USA-Cuba 1961 : la débâcle de la baie des Cochons, deuxième partie

Lire la première partie.

Meurtres Inc, SARL

Après une attente de plus de huit mois dont les raisons restent un mystère, la proposition d’assassiner Castro émise par Joseph Caldwell King en décembre 1959 est enfin en voie de concrétisation ; ne reste qu’à trouver une équipe de tueurs compétents, mais la CIA n’est pas à court d’idées. En septembre 1960, Dulles et Bissell contactent des personnages fort marris du tour des événements à Cuba, nommément les parrains de la mafia italo-américaine qui régnaient sur sa vie nocturne et en ont été éjectés par le nouveau leader cubain. De fil en aiguille, la CIA se retrouvera à comploter avec un ramassis de truands activement recherchés par la police, dont Johnny Rosselli, Momo Salvatore « Sam » Giancana, Carlos Marcello, Santo Trafficante et Meyer Lansky. La CIA offrira 150 000 dollars à la mafia pour qu’elle trucide Castro en toute discrétion pour l’agence. La mafia l’assassinerait gratis avec joie, 1 mais elle arrive néanmoins à extorquer des avantages supplémentaires à l’État : le FBI devra abandonner ses poursuites contre elle. La stratégie deviendra habituelle à l’administration Kennedy, qui continuera à élargir des criminels condamnés à des peines de longue durée pour en faire ses exécuteurs de basses oeuvres. Selon le journaliste Bill Dean, auteur du livre Smooth Criminal, la méthode serait encore en usage aujourd’hui. 2

« Si survivre à des tentatives d’assassinat était une discipline olympique, je serais médaille d’or » – Fidel Castro.

Que ce soit de la part de la CIA ou de la mafia, les tentatives d’assassinat contre Fidel Castro s’élèveront au bas mot à six cent trente-huit.

Selon les comptes de son chef de la sécurité Fabian Escalante, les tentatives d’assassinat prouvées de Castro s’énumèrent comme suit : sous Eisenhower, 38 tentatives ; sous Kennedy, 42 ; sous Johnson, 72; sous Nixon, 184 ; sous Carter, 64 ; sous Reagan, 197 ; sous Bush père, 16 ; sous Clinton, 21, etc.

Le lider maximo aura survécu à onze mandats présidentiels américains.

Un document déclassifié 3 détaille les premiers pas de l’agence dans ses tentatives d’envoyer Castro ad patres : sa rencontre avec Johnny Rosselli, qui n’est pas intéressé, mais adresse la CIA à des confrères, Momo Salvatore Giancana et Santo Trafficante, tous deux sur la liste des dix criminels les plus recherchés des USA. Giancana refuse d’utiliser des armes, selon lui trop risquées, et propose plutôt d’empoisonner la nourriture ou la boisson de Fidel. Quelques réunions louches après, six pilules d’un bouillon d’onze heures à base de toxine botulique seront remises à un dénommé Juan Orta, 4 un ex-bénéficiaire des largesses de la mafia qui a gardé des relations suffisantes avec le nouveau gouvernement cubain pour côtoyer Castro, mais la sécurité du lider maximo a été renforcée entre-temps et après deux semaines à rôder à La Havane sans pouvoir l’approcher, Orta abandonne et rend les pilules. D’autres candidats suivent, mais la malchance s’attache également à leurs pas ; aucune des tentatives n’approchera même du but.

Allô, Charlie India Alpha ?

En août 60, Eisenhower approuve un budget de 13 millions de dollars pour l’opération paramilitaire contre Castro, mais spécifie qu’aucun membre de l’armée américaine ne doit y participer. Cela se révélera un erreur : à la fin de l’été, le schéma de l’opération envisage une intervention amphibie et aérienne d’au moins 1500 hommes capables de défendre une tête de pont et d’en faire l’avant-poste d’opérations ultérieures. L’opération passe de simples actions de guérilla à une tentative d’invasion militaire qui aurait nécessité une coordination avec le Pentagone. 5

Pendant ce temps, à toutes les provocations qui ponctuent le quotidien cubain – les bombardements de champs de canne à sucre n’ont pas cessé – Castro répond par des nationalisations. L’électricité, le téléphone, les raffineries de pétrole et 36 raffineries de sucre passent aux mains de l’État. Le 2 septembre 1960, Fidel déclare, « S’ils continuent leur agression économique contre notre pays, nous continuerons à nationaliser les compagnies américaines ». Le 21 du même mois, il profitera de sa présence à l’ONU pour rencontrer Nikita Khrouchtchev, Premier secrétaire du parti communiste soviétique, à l’Hôtel Theresa de New York. 6

Le 8 septembre, le dissident cubain Carlos Rodriguez Santana se tue au cours d’un entraînement. En son honneur, la brigade d’intervention anti-castriste portera le numéro de série de son blason, 2506.

Le 28 septembre, la CIA tente son premier largage d’armes à des dissidents locaux cubains, rate sa cible de onze bons kilomètres et largue ses armes sur un barrage où elles sont récupérées par les hommes de Castro. L’agent censé les récupérer est capturé et tué. L’avion se perd au dessus du Guatemala et finit par atterrir à Mexico.

L’expédition préfigure le désastre à suivre.

Début octobre, Raúl Roa, ministre des Affaires étrangères de Cuba, répète qu’une invasion militaire chaperonnée par les Américains est en préparation au Guatemala. Le 17 du même mois, un député du Honduras dénonce publiquement les 30 avions-cargos américains qui livrent des équipements aux contre-révolutionnaires cubains dans leur base du Guatemala.

Parallèlement, aux USA, on fait encore semblant de croire que personne n’a vu ou compris les menées de Washington.

Inexplicable : les leaders des USA et la CIA ne comprennent toujours pas qu’ils sont archi-repérés, même par leur propre presse !

Pourquoi Eisenhower, et ensuite Kennedy ont-ils maintenu cette opération alors que toute l’Amérique latine, la quasi-intégralité de la presse américaine 7 et même les Soviétiques sont prévenus des préparatifs américains ? Dans son livre Bay of Pigs Declassified, The Secret CIA Report on the Invasion of Cuba, l’historien Peter Kornbluh n’offre qu’une seule réponse : une arrogance, une irresponsabilité et une incompétence stupéfiantes. 8 Le diplomate américain Wayne Smith en propose une autre, « Cuba fait le même effet aux gouvernements américains que la pleine lune à un loup-garou. Ils perdent toute rationalité ».

Castro réplique aux informations qu’il reçoit comme toujours, en nationalisant. Le 24 octobre 1960, pas moins de 166 entreprises américaines passent sous drapeau cubain ; l’ambassadeur américain a été rappelé depuis deux jours et les dissidents en exil décomptent les forces locales qui pourront se joindre à l’insurrection, en particulier les ex-membres de la soldatesque de Batista. Des plans sont dressés, discutés, rejetés, repris, remaniés et re-discutés au point d’impatienter Eisenhower ; la presse américaine accumule les fuites ; des officiers du Guatemala se mutinent contre la présence des Cubains en exil au sein de leur armée ; des amis guatémaltèques de la révolution cubaine transmettent un mémo de six pages sur les forces exilées, le nombre et types d’avions dont elles disposent et la localisation de leurs bases d’entraînement à Fidel Castro ; bref, les cafouillages devraient être suffisamment nombreux et alarmants pour que les Américains annulent tout.

Et pourtant…

Le 29 novembre, le président Eisenhower réunit des officiels du Département d’État, de la CIA et de la Maison-Blanche et demande si « nous sommes assez imaginatifs et hardis, sous réserve du secret de notre action, et est-ce que nous faisons bien les choses ? », à quoi le Secrétaire du Département d’État répond que le Département est très inquiet parce que « l’opération n’est plus un secret, que toute l’Amérique latine est au courant et qu’elle a même fait l’objet de discussions à l’ONU. » Le président réplique « nous devons nous préparer à prendre plus de risques et à être plus agressifs ». Dont acte : les préparatifs s’accélèrent, mais la CIA continue de s’empêtrer dans des détails et des doutes surgissent enfin sur un point-clé, la réception glaciale que le peuple cubain risque de réserver à l’insurrection anti-castriste.

Par ailleurs, il est très difficile de comprendre comment la CIA a pu mettre des mois à échafauder une action dont elle se pense experte alors qu’elle dispose d’amples moyens, de l’expérience de coups d’État réussis, du soutien du syndicat du crime et de complices aux plus hauts niveaux en Amérique latine. Peut-être que cette fois, il lui manque un carburant qui, pour être purement psychologique, n’en est pas moins fondamental pour ces Américains qui vivent dans un monde d’images hollywoodiennes divisées en bons et méchants : l’approbation de l’opinion publique. Des poids-lourds culturels aussi incontournables qu’Hemingway, qui vit à Cuba, 9 Norman Mailer, Dan Wakefield ou Truman Capote, de même que les médias de gauche libérale, soutiennent toujours les superstars révolutionnaires Castro et Ernesto « Che » Guevara.

Les plans boiteux de la CIA

Le 20 décembre 1960, l’amiral Robert Dennison, commandant en chef de l’Atlantique, assombrit encore l’ambiance générale en annonçant qu’aucun des plans dressés jusque-là par la CIA n’est viable. Quelques jours plus tard, Fidel Castro, qui est au moins aussi averti des forces investies dans l’opération que Dennison, lui fait écho : « Quelques milliers de paramilitaires avec quelques bateaux ne prendront ni une capitale, ni une ville importante, et ils paieront un prix plus lourd que dans les débarquements de Normandie ou d’Okinawa ».

Frappée par la justesse des critiques de Castro, la CIA achète quelques avions de transports de troupes supplémentaires et enrôle encore plus de Cubains exilés. Le 3 janvier, un Fidel excédé exige que les Américains se retirent de l’ambassade et du consulat des USA à Cuba sous 48 heures ; seule pourra demeurer sur le sol cubain une équipe réduite de onze américains, pas un de plus.

Les leaders américains, probablement désarçonnés par la résistance inattendue de cette petite île, se lancent en privé dans une véritable séance d’auto-hypnose : le conseiller à la Sécurité Gordon Gray décrit les Cubains anticastristes en exil comme « la meilleure armée d’Amérique latine », l’assistant Secrétaire d’État Mann parle des « sondages d’opinion de Castro qui s’effondrent, de 95% à 25 ou 33% » et inexplicablement, Eisenhower parle de fomenter une opération, « Peut-être que les USA pourraient penser à monter quelque chose qui serait acceptable ? » Einsehower est-il soudainement frappé d’amnésie ou a-t-il autre chose en tête ? 10 « Quelque chose qui serait acceptable », en tous cas aux yeux d’Einsehower, est exactement ce que la CIA prépare sur son ordre depuis presque un an…

D’ailleurs, celle-ci a des nouvelles fraîches : le 4 janvier 1960, un mémo établit le plan définitif de l’invasion amphibie/aérienne prévisionnelle et demande les équipements et matériels nécessaires. « La mission initiale sera de conquérir et de défendre une petite zone… il n’y aura pas de tentatives pour sortir du lieu choisi comme base pour des opérations ultérieures jusqu’à ce qu’il y ait soit un soulèvement général contre Castro, soit une intervention militaire ouverte des USA. Nous nous attendons à ce que ces opérations précipitent un soulèvement général à travers Cuba et causent la révolte de larges segments de l’armée cubaine et de la milice… si les affaires ne tournent pas comme prévu au-dessus, le lieu qui servira de base… peut être utilisé comme site pour l’établissement d’un gouvernement provisoire qui pourra être reconnu par les États-Unis… de cette façon, la voie sera pavée pour une intervention militaire des États-Unis destinée à pacifier Cuba, qui débouchera sur le renversement rapide du gouvernement Castro. Nous considérons comme crucial que les forces navales et aériennes cubaines qui pourraient s’opposer au débarquement soient abattues et neutralisées avant que nos équipages amphibies fassent leur arrivée sur la plage ». (CIA, Memorandum For Chief WH/4, Policy Decisions Required for Conduct of Strike Operations Against Government of Cuba, 1 /4/61)

Au cours des jours qui suivent, les problèmes d’ordre technique et logistique s’accumulent alors que Congrès est sommé de s’expliquer sur les bases secrètes de la CIA contre Cuba par le très médiatique Fair Play for Cuba Committee (« Commission Justice pour Cuba »), 11 que Fidel Castro instaure la peine capitale pour les actes terroristes tels que le sabotage, l’incendie volontaire et les assassinats, et que le ministre des Affaires étrangères cubain Raúl Roa dénonce les USA aux Nations-Unies pour leurs envois d’armes et d’équipements à des groupes de dissidents dans l’Escambray, au Guatemala, au Nicaragua et en Floride.

Kennedy président, Washington vire à la pétaudière

Le 20 janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy est élu président des États-Unis. L’opération sera d’abord maintenue sans aucun changement mais le 25, tout est à revoir : Cuba aurait reçu une cargaison d’armes de Tchécoslovaquie et les forces clandestines déjà engagées ne vont plus suffire. Il faut plus d’hommes, d’armes, d’avions… La CIA demande une action urgente pour empêcher le renforcement futur du gouvernement Castro par les Soviétiques.

Le 28, Kennedy autorise : 1) la continuation et l’accentuation des activités de la CIA, y compris plus de propagande, d’actions politiques et de sabotage, 2) des propositions de déploiement de forces anti-castristes sur le territoire de Cuba, 3) des propositions du Département d’État pour des actions concertées avec d’autres pays d’Amérique latine visant à isoler Cuba.

Fin janvier, plus de la moitié des 5000 cubains en exil entraînés par la CIA au Guatemala se mutinent et abandonnent. En parallèle, Kennedy somme le Département d’État, la CIA et le Département de la Défense d’aboutir à un accord sur l’action à entreprendre à Cuba, mais la mission s’avérera impossible et le 8 février, dans un mémo adressé au président, un officiel expose les différences irréconciliables des trois départements. Le Département de la défense et la CIA sont d’accord sur une invasion. Au pire, pensent-ils, les envahisseurs pourront se réfugier dans les montagnes de l’Escambray et au mieux, ils déclencheront une guerre civile où l’Amérique soutiendra l’effort anti-castriste. Le Département d’État est beaucoup plus réservé sur l’intervention, à cause de ses conséquences potentiellement graves pour l’image des USA aux Nations-Unies et en Amérique latine. Pendant tout le mois, les parties concernées camperont sur leurs positions respectives et se battront soit à coups de mémos, soit en faisant le siège du bureau présidentiel.

Sur ces entrefaites, la première tentative d’infiltration de la Brigade 2506 à Cuba échoue lamentablement : le bateau chavire et les dissidents sont obligés de rejoindre la côte à la nage sans vêtements, armes, argent ou équipement radio.

A Washington, le ton monte jusqu’à l’hystérie et au chantage. D’aucuns préconisent des méthodes « douces » comme l’infiltration de masse ; d’autres, comme Bissell, menacent le président de représailles de la part des Cubains en exil, qui peuvent se plaindre à la presse en cas d’annulation de l’opération.

Le plan, prévu pour le 5 mars 1961, est reporté d’un mois. Le temps d’y voir plus clair ?

De fait, Kennedy est handicapé par quatre positions contradictoires : tout d’abord, sa manie du secret sur les actions américaines à Cuba, une disposition peut-être justifiée par son orientation politique démocrate-libérale – il est du même bord que les admirateurs de Castro de son pays et, pour gouverner, il ne peut en aucun cas se permettre de voir les médias et l’opinion publique de son obédience politique se retourner contre lui. Ensuite, une volonté acharnée de se débarrasser de Castro jointe à un manque d’imagination stratégique quant aux moyens d’y parvenir, ce qui le mène à se fier à la CIA et à ignorer ses lacunes manifestes. Puis, une foi totale en sa destinée : selon l’assistant personnel de Kennedy Arthur Schlesinger, « Il avait une énorme confiance en lui. Tout avait marché pour lui depuis 1956. Contre toute attente, il avait été nommé, puis élu. Tout le monde autour de lui pensait qu’il avait la patte d’un roi Midas et qu’il ne pouvait pas perdre ». 12 Enfin, Kennedy est affligé d’une forte tendance à faire fi des réalités dérangeantes, de telle sorte qu’il s’aveuglera jusqu’au bout sur la discrétion de l’opération.

La pire bourde de la CIA : le choix de la plage de débarquement

Le 11 mars 1961, au cours d’une réunion à la Maison-Blanche, Allen Dulles et Richard Bissell présentent quatre plans possibles à Kennedy, dont leur préféré : un débarquement soutenu par des bombardements aériens sur la plage de la petite ville de Trinidad. Si l’invasion ne déclenche pas d’insurrection locale, la troupe des dissidents pourra se replier sur la chaîne de montagnes de l’Escambray toute proche et y mener des opérations de guérilla (la CIA réalise-t-elle seulement à quel point elle est influencée par les exploits des guérilleros de Castro dans la Sierra Maestra ?)

« Trop spectaculaire » répond Kennedy, « trop semblable à la Seconde guerre mondiale. Il faut abaisser le niveau de bruit de tout ça ». Pour sa part, le président imagine un débarquement discret, de préférence nocturne, et exige un nouveau plan qui lui permette de nier toute implication des États-Unis. Trois nouveaux schémas arrivent trois jours après, mais la CIA prévient Kennedy qu’aucune alternative à Trinidad ne peut assurer le succès de l’opération.

Plage de débarquement de l’un des nouveaux plans : la Baie des cochons, sur le littoral sud de Cuba. Est-ce que Bissel et Dulles savent qu’un débarquement à cet endroit revient à un suicide ? Les analystes qui tentent de répondre à la question avancent des hypothèses allant d’une irresponsabilité pharamineuse à une volonté délibérée de saboter l’opération.

Kennedy suggère de petites améliorations au plan de la Baie de cochons dans l’espoir de la maquiller encore plus en action de guérilla spontanée, avant de clore la réunion.

Sur quoi Bissell et la CIA repartent dans leurs rêves éveillés selon lesquels « moins de 20% des Cubains soutiennent Castro » et « approximativement 75 à 80% des unités de la milice [de Fidel] passeront de notre côté quand il sera devenu évident que la vraie bagarre contre Castro aura commencé », alors que le New York Times publie un article sur l’invasion prévue (17 mars 1961) et que les actions de déstabilisation, qui n’ont pas discontinué à Cuba, déçoivent de plus en plus Washington. Les dissidents locaux tombent un à un ; certains sont récupérés par les Américains, épuisés et amaigris, après des semaines de solitude dans le maquis. Perdues dans les montagnes et sans aide de la population, ces petites troupes de semi-guérilleros, affamées et harcelées par les insectes, s’écroulent peu à peu.

A propos de la couverture aérienne de l’invasion, le 29 mars, Kennedy demandera à Bissell « Est-ce que vous avez vraiment besoin de ces bombardements ? », à quoi Bissell répond que toutes les dispositions seront prises pour que le « bruit soit réduit au minimum ». Et de répéter son credo au président : les Cubains de l’île « se joindront à l’insurrection ». Bissell ment-il ? se berce-t-il d’illusions ? Souhaite-t-il faire plaisir à Kennedy au point d’en avoir des hallucinations ? Le jour suivant, au cours d’un voyage dans l’Air Force One, le sénateur J. William Fulbright tend d’autorité son mémo au président : non seulement les Cubains ne se joindront pas à l’insurrection, mais les exilés vont être confrontés à une résistance si déterminée qu’ils ne pourront en aucune manière la mater à eux tous seuls. Et la main des USA est impossible à cacher.

Kennedy n’a plus l’excuse de l’ignorance.

Pendant ce temps, les actions terroristes menées sur le sol de Cuba par les anti-castristes continuent, et les arrestations aussi. A Washington, l’atmosphère vire à la foire d’empoigne. Le 4 avril, Kennedy réunit une douzaine de conseillers pour déterminer le sort de l’opération. Fullbright est invité à y exposer ses objections; tous les conseillers votent pour l’invasion. Dès la sortie de la réunion, Arthur Schlesinger 13 court écrire un long mémo furibard sur l’opération, « une idée exécrable » qui risque de finir en « catastrophe pour les relations publiques des USA ».

Quelques jours après, le 12 avril 1961, Kennedy donne une conférence de presse au cours de laquelle il déclare « Je veux dire d’abord qu’il n’y aura sous aucune condition d’intervention à Cuba par les forces armées des USA. Ce gouvernement fera tout son possible, et je pense qu’il est à la hauteur de ses responsabilités, pour s’assurer qu’il n’y a aucun Américain impliqué dans des actions à Cuba. Ensuite, le Département de la Justice a accusé Mr Masferrer, de Floride, de tramer une invasion de Cuba pour établir un régime du type Batista. Cela devrait montrer les sentiments de ce pays envers ceux qui veulent rétablir ce type d’administration à Cuba. Troisièmement, nous n’entreprendrons aucune action quant aux intérêts économiques détenus par des citoyens américains à Cuba, autres que des négociations formelles et normales avec une Cuba libre et indépendante. » 14

Cinq jours après, le 17 avril 1961, l’invasion démarre.

Un voyage dans la Quatrième dimension : Opération Zapata

Selon le Secrétaire de la défense Robert McNamara, l’invasion est autorisée « dans une atmosphère d’hystérie à la Maison-Blanche ». 15  L’agence de renseignements la plus redoutée au monde continue d’avoir des hallucinations en soutenant que « l’armée cubaine a été infiltrée par des groupes d’opposition, qu’elle ne se battra pas. Le moral de la milice [de Castro] est en train de chuter », alors que le journaliste James Reston continue de poser des questions gênantes dans les colonnes du New York Times, « Si les Cubains anti-castristes rencontrent des problèmes après le débarquement, est-ce que l’administration américaine va continuer à leur fournir du matériel ? » (NYT, 14 avril 61).

De la Maison-Blanche, Kennedy, soudainement pris de doutes sur l’invisibilité de l’opération, appelle Bissell pour lui demander combien d’avions sont prévus, à quoi Bissell lui répond seize. « Je n’en veux pas autant. Je veux que ça reste minime », exige Kennedy. Bissell réduit le nombre d’avions de moitié. Le 15 avril, des bombardements préliminaires menés par huit avions B26 censément « cubains » frappent des bases aériennes à Ciudad Libertad, La Havane, San Antonio et Santiago de Cuba. Il s’agit de détruire les capacités militaires cubaines, mais Castro a caché ses avions hors des bases militaires et les rapports surestiment très largement les dégâts. Le lider maximo annonce que toutes les unités de l’armée sont en état d’alerte et ajoute « si ces attaques aériennes sont un prélude à une invasion, le pays est prêt à se battre et résistera et détruira les forces qui tentent d’envahir notre pays ».

Nino Diaz, à la tête d’un groupe de 168 hommes, tente un débarquement de diversion à l’est de Guantanamo, mais à cause de la perte de trois bateaux, personne n’arrive à destination. La nuit suivante voit une seconde tentative également avortée : le navire de reconnaissance s’échoue, les hommes perdent du temps à le récupérer et le comité d’accueil armé des troupes castristes fait le reste. Le groupe de Diaz, redirigé sur l’invasion principale, n’arrivera pas à temps pour y participer.

A Pinar del Rio, Che Guevara déclare « nous ne savons pas si cette attaque est le prélude à l’invasion annoncée des cinq mille vers de terre… Nous devons nous préparer à une guerre longue et dure. »

Devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, le ministre des Affaires étrangères Raúl Roa accuse les États-Unis de l’attaque des bombardiers sur La Havane, San Antonio et Santiago. Cuba obtient une réunion spéciale de la Première commission de l’ONU, au cours de laquelle Roa décrit les bombardements comme « sans aucun doute le prologue à une invasion de grande ampleur, organisée, approvisionnée, financée, armée par le gouvernement des États-Unis. Le gouvernement révolutionnaire de Cuba accuse solennellement les USA, devant cette commission et devant l’opinion publique mondiale, de recourir à la force pour régler ses différents avec un pays membre de l’organisation ». En réponse, le représentant des USA brandit des photos des avions qui, après les bombardements, ont atterri en Floride. Les marquages qu’ils portent en situent l’origine : les forces aériennes cubaines. « La question fondamentale », ajoute-t-il, « n’est pas entre les USA et Cuba, mais entre Cubains. »

Inutile de dire que les avions ont été maquillés par la CIA et que les journalistes américains, qui s’attendent à ce genre de manigance depuis des mois, découvrent rapidement la fraude ; en conséquence, Kennedy renonce aux deux vagues suivantes prévues de bombardements. 16 L’invasion devra se contenter d’une couverture aérienne minimale.

La main des USA « se verrait ».

Le 16 avril, Fidel Castro déploie ses forces sur l’île et les leaders militaires rejoignent leur poste de commandement : Raul Castro dans la province d’Oriente, « Che » à Pinar del Rio, Juan Almeida à Santa Clara, Ramiro Valdes au contre-espionnage et Guillermo Garcia au centre tactique de La Havane.

Troisième et dernière partie

Corinne Autey-Roussel

Photo de la page d’accueil : Playa Giron de la Baie des Cochons, aujourd’hui. Légende de la pancarte, « Giron, première défaite de l’impérialisme yankee en Amérique latine ».

Références :

CIA offered mafia $150,000 to kill Castro but mobsters said they would do it for free, article de l’Associated Press
http://www.udel.edu/leipzig/texts2/cnn03077.htm

JFK secretly freed rapists, drug dealers and Mafia hitmen to kill Castro and curb threat of Communism, claims explosive new book
http://www.dailymail.co.uk/news/article-2279155/JFK-secretly-freed-rapists-drug-dealers-Mafia-hitmen-kill-Castro-curb-Communist-threat-claims-explosive-new-book.html

3 « CIA Family Jewels », declassified.
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB222/family_jewels_pt1_ocr.pdf

4 Juan Orta et sa tentative d’empoisonnement, courte notice
http://www.historyofcuba.com/history/havana/Orta.htm

5 Lessons Not Learned at the Bay of Pigs
http://www.constantinereport.com/lessons-not-learned-at-the-bay-of-pigs/

6 Sept. 20, 1960 photo: Fidel Castro speaks with Soviet Premier Nikita Khrushchev http://www.ottawacitizen.com/Sept+1960+photo+Fidel+Castro+speaks+with+Soviet+Premier+Nikita+Khrushchev+right+Foreign+Minister+Raul+left+looks+Hotel+Theresa+during+United+Nations+General+Assembly+York/10763983/story.html

7 The Press and the Bay of Pigs, par Victor Bernstein et Jesse Gordon
http://jfk.hood.edu/Collection/Weisberg%20Subject%20Index%20Files/C%20Disk/Cuba%20Bay%20of%20Pigs/Item%2010.pdf

8 Bay of Pigs Declassified, The Secret CIA Report on the Invasion of Cuba
http://thenewpress.com/books/bay-of-pigs-declassified

9 Hemingway’s Cuba, Cuba’s Hemingway
http://www.smithsonianmag.com/people-places/hemingways-cuba-cubas-hemingway-159858952/

10 Voir « Operation Northwoods »

11 Fair Play for Cuba and the Cuban Revolution
http://www.counterpunch.org/2009/07/24/fair-play-for-cuba-and-the-cuban-revolution/

12 A Thousand Days: John F. Kennedy in the White House, par Arthur Meier Schlesinger

13 A Thousand Days: John F. Kennedy in the White House, par Arthur Meier Schlesinger

14 119 – The President’s News Conference – April 12, 1961
http://www.presidency.ucsb.edu/ws/?pid=8055

15 Cuba in the Cross-Hairs: A Near Half-Century of Terror, par Noam Chomsky
http://www.chomsky.info/books/hegemony02.htm

16 The Bay of Pigs
http://www.jfklibrary.org/JFK/JFK-in-History/The-Bay-of-Pigs.aspx

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