des bombardements de cibles urbaines et de leurs populations civiles allait s’ensuivre.

Le bombardement stratégique de l’Europe

Après leur entrée dans la guerre à la suite de Pearl Harbour, les États-Unis ont continué à se poser en champions de la morale en abjurant les bombardements de civils. La position concordait avec l’opinion majoritaire, dans les forces aériennes, selon laquelle les bombardements les plus efficaces étaient ceux qui ciblaient les forces militaires ennemies et leurs installations, usines et voies ferrées, et non ceux qui étaient destinés à terroriser ou à tuer des non-combattants. Malgré tout, les USA ont collaboré à des bombardements inconsidérés à Casablanca en 1943, quand, dans une répartition américano-britannique des rôles, les Britanniques avaient mené des bombardements de villes pendant que les USA attaquaient des cibles militaires et industrielles. Max Hastings a observé que dans les dernières années de la guerre, Churchill et son commandant de bombardiers Arthur Harris avaient concentré « toutes les forces disponibles pour la destruction progressive, systématique, des zones urbaines du Reich, pâté de maisons par pâté de maisons, usine par usine, jusqu’à ce que le pays devienne une nation de troglodytes errant parmi les décombres. » Les stratèges britanniques étaient convaincus que la destruction de villes par bombardements nocturnes de zones briserait le moral de la population tout en handicapant sa production industrielle de guerre. De 1942 avec le bombardement de Lubeck suivi de Cologne, Hambourg et d’autres, Harris a poursuivi sa stratégie. Le perfectionnement des attaques aériennes, ou de ce qui doit être compris comme des bombardements terroristes, doit être entendu comme une entreprise de collaboration entre les Britanniques et les Américains. [Ndt, La France a également été copieusement bombardée par le Bomber Command d’Arthur Harris, notamment des zones ouvrières. Il s’agissait de casser le moral de ceux qui, après la guerre, pouvaient être tentés par le communisme et le syndicalisme. [A]

Hambourg vu d'avion, le 28 juillet 1943

 Hambourg vu d’avion, le 28 juillet 1943

De 1942 à 44, alors que les forces aériennes basculaient inexorablement vers les bombardements de zones, la US Air Force proclamait son adhésion aux bombardements de précision. Pourtant, cette approche n’avait pu ni forcer l’Allemagne ou le Japon à la capitulation, ni même entamer leurs capacités industrielles de guerre de façon significative. De plus, les intercepteurs et l’artillerie allemande infligeaient des pertes sérieuses aux avions américains, et la pression montait pour un changement de stratégie à une époque de sophistication, de nombre et de portée croissants des avions américains, d’invention du napalm et de perfectionnement des radars. Etrangement, alors que les radars auraient pu ouvrir la voie à la réaffirmation des bombardements tactiques (désormais possibles la nuit), dans le contexte de la fin de la guerre, ce qui a émergé à été une agression de masse contre des villes et leurs populations urbaines.

Les 13-14 février 1945, des bombardiers britanniques escortés d’avions américains ont détruit Dresde, un centre historique culturel qui ne comptait aucune base ou industrie militaire. Au moins 35 000 personnes ont été incinérées en un seul raid. L’écrivain américain Kurt Vonnegut, alors jeune prisonnier de guerre à Dresde, en a fait un récit devenu classique :

Ils ont brûlé toute la putain de ville… Chaque jour, nous marchions dans la ville et nous creusions dans les caves et les refuges pour sortir les cadavres, comme mesure sanitaire. Quand nous y entrions, un refuge typique, normalement juste une cave ordinaire, ressemblait à un tramway plein de gens qui auraient tous eu une crise cardiaque en même temps. Juste des gens assis sur leurs chaises, tous morts. Une tempête de feu est une chose frappante. Cela ne se produit pas dans la nature. C’est nourri par des tornades qui naissent dans leur épicentre et il n’y a pas une putain de chose à respirer. »

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 Dresde, corps retrouvés sous les décombres

« Avec les camps d’extermination nazis, les meurtres de prisonniers de guerre soviétiques et américains, et d’autres atrocités d’ennemis », observe Ronald Schaffer, « Dresde est devenue l’une des causes célèbres de la Deuxième Guerre mondiale. » Même si bien pire allait être perpétré au Japon, Dresde a déclenché le premier débat politique d’ampleur sur les bombardements de femmes et d’enfants de la Deuxième Guerre mondiale, et la ville est devenue synonyme de bombardements terroristes par les USA et la Grande-Bretagne. Dans le sillage des bombardements de Hambourg et de Munich, le gouvernement britannique a dû faire face à des questions réprobatrices de la part de son Parlement. Aux Etats-Unis, le débat avait été lancé à la suite        d’un rapport de l’Associated Press largement diffusé aux USA et en Grande-Bretagne, selon lequel « les commandants alliés ont pris une décision depuis longtemps en attente, celle d’adopter des bombardements terroristes de grands centres urbains allemands comme expédient pour hâter la chute d’Hitler. » Les officiels américains agirent rapidement pour neutraliser l’effet du rapport en désignant la grande cathédrale de Cologne, qui avait été épargnée par les bombardements, comme symbole de l’humanité des USA, et en réitérant la conformité du pays à une stratégie de bombardements strictement limités à des cibles militaires. Le Secrétaire de la guerre Henry Stimson affirma, « Notre politique n’a jamais été d’infliger des bombardements terroristes à des populations civiles » et ajouta que Dresde, en tant que carrefour de transports terrestres, était une cible de grande importance militaire. De fait, la discussion aux USA était minime; les remous avaient été bien plus marqués en Grande-Bretagne, mais avec l’exaltation de la victoire en vue, le gouvernement avait aisément calmé la tempête. Les bombardements pouvaient continuer. Aux USA et en Grande-Bretagne, ils avaient passé avec succès leur plus grand test, celui de la réaction de l’opinion publique.

Le bombardement « stratégique » du Japon

Mais c’est sur le théâtre du Pacifique, et spécialement au Japon, que tout le poids de la puissance aérienne allait se faire sentir. Entre 1932 et 1945, le Japon avait bombardé Shanghai, Nankin, Chongqing et d’autres villes, et testé des armes chimiques dans le Ningbo et à travers la province du Zhejiang. Au cours de premiers mois de 1945, grâce à la prise de bases militaires à Tinian et à Guam qui allaient leur permettre d’attaquer le Japon, les USA transférèrent leur attention sur le Pacifique. Leurs tests de bombardements incendiaires contre des maisons japonaises démontrèrent rapidement l’efficacité des bombes M-69 contre les denses agglomérations de maisons construites en bois des villes japonaises. Pendant les six derniers mois de la guerre, dans un effort pour forcer le Japon à la capitulation, les USA jetèrent toute leur puissance aérienne dans des campagnes d’incendies de leurs villes et de terreur, d’immobilisation et de meurtre de leur habitants sans défense.

Comme l’ont observé Michael Sherry et Cary Karacas, des prophéties avaient prédit la destruction du Japon, et ce bien avant la planification de bombardements « stratégiques » par les chefs américains. Ainsi, Sherry a noté que « Walt Disney avait imaginé une destruction orgiaque du Japon par air dans son dessin animé de 1943, Victory Through Air Power (Victoire par la puissance aérienne) basé sur le livre d’Alexander P. De Seversky de 1942 ». Pour le côté japonais, Karacas note que l’auteur de best-sellers Unna Juzo avait anticipé la destruction de Tokyo par des bombardements dès le début des années 30. Les deux s’adressaient à des audiences de masse aux USA et au Japon, et les deux anticipaient les événements à venir.

Le 20 janvier 1945, Curtis LeMay était nommé commandant du 21ème Bomber command dans le Pacifique. La prise des Mariannes, y compris Guam, Tinian et Saipan à l’été 1944 avait placé les villes japonaises à portée des bombardiers « Superforteresses » B-29, alors que l’affaiblissement des forces navales et aériennes japonaises les laissait virtuellement sans défense contre des attaques soutenues.

LeMay était le principal architecte, innovateur stratégique et plus éminent représentant des politiques américaines de mise à feu et à sang de villes ennemies, et plus tard de villages et de forêts, du Japon à la Corée et au Vietnam. En ceci, il était emblématique de la voie guerrière américaine qui avait émergé de la Deuxième Guerre mondiale. Vu sous un autre angle, malgré tout, il n’était que l’un des maillons d’une chaîne de commandement qui avait conduit des bombardements de zones civiles en Europe. Cette chaîne de commandement s’étirait à travers le Comité des chefs d’état-major interarmées jusqu’au président, qui avait autorisé ce qui allait devenir l’élément central de la guerre américaine : les bombardements de civils.

Les USA reprirent les bombardements du Japon à l’automne 1944, après une pause de deux ans depuis les raids Doolittle de 1942. Le but des attaques qui détruisirent les plus grandes villes du Japon entre mai 44 et août 45, exposait la Commission d’experts sur les bombardement stratégiques (US Strategic Bombing Survey), consistait à « soit le mettre sous une pression terrible pour qu’il capitule, soit réduire ses capacités à résister à une invasion… [en détruisant] le tissu économique et social du pays. » La proposition du chef d’État-major de la Vingtième force aérienne de cibler le palais impérial fut rejetée, mais dans le sillage des échecs successifs des tentatives d’élimination de cibles stratégiques comme l’usine d’aéronautique de Nakajima, à l’ouest de Tokyo, les bombardements de zones urbaines civiles fut approuvé.

Toute la fureur des bombardements incendiaires a été lâchée pendant la nuit du 9 au 10 mars 1945, quand LeMay a envoyé 334 bombardiers B-29 au-dessus de Tokyo depuis les Mariannes. Leur mission était de réduire la ville à un tas de décombres, de tuer ses habitants et d’infliger de la terreur aux survivants avec de l’essence gélifiée et du napalm, de façon à créer une mer de feu. Sans armes pour faire de la place aux bombes, et volant à des altitudes moyennes de 2 kilomètres pour échapper aux radars, les bombardiers, qui avaient été prévus pour des attaques à haute altitude, portaient deux types de bombes incendiaires : des bombes chimiques M47, 182 par avion et toutes capables de déclencher des incendies majeurs, et des bombes à essence gélifiée M69, 1520 par avion, plus quelques explosifs puissants pour compliquer la tâche des pompiers. L’attaque sur une zone estimée résidentielle à 84,7% réussit au-delà des rêves les plus fous des planificateurs des forces aériennes. Fouettée par des vents violents, les flammes déclenchées par les bombes bondirent à travers une zone de 38 kilomètres carrés, générant des incendies dévastateurs qui engloutirent et tuèrent des centaines de milliers de résidents.

Tokyo, bombardements au long de la rivière Sumida

Tokyo, bombardements au long de la rivière Sumida

En contraste avec la description de style « musée de cire » du bombardement de Dresde par Kurt Vonnegut, les récits de l’enfer qui avait englouti Tokyo relatent des scènes de carnages effroyables. Nous en sommes arrivés à mesurer l’efficacité des bombardements à des questions de poids de charge utile et de taux de pertes infligées qui éclipsent la perspective des victimes. Quid de ceux qui se retrouvent sous les bombes ?

Le cameraman de la police Ishikawa Koyo a décrit les rues de Tokyo comme « des rivières de feu… des meubles qui explosaient dans la chaleur, pendant que les gens eux-mêmes s’enflammaient comme des allumettes dans leurs maisons de bois et de papier qui s’effondraient dans les flammes. Sous le vent et le souffle gigantesque de l’incendie, des tourbillons incandescents s’élevaient à plusieurs endroits, s’enroulant, s’aplatissant, avalant des pâtés de maisons entiers dans leur maelström de feu. »

Le Père Flaujac, un prêtre français, a comparé le bombardement incendiaire de Tokyo au tremblement de terre de 22 ans auparavant, une catastrophe qui avait alarmé les auteurs de science-fiction japonais et enflammé l’imagination de quelques-uns des architectes originels de l’holocauste de Tokyo :

« En septembre 1923, pendant le grand tremblement de terre, j’ai vu Tokyo brûler pendant 5 jours. A Honjo, j’ai vu un tas de 33 000 morts qui avaient brûlé ou suffoqué au début des bombardements… Après le premier tremblement de terre, il y avait quelque chose comme 20 départs de feu, assez pour détruire la capitale. Comment stopper les incendies quand des bombes incendiaires étaient lâchées par douzaines de milliers sur les quatre coins du district, avec des maisons japonaises qui n’étaient que des boîtes d’allumettes ?… Où pouvait-on s’enfuir ? Le feu était partout.

La nature était venue en renfort des militaires sous la forme de l’akakaze, un vent violent qui soufflait en ouragan, ce jour-là, sur la plaine de Tokyo et qui propulsait des flammes à travers la ville avec une vitesse et un intensité terrifiantes. Le vent faisait grimper les températures à 900 degrés, créant des vapeurs brûlantes qui précédaient les flammes et tuaient ou suffoquaient leurs victimes. Les mécanismes mortifères étaient si variés et simultanés – des déficiences en oxygène aux empoisonnements au monoxyde de carbone, de la chaleur radiante aux flammes directes, des débris aux piétinements des foules qui s’enfuyaient – que les causes de décès ont ensuite été difficiles à établir… »

Le Bureau d’études sur le bombardement stratégique [Ndt, Strategic Bombing Survey, une commission d’experts], dont la formation quelques mois plus tôt avait signalé l’approbation de Roosevelt envers les bombardements « stratégiques », fournissaient un descriptif technique des bombardements incendiaires et de leurs effets à Tokyo :

« La première caractéristique de la conflagration… a été la présence d’un front de feu, un mur de feu étendu qui avançait sous le vent, précédé d’une masse de vapeurs chaudes, turbides, brûlantes… le vent soufflant à 45 km/h, mesuré à un kilomètre et demi du feu, a redoublé à une estimation de 88 km/h au périmètre, et probablement plus au centre. Un incendie étendu a balayé 38 kilomètres carrés en 6 heures… la zone incendiée à brûlé à presque 100% ; aucune des structures ou des leurs contenus n’ont échappé à la destruction. »

Le rapport concluait – de façon plausible, mais seulement pour des événements précédant le 6 août 1945, que :

« Probablement plus de gens ont perdu la vie dans le feu de Tokyo, sur une période de six heures, qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire de l’humanité. Les gens sont morts à cause des températures extrêmes, de manque d’oxygène, d’asphyxie au monoxyde de carbone, d’écrasement sous les pieds de ceux qui tentaient de fuir les flammes et de noyades. Le plus grand nombre de victimes a été enregistré chez les plus vulnérables : les femmes, les enfants et les personnes âgées. »

Combien de gens ont péri dans la nuit du 9 au 10 mars dans ce que le commandant d’escadrille Thomas Power avait appelé « le plus grand désastre jamais subi par un ennemi de toute l’histoire de la guerre » ? Le Bureau d’études sur le bombardement stratégique a estimé que 87, 793 personnes sont mortes au cours du raid, 40, 918 ont été blessées, et 1 008 005 personnes ont perdu leur habitation. Robert Rhodes, qui estimait les décès à plus de 100 000 hommes, femmes et enfants, a suggéré que probablement, un million de personnes en plus avaient été blessées qu’un autre million s’était retrouvé sans abri. Le département des pompiers de Tokyo a estimé les morts à 97 000 et les blessés à 125 000. La police de Tokyo a donné une estimation de 124 711 tués et blessés et 286 358 immeubles et habitations détruits. Le nombre approximatif de 100 000 morts, fourni par les autorités japonaises et américaines, qui avaient tous deux de bonnes raisons de minimiser les pertes, me semble bas à la lumière de la densité de population, des conditions météorologiques et des récits des survivants. Avec une moyenne de 103 000 habitant par mile carré grimpant à des taux de 135 000 personnes par mile carré selon les endroits, la plus forte densité de toutes les villes industrielles du monde, et des mesures de combat contre le feu totalement inadaptées, 40 kilomètres de Tokyo ont été détruits en une nuit où des vents violents attisaient les flammes et où un mur de feu bloquait la fuite des centaines de milliers de gens qui tentaient d’échapper à l’enfer. Une estimation d’un million et demi de personnes vivaient dans les zones brûlées. Étant donnée une incapacité presque totale à combattre des flammes de la magnitude produite par les bombes, il est possible que les vraies pertes humaines aient dépassé de très loin les chiffres présentés par les deux côtés du conflit. La seule mesure valable prise par le gouvernement japonais pour réduire le nombre des victimes des bombardements américains a été, en 1944, l’évacuation à la campagne de 400 000 enfants des grandes villes, dont 225 000 de Tokyo.

A la suite de l’attaque, LeMay, qui n’était pas du genre à mâcher ses mots, a dit qu’il voulait que « Tokyo soit brûlée jusqu’aux fondations – effacée de la carte » pour « abréger la guerre. »

Aucun bombardement conventionnel précédent ou suivant n’a jamais approché de la destruction de Tokyo du 9 au 10 mars. Les assauts contre Tokyo et d’autres villes japonaises se sont poursuivis sans relâche. Selon les statistiques de la police japonaise, les 65 raids contre Tokyo, entre le 6 décembre 1944 et le 13 août 1945 aboutit à 137 582 morts, 787145 maisons et immeubles détruits, et 2 625 279 réfugiés. A la suite du raid de Tokyo du 9 au 10 mars, les bombardements incendiaires ont été étendus à tout le pays. A partir du 9, sur une période de dix jours, 9373 tonnes de bombes ont été déversées sur 80 kilomètres carrés de Tokyo, Nagoya, Osaka et Kobe. Une moyenne de 40% des villes ciblées a été détruite, avec une augmentation du tonnage des bombes de 13 800 tonnes en mars à 42 700 tonnes en juillet. Si le bombardement de Dresde avait suscité une controverse en Europe, aucune révulsion discernable ou a fortiori de protestation n’a été notée aux USA ou en Europe, dans le sillage de la destruction des villes japonaises et du massacre de populations civiles sur une échelle sans égal dans l’histoire des bombardements.

En juillet, sur les quelques villes épargnées par les bombes incendiaires, les avions américains larguaient des prospectus marqués « Appel au peuple ». « Comme vous le savez, » disait-il, « l’Amérique, qui défend l’humanité, ne veut pas blesser des gens innocents, vous feriez donc bien d’évacuer la ville. » La moitié des villes qui avaient reçu les prospectus ont subi des bombardements incendiaires dans les jours suivant l’avertissement. Les avions américains contrôlaient le ciel du Japon. En moyenne, selon un calcul, les bombardements incendiaires ont détruit 466 kilomètres carrés de 67 villes, tué plus de 300 000 personnes et blessé 400 000 personnes de plus, sans compter les victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki.

Entre janvier et juillet 1945, les USA ont bombardé et détruit toutes sauf cinq villes japonaises, épargnant délibérément Kyoto, l’ancienne capitale impériale, et quatre autres. A la fin, le Comité de sélection de la bombe atomique choisit Hiroshima, Kokura, Niigata et Nagasaki comme cibles aptes à une démonstration de la puissance de la bombe atomique au Japon et au monde, dans un événement qui allait amener la fin spectaculaire de la guerre la plus coûteuse que l’humanité avait vu jusque-là et envoyer un message à l’Union Soviétique.

Michael Sherry a brillamment décrit le triomphe du fanatisme technocratique comme marque principale de la guerre aérienne qui, en essence, a forgé la façon américaine de mener les guerres :

« La mentalité partagée des fanatiques de l’air était leur application dans l’assemblage et le perfectionnement de méthodes de destruction et… ce fait éclipsait les motivations premières qui justifiaient les destructions… Le manque d’intentions revendiquées de destruction, l’impression de ne rien faire de plus qu’obéir aux demandes jumelles de la bureaucratie et de la technologie distinguait le fanatisme technocratique des USA du fanatisme idéologique de ses ennemis. »

Le fanatisme technocratique servait à occulter les motivations plus larges du pouvoir aux planificateurs militaires autant qu’au public. Cette formulation cachait le schéma idéologique de base de la pensée stratégique américaine. A mon sens, le fanatisme technologique, en temps de guerre, ne doit se comprendre que comme un moyen de mettre en œuvre des buts nationaux. La légitimité et la bienveillance du pouvoir global américain étaient tenues pour acquises, et la perception des Japonais comme des créatures d’une brutalité unique et intrinsèquement inférieures l’était tout autant. La technologie était mise au service du nationalisme américain, qui revenait en temps de guerre et qui était façonné par les guerres, à commencer par la conquête des Philippines en 1898, et en continuant avec la liste des guerres successives et des actions militaires et policières en Asie et en Amérique Latine tout au long du XXe siècle. En d’autres termes, le fanatisme technocratique est inséparable du nationalisme américain et des conceptions d’une ordre mondial bienveillant dominé par les USA. Contrairement au nationalisme britannique, japonais et autres, qui sont associés avec une expansion, l’approche américaine d’un ordre post-guerre ne tient pas à une vision centrée sur l’acquisition de colonies, mais dans un réseau mondial de bases militaires, aériennes et navales qui n’a que récemment commencé à être compris comme le schéma spécifique de l’impérialisme américain.

Au cours du printemps et de l’été 1945, les bombardements au Japon atteignirent une intensité peut-être inégalée par la magnitude du massacre. Ce moment était le produit d’une combinaison d’avancées technologiques, de nationalisme américain et de l’érosion des scrupules éthiques et politiques quant aux massacres de civils, une érosion peut-être intensifiée par le racisme cristallisé sur le théâtre du Pacifique.

Le ciblage pour destruction de populations entières, que ce soient des peuples indigènes, des infidèles religieux, ou d’autres étiquetés inférieurs ou mauvais, est certes aussi ancien que l’histoire de l’humanité, mais les formes qu’il prend sont aussi nouvelles que les dernières technologies de destruction et les innovations stratégiques, dont au premier chef et de façon notable, la puissance aérienne, les bombardements incendiaires et les bombes atomiques. Sur le plan moral et technologique, la Deuxième Guerre mondiale a façonné la doctrine militaire des destructions de masse en érodant le sentiment de bassesse associé au ciblage systématique de civils et en éliminant les restrictions mentales qui avaient longtemps empêché certains puissances de bombarder des zones civiles. Ce qui était nouveau était d’une part l’échelle des massacres rendue possible par les nouvelles technologies et la banalisation des massacres ou du terrorisme d’État. Si les bombardements de zones civiles sont restés controversés pendant une bonne partie de la Deuxième Guerre mondiale, des actions à cacher ou à nier par ses adeptes, à la fin de la guerre, ils allaient devenir le socle reconnu de la conduite de la guerre, l’emblème de la guerre à l’américaine. De fait, pendant six décennies, les USA (et leurs alliés) se sont retrouvés virtuellement seuls à compter sur la puissance aérienne en général et le ciblage délibéré de civils, ainsi que des infrastructures qui leur permettent de survivre, en particulier. Certainement, aujourd’hui, personne n’a bombardé sur une échelle approchant, même de loin, celle des USA. Les USA cachent le ciblage délibéré de populations civiles avec le cache-sexe décrit par Sahr Conway-Lanz comme « mythe des dommages collatéraux », à savoir l’affirmation, malgré l’aspect systématique de ce type de bombardement, selon laquelle l’intention était de frapper des cibles militaires et non de massacrer des innocents.

La concertation des efforts pour protéger les civils des ravages des guerres a culminé dans le sillage de la Deuxième Guerre mondiale avec l’instauration des Nations-Unies, les tribunaux pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en Allemagne et au japon, et les accords de Genève de 1949 et leurs protocoles de 1977. Les chefs d’accusation de Nuremberg définissaient les crimes contre l’humanité comme « le meurtre, l’extermination, l’esclavage, la déportation, et autres actes inhumains perpétrés contre des populations civiles, quelles qu’elle soient, avant ou pendant la guerre, » un langage qui rappelait avec force les bombardements de zones civiles au japon, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux USA [Ndt, et comme précédemment signalé, en France]. Ces efforts n’ont eu qu’une très faible influence sur les USA. De fait, à cause de la profonde marque laissée par la bombe atomique dans la conscience collective du XXe siècle, les bombardements de zones civiles et les bombardements incendiaires de grandes villes ont été effacés de la conscience collective, sauf de celle des victimes.

Le Premier ministre Tojo Hideki au procès de Tokyo

Le Premier ministre Tojo Hideki au procès de Tokyo

La capacité de détruire une ville entière et d’annihiler sa population avec une seule campagne de bombardements n’était pas seulement une méthode plus « efficace » et moins coûteuse pour l’attaquant que les méthodes précédentes de conduite des guerres, elle aseptisait également les massacres. La puissance aérienne mettait une grande distance entre bourreaux et victimes, déréalisant l’expérience visuelle et tactile du meurtre. Le bombardier ne regarde jamais sa victime dans les yeux, ce qui peut être tout particulièrement important quand les cibles principales sont des femmes, des enfants et des personnes âgées.

Les bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki ont été le summum du processus d’annihilation de populations civiles dans un contexte de recherche de victoire militaire. Alors que le président Truman mentait en expliquant que la bombe d’Hiroshima ciblait une base navale, la décision de faire exploser les bombes dans le ciel, au-dessus de Hiroshima et Nagasaki avait été prise pour porter le massacre de ses habitants et la destruction de leur environnement au plus haut point d’efficacité. Elle était également prévue pour démontrer au gouvernement japonais, à son peuple, aux autorités de l’Union Soviétique et à d’autres rivaux potentiels de l’hégémonie américaine et aux populations du monde que les USA étaient omnipotents et qu’une destruction certaine viendrait frapper tous ceux qui les défieraient. Le débat sur l’utilisation de la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki a perduré à travers toute la période post-guerre. Il s’est centré sur les massacres de non-combattants et leur impact sur la capitulation du Japon, et a façonné le conflit entre les USA et l’Union Soviétique qui a défini la géopolitique d’après-guerre. En un sens, le fait même de se focaliser sur la bombe, puis sur le développement de la bombe à hydrogène, a contribué à occulter le débat sur les problèmes tout aussi pressants associés aux massacres de civils avec des bombes « conventionnelles » de plus en plus puissantes.

Les USA n’ont plus largué de bombes atomiques au cours des six décennies suivant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, même s’ils en ont menacé la Corée, le Vietnam et d’autres. Mais ils ont incorporé l’annihilation de non-combattants dans les programmes de bombardement qui ont formé la base de toutes les guerres « conventionnelles » successives qu’ils ont menées par la suite. Avec les bombardements de zones civiles au cœur même de leur agenda stratégique, les attaques des USA contre des villes et des non-combattants ont parcouru tout l’éventail des possibles, du napalm aux bombes à fragmentation et aux bombes atomiques en passant par les défoliants chimiques, l’uranium appauvri et les bombes à charge pénétrante, dans un cycle de destructions sans cesse élargi. Loin devant les famines et les catastrophes naturelles, les bombardements aveugles de civils ont causé les plus grandes pertes humaines de cette époque, alors même que les USA soutiennent mordicus qu’ils ne ciblent pas délibérément des civils et qu’ils se référent systématiquement à la thèse des « dommages collatéraux » de Conway-Lanz pour se protéger des critiques intérieures et internationales.

Pour la plupart des Américains, rétrospectivement, la Deuxième Guerre mondiale semblait une « bonne guerre » : les USA y sont entrés et en sont sortis renforcés dans l’assurance morale de leur mission de punir l’agression, que ce soit sous la forme du fascisme nazi génocidaire ou de l’impérialisme japonais devenu fou. De plus, les Américains se rappellent la générosité des aides américaines non seulement envers les alliés appauvris par la guerre, mais aussi envers les sociétés des pays vaincus, l’Allemagne et le Japon, dans leurs efforts de reconstruction. Cette interprétation [en plus d’être fallacieuse, Ndt [B]] masque l’étendue de la parenté idéologique entre les USA et leurs ennemis en matière de visées nationalistes et d’expansionnistes. Par contraste avec les anciens territoires impériaux, l’expansionnisme américain prenait la forme de nouvelles structures régionales et mondiales à travers lesquelles les USA exerçaient leur pouvoir. La victoire, qui a catapulté les USA à une position d’hégémonie et lui a permis de condamner et de punir les crimes de guerre commis pas des nations vaincues, reste le premier obstacle à une remise en question de la conduite de la guerre par les USA, et surtout des destructions de masse imputables à ses forces armées.

La Deuxième guerre mondiale, construite sur des atavismes barbares combinés à des technologies de plus en plus destructrices, a produit de nouvelles formes de dépravation. Les crimes des Allemands et de Japonais ont été soumis aux critiques internationales depuis les tribunaux de l’immédiat après-guerre jusqu’à aujourd’hui. A Nuremberg, et dans les procès suivants, plus de 1800 Allemands ont été convaincus de crimes et 294 ont été exécutés. Dans les procès de Tokyo, 28 ont été accusés et sept ont été exécutés. Au cours des procès suivants de criminels de classe A et B menés par les alliés entre 1945 et 1951, 5700 Japonais, Coréens et Taïwanais ont été inculpés. 984 avaient d’abord été condamnés à la peine capitale (les sentences de 50 d’entre eux ont été commuées), 475 ont été condamnés à la prison à vie, et 2 944 à diverses peines de prison. Le résultat de la défaite militaire, de l’occupation, et des procès pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité a été une longue et profonde réflexion autocritique au sein de larges pans de la population de ces pays. [Ndt, Pas au Japon. Voir article « Comment les USA ont protégé des criminels de guerre japonais » ici]

En contraste avec ces réponses à la guerre en Allemagne et au Japon, et même au débat américain sur les utilisations de la bombe atomique, il n’y a virtuellement eu pas de prise de conscience, ou a fortiori de réflexion critique, sur les bombardements de civils japonais dans les mois précédant Hiroshima. Les bombardements systématiques de non-combattants dans le contexte de destructions de villes japonaises doivent être ajoutés à la liste des pires héritages de la guerre, à côté des génocides nazis et de la cohorte des crimes de guerre japonais contre des populations asiatiques. Les Américains ne pourront pas s’approcher des valeurs de Nuremberg, qui placent vainqueurs et vaincus sur un pied d’égalité quant aux responsabilités de crimes de guerre, ou des standards des Conventions de Genève sur la protection des civils en temps de guerre avant de se confronter à ce problème, et surtout à l’impact de cette approche sur les massacres de masse de non-combattants qui ont été au cœur de toutes les guerres ultérieures des USA.
Le principe d’universalité garanti par Nuremberg a été violé par les USA et d’autres dès les procès de 1946, qui ont instauré une immunité des États-Unis contre d’éventuelles poursuites pour crimes de guerre.

Dans son discours d’ouverture au tribunal, le procureur en chef des États-Unis, le magistrat Robert Jackson, Chef du Conseil pour les USA, a parlé avec éloquence du principe d’universalité. « Si certains actes de violations de traités sont des crimes », a-t-il martelé, « ce sont des crimes aussi bien quand ils sont commis par les États-Unis que par l’Allemagne, et nous ne sommes pas prêts à appliquer aux autres des sanctions pour conduite criminelle que nous ne voudrions pas voir invoquées contre nous… Nous ne devons jamais oublier que l’aune à laquelle nous mesurons les autres est celle à laquelle nous serons nous-mêmes jugés demain par l’histoire. Offrir un calice empoisonné à ces accusés est le porter également à nos lèvres. »

Tous les présidents des USA, de Roosevelt à George W. Bush [Ndt, et B. Obama après la rédaction de cet article] ont approuvé, en pratique, l’approche de la guerre qui consiste à cibler et annihiler des populations entières, une approche qui élimine toute distinction entre combattant et non-combattant, avec des conséquences meurtrières. Le pouvoir terrifiant de la bombe atomique a occulté le fait que cette stratégie avait mûri lors de la destruction de Tokyo par des bombes incendiaires, et qu’elle est devenue le socle de la guerre américaine à partir de cette date.

Ce calice empoisonné a été porté aux lèvres des Américains au cours des procès de 1945 et a fortiori dans les guerres suivantes. Sahr Conway-Lanz pointe les divisions entre Américains cherchant à trouver un équilibre entre le combat et les atrocités, et entre les guerres et les génocides. Mais avec la prédominance absolue de la puissance technologique américaine et les menaces d’ennemis, du communisme au terrorisme, magnifiées par le gouvernement et les médias, en pratique, il y a eu peu de restrictions à l’annihilation de non-combattants dans la succession des guerres américaines qui ont coûté tant et tant de vies. Les conceptions des Américains sur eux-mêmes comme citoyens d’un pays juste et bienveillant se sont bâties non sur les réalités des massacres de civils, mais sur une combinaison des « bonnes intentions » affichées par les gouvernements américains successifs et de leur générosité apparente dans les aides à la reconstruction accordées après toutes leurs guerres depuis 1945.

Épilogue : La Corée, le Vietnam, l’Irak et l’utilisation des forces aériennes pour cibler des civils

L’aspect central de massacres de non-combattants à travers la myriade des utilisations possibles de l’aviation de combat court comme un fil rouge des bombardements de 1944-45, à travers les guerres de Corée et d’Indochine jusqu’au Golfe, à l’Afghanistan et à l’Irak (Ndt, et ensuite]. Au cours des six décennies suivant les bombardements incendiaires et atomiques du Japon, parallèlement à la continuité de bombardements comme ceux de villes au napalm, de nouvelles armes ont été déployées dans le cadre des guerres américaines, surtout en Asie.

Le général Curtis LeMay, premier architecte de la stratégie de bombardements incendiaires et atomiques au Japon en 1945, a joué le même rôle en Corée et au Vietnam. LeMay a dit de la Corée :

« Nous avons glissé une note sous la porte du Pentagone disant, « Allons-y… brûlons cinq des plus grandes villes de la Corée du Nord – elles ne sont pas très grandes – cela devrait tout arrêter. » La réponse a été des cris – « Vous allez tuer beaucoup de non-combattants » et « C’est trop horrible. » Mais, sur une période de trois ans, nous avons brûlé chaque ville en Corée du Nord et en Corée du Sud aussi… Alors comme ça, sur une période de trois ans, ça passe, mais tuer quelques gens pour que cela ne se produise pas – beaucoup de gens ne peuvent pas l’accepter. »

Au cours de cette période de trois ans, les forces des USA/ONU ont conduit 1 040 708 sorties, et lâché 386,037 tonnes de bombes et 32,357 tonnes de napalm. En comptant toutes les sortes d’armes aéroportées, y compris les roquettes et les munitions de mitrailleuses, le tonnage total arrive à 698 000 tonnes. Marilyn Young estime le nombre des victimes en Corée à deux à quatre millions, pour la plupart des non-combattants. Dans le seul Sud, selon les estimations de l’ONU, plus de 5 millions de gens ont été déplacés.

Une caractéristique frappante de ces guerres a été l’extension des bombardements des villes à des zones rurales de la Corée et du Vietnam, ce qui avait mené les USA à enfreindre un autre principe international qui visait à réduire les attaques indiscriminées contre des non-combattants. En Corée pour commencer, les bombardements des USA étendus des villes à des zones de campagne ont eu des effets dévastateurs. Dans ce que Bruce Cumings a appelé « l’acte final de cette guerre barbare », au printemps 1953, le barrage d’irrigation majeur de la Corée du Nord a été détruit peu après le repiquage du riz.

Ici, nous nous attacherons à un élément important des bombardements américains du Vietnam. En 1943, Franklin Roosevelt avait fait une déclaration qui a longtemps fondé la politique américaine en matière d’armes chimiques et biologiques. En réponse à des menaces de l’Axe d’utilisation de gaz de combat, Roosevelt a prévenu que « l’utilisation de telles armes a été interdite par l’opinion publique de tous les pays civilisés de l’humanité. Notre pays n’en a pas utilisé, et j’espère que nous ne serons jamais obligés d’en employer. Je déclare catégoriquement que sous aucune circonstance, nous n’aurons recours à des telles armes, à moins que nos ennemis n’en utilisent contre nous auparavant. » Ce principe, incorporé au manuel militaire 27-10, « Lois de la guerre terrestre » en date de 1954, affirmait le principe de la non-utilisation de gaz ou d’armes bactériologiques en première instance. En 1956, ce principe avait disparu du manuel au profit d’une affirmation selon laquelle les USA ne signeraient aucun traité « interdisant ou limitant l’usage en temps de guerre de gaz toxiques ou non-toxiques, de fumée ou de matériaux incendiaires ou d’armes bactériologiques. » La recherche et l’approvisionnement en armes chimiques et bactériologiques, entamée au début des années 50 et culminant sous l’administration Kennedy au début des années 60, a abouti à l’utilisation d’armes chimiques et bactériologiques à la fois contre les forces vietnamiennes et la nature. Elle s’étendait de la destruction de forêts à la destruction de récoltes. Comme le documente Seymour Hersh, le programme d’armes chimiques et bactériologique au Vietnam est « rapidement passé de l’usage de défoliants à des herbicides qui tuaient le riz et à des gaz qui produisaient des vomissements. »

Avant de nous tourner vers l’Irak, il est bon de rappeler les commentaires du président Nixon sur le bombardement du Cambodge tels que préservés par les Kissinger tapes publiées en mai 2004. Dans un éclat de colère, le 9 décembre 1970, quand Nixon s’énervait contre ce qu’il considérait comme une campagne de bombardement trop terne au Cambodge, Kissinger lui a répondu, « La force aérienne est faite pour combattre l’Union Soviétique. Elle n’est pas faite pour ce type de guerre. » Nixon explosa, « Je veux qu’ils frappent tout. Je veux qu’ils utilisent les gros avions, les petits avions, tout ce qui sera utile là-bas, et qu’on leur donne un choc. » C’était un signal précurseur de la stratégie « shock and awe » de la génération suivante. Kissinger transmit l’ordre : « Une campagne de bombardement de masse au Cambodge. Tout ce qui vole sur tout ce qui bouge ». Pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis ont incorporé des armes chimiques, bactériologiques et de destruction massive à leur arsenal.

Une autre histoire de bombardement massif du Cambodge a refait surface trente-six ans après les faits. Les nouvelles preuves démontrent que le Cambodge a été bombardé bien plus lourdement qu’on ne l’avait cru auparavant et que, sans que le public américain ou le monde ne l’aient su, les bombardements avaient commencé non pas avec Nixon en 1970 mais bien avant, le 4 octobre 1965. Au cours d’une visite au Vietnam, à l’automne 2000, le président Clinton publia des rapports détaillés de l’US Air Force (les forces aériennes des USA) pour aider les gouvernements Vietnamien, Cambodgien et Laotien à retrouver les restes de deux mille soldats américains manquants. Les rapports comprenaient des données spécifiques sur les endroits et l’échelle des bombardements. Les données révèlent que du 4 octobre 1965 jusqu’au 15 août 1973, les États-Unis avaient largué beaucoup plus de bombes qu’on ne l’avait pensé : 2 756 941 tonnes de bombes et de mines larguées en 230,516 sorties sur 113,716 sites. Les conséquences dépassent de très loin les morts, les blessés et les dangers durables des mines non explosées. Comme l’ont expliqué Taylor Owen et Ben Kiernan, « Les victimes civiles du Cambodge ont poussé une population exaspérée dans les bras d’une insurrection qui n’avait compté que peu de soutiens jusqu’aux bombardements, étendant la guerre du Vietnam jusque dans le Cambodge, déclenchant un coup d’État, la montée rapide des Khmers rouges et pour finir le génocide cambodgien. [Ndt, de quoi relancer le débat sur le « génocide cambodgien » de Pol Pot, derrière ce lien (en anglais)]

Il est notable, par contraste avec les six décennies précédent des guerres américaines, que l’image de la puissance aérienne centrée sur les bombardements comme somme totale du pouvoir destructeur, a beaucoup changé avec la guerre d’Irak : les Américains se souviennent de la Deuxième guerre mondiale comme de la consécration de leur supériorité aérienne, symbolisée par la mythologie (sic) des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki ; ils se souviennent de la confrontation entre les USA et l’Union Soviétique comme d’un match nul ; et ils se rappellent de la Corée et du Vietnam à travers des images de domination aérienne, par exemple le bombardement de Hanoï et du Nord Vietnam ou les campagnes de défoliation par l’Agent Orange. Mais, comme l’observe Michael Sherry, la puissance aérienne s’est effacée des consciences à la suite de l’effondrement de l’Union Soviétique et le recentrage sur d’autres ennemis, des terroristes sans visages associés à des groupes comme Al-Qaïda. Sherry en conclut qu’un changement s’est opéré dans la conscience collective américaine. « Les bombardiers attaquant Bagdad, les B-25 au-dessus de Belgrade – l’échelle de des opérations (quel qu’en ait été le degré de destructivité pour les locaux) et l’inégalité des forces en présence n’éveillait pas de peurs ou de fantasmes d’apocalypse chez les Américains. » Quand la puissance aérienne est arrivée dans la conscience américaine », dit-il, « Les bombardements américains, sur les écrans de télé, ressemblaient plus à des jeux vidéo fascinants qu’à des attaques meurtrières. De plus », conclut-il, « à cause des attaques contre les tours jumelles de New York et du Pentagone du 11 septembre, des images horribles que cela évoquait par contraste avec l’imagerie héroïque (sic) de la puissance aérienne de la Deuxième Guerre mondiale, la promesse de suprématie qui lui était associée s’est révélée superficielle. »

Falloujah sous les bombardements américains, 2004

Falloujah sous les bombardements américains, 2004

Puisque nous en sommes à la guerre d’Irak et à la conscience moderne américaine, je voudrais suggérer un autre scénario. D’abord, je pense que dans la conscience américaine, les tours jumelles en feu du 11 septembre restent l’image marquante de notre époque. C’est l’image mobilisatrice centrale des guerres américaines subséquentes et l’impulsion primale qui alimente les peurs de l’avenir des américains. Ensuite, comme Seymour Hersh et d’autres l’ont observé, l’armée américaine, alors même qu’elle bombardait massivement des villes irakiennes, surtout Falloujah mais même Bagdad, avait choisi de faire silence sur sa guerre aérienne. Les grands médias ont tous honoré les demandes officielles sur ce point et sur d’autres. Pour finir, l’une des principales initiatives de l’administration George W. Bush a consisté à tenter de prendre le contrôle de l’espace et d’en faire le centre de sa politique de domination mondiale pour, à terme, remplacer les bombardiers comme vecteurs majeurs de destructions de masse. Les forces aériennes restent les causes premières de mort, de destruction, de dislocation et de divisions dans l’Irak contemporain. Selon l’estimation la plus fiable à ce jour, celle du Lancet, la guerre avait coûté la vie à 655 000 personnes en 2006 et créé plus de 2 millions de réfugiés, et un nombre égal de personnes déplacées à l’intérieur du pays (un Irakien sur 7 a été déplacé). Cette réalité cachée par la presse grand public américaine et invisible sur ses chaînes de télé est celle du quotidien des Irakiens. La stratégie américaine a produit des divisions sociales qui promettent de mener à un état de guerre permanent en Irak et dans toute la région. Malgré la suprématie aérienne des USA en Irak depuis 1991 et spécialement depuis 2003, il n’y a pas de fin en vue à la guerre américaine et à la guerre civile en Irak et dans la région.

Nous avons démontré l’impact décisif de la dernière année de la Deuxième Guerre mondiale dans la prééminence accordée par les USA aux bombardements dits « stratégiques ». Ils allaient caractériser les grandes guerres suivantes, et les dévastations infligées à des populations non-combattantes. Pourtant, malgré toute la puissance des bombardiers américains, malgré les millions de victimes, au cours des six décennies suivant 1945, les victoires contre les ennemis successifs des USA ont brillé par leur absence.

Cet article a été écrit pour Japan Focus. Posté le 2 mai 2007.
Traduction Entelekheia.

[A] Le bombardement anglo-américain de 1944 sur la France
http://www.matierevolution.org/spip.php?article1763

[B] How did Europe become an American turf? (Comment l’Europe est-elle devenue une chasse gardée américaine ?)
http://www.lpthe.jussieu.fr/~roehner/ocn.pdf

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