Si elle s’y risquait, l’OTAN perdrait probablement la guerre contre la Russie

Par Patrick Armstrong
Cet article est paru sur Russia Observer sous le titre NATO Would Probably Lose a War Against Russia

L’article ci-dessous fait partie d’une série de publications que je pense encore valables. Elles ont été publiées au cours de ces dernières années ailleurs, sous un pseudonyme. Elles ont été un peu remaniées et les liens ont été vérifiés. Cet article a été écrit en décembre 2014. La résolution de Congrès des USA dont je parle est la H.Res.758 — 113th Congress (2013-2014) contre « l’agression russe ». Les récents développements le rendent encore plus pertinent : la Russie est militairement encore plus apte à se défendre qu’il y a trois ans.

Avec la résolution hyper-agressive passée par le Congrès, nous nous rapprochons d’une guerre ouverte contre la Russie. Ainsi, ce qui suit peut être important à savoir. En bref, les USA et l’OTAN, accoutumés à des victoires faciles (au moins à court terme – sur le long terme, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye et le Kosovo ne peuvent en aucun cas être qualifiés de victoires), auront un choc terrible s’ils tentent de s’en prendre aux forces armées russes.

Au début de ma carrière, dans les années 1970, j’ai passé quelques années à travailler sur des simulations de combats. La plupart des exercices étaient destinés à l’entraînement d’officiers, mais quelques-uns nous servaient à tester des armes ou des tactiques. Le scénario était généralement toujours le même : Nous, l’OTAN, les gars bien, en bleu, seraient déployés, souvent en Allemagne ; exactement à l’est de l’Allemagne de l’Ouest. Puis, nous serions attaqués par le Pacte de Varsovie, les méchants, en rouge. (Au fait, les couleurs datent du premier exercice militaire de simulation, Kriegspiel; rien à voir avec la couleur préférée des communistes.)

Au cours de mes années dans l’équipe de contrôle, j’ai remarqué deux choses. Naturellement, les bleus et les rouges étaient joués par nos collègues, même s’il aurait été intéressant d’emprunter quelques officiers soviétiques pour jouer les rouges. Ce qui m’a toujours fasciné était la vitesse à laquelle les rouges devenaient agressifs. Leurs opposants, les bleus, ne prenaient pas de risques, étaient lents à prendre des décisions et prudents. Les rouges prenaient la route droit devant, à fond, et ne s’inquiétaient pas de perdre un tank, ou même une colonne de tanks. Ce qui était vraiment intéressant (nous avons testé ça au bureau) était qu’au bout du compte, la démarche « droit devant à fond » était plus économe en victimes que la prudence. L’autre chose – et elle était glaçante – était que les rouges gagnaient toujours. Toujours. Et assez rapidement.

J’ai développé un grand respect pour la doctrine militaire soviétique. Je ne sais pas si elle est fondée sur la doctrine russe traditionnelle, mais elle a certainement été perfectionnée au cours de la Deuxième Guerre mondiale, quand les soviétiques ont conduit les plus vastes opérations militaires terrestres jamais entreprises. Rien ne peut être plus éloigné de la réalité que l’idée toute occidentale selon laquelle les soviétiques envoyaient des hommes par vagues contre les Allemands jusqu’à ce qu’ils soient à court de munitions ou qu’ils soient écrasés sous la vague suivante. Une fois que les soviétiques étaient lancés, ils étaient vraiment très bons.

La doctrine militaire soviétique que j’ai vue avait plusieurs caractéristiques. La première était que les Soviétiques savaient que des gens sont tués au cours des guerres et qu’il n’y a pas de place pour l’indécision ; l’hésitation fait perdre des guerres et fait tuer plus d’hommes. Ensuite, le succès est renforcé et la perte est laissée à elle-même. Viktor Suvorov, un transfuge soviétique, écrivait qu’il aimait bien poser un problème aux officiers de l’OTAN. Vous avez quatre bataillons, trois en attaque et un en réserve ; le bataillon de gauche a fait une percée facile, celui du milieu peut faire la même chose avec un effort et le troisième, celui de droite, est bloqué. Lequel allez-vous renforcer avec votre bataillon de réserve ? Selon lui, les officiers de l’OTAN ne donnaient jamais la bonne réponse. Qui était, bien sûr, d’oublier ceux de droite et du milieu et de renforcer le succès. Le bataillon de réserve doit renforcer celui de gauche et de plus, vous prenez les armes et munitions des deux bataillons de droite et du centre et vous les donnez à ceux de la gauche. La doctrine militaire soviétique divisait les forces en échelons, ou vagues. Dans le cas ci-dessus, non seulement le quatrième bataillon allait soutenir le bataillon de gauche mais les bataillons de la vague suivante iraient le renforcer aussi. Les percées étaient renforcées et exploitées à une vitesse foudroyante. Le général von Mellenthin en parle dans son livre Panzer Battles, où il dit que les passages à gué des rivières soviétiques doivent être attaqués immédiatement et détruits sans délai ; tout attente voit des flots de soviétiques nager, marcher ou flotter à l’assaut. Ils renforcent le succès dans n’importe quelle condition. Le troisième point tient à la quantité d’explosifs de grande puissance que l’artillerie soviétique pouvait envoyer sur une position. Le BM-21 Grad en est un bon exemple, mais ils avaient également beaucoup de fusils. [1]

Un point particulièrement important, étant donnée une croyance banale chez les Américains et l’OTAN, est que les Soviétiques ne croyaient pas à une supériorité aérienne totale. Les plus gros point faible de la doctrine américaine tient à cette croyance dans leur supériorité aérienne. Les tactiques des USA ne tiennent souvent à guère plus qu’à attendre que les forces aériennes viennent tirer l’infanterie de mauvais pas. (Peut-être est-ce la raison de la faiblesse structurelle de l’infanterie américaine contre des ennemis déterminés ?) De fait, quand est-ce que les Américains ont dû se battre sans supériorité aérienne totale depuis, peut-être, le tout début de la Deuxième Guerre mondiale ? Les Alliés en Italie, pendant le débarquement de Normandie et les combats subséquents, pouvaient opérer en toute confiance : le ciel leur appartenait. Cette arrogance s’est renforcée depuis avec des guerres courtes, sans pertes d’avions. Les Soviétiques n’ont jamais connu ce luxe – Ils ont toujours su qu’ils devraient se battre pour la supériorité aérienne et qu’ils devraient opérer dans des conditions où ils ne l’auraient pas. Et, si vous regardez la stratégie de Stalingrad du général Tchouïkov « d’embrasser l’ennemi », ils ont élaboré des tactiques qui diminuaient l’efficacité des forces aériennes ennemies. Les Russes d’aujourd’hui n’ont pas oublié cette leçon et c’est probablement la raison de l’excellente qualité de leurs défense aérienne actuelle.

Les commandants de l’OTAN recevront un choc terrible quand leurs avions commenceront à tomber comme des feuilles mortes et que les soldats tués grimperont à des centaines et des centaines. Après tout, on nous dit que les forces de Kiev ont perdu les deux-tiers de leur équipement contre des combattants dénués des moyens de la Russie, mais qui obéissaient à la même doctrine militaire.

Mais revenons aux scénarios de la Guerre froide. Les forces de défense de l’OTAN seraient frappées par une attaque d’artillerie d’une sauvagerie inimaginable puis, avant que la poussière ne se pose, une énorme force d’infanterie à l’assaut. Les unités de l’OTAN qui auraient repoussé l’attaque trouveraient un moment de paix sur leur côté du champ de bataille, alors que les unités perdantes seraient immédiatement attaquées par des forces fraîches de trois fois la taille de la première et des bombardements encore plus nourris. La situation virerait très vite à la débâcle.

Rien d’étonnant à ce qu’ils aient toujours gagné et rien d’étonnant à ce que les officiers de l’OTAN à qui on disait d’avancer résolument, de renforcer le succès et d’utiliser toute l’artillerie en tir continu, aient toujours gagné.

Je ne veux pas qu’on se méprenne sur mes propos. Je ne dis pas, par exemple, comme d’autres, que les Soviétiques « seraient arrivés jusqu’à la Manche en 48 heures ». En fait, les Soviétiques avaient un talon d’Achille. A l’arrière de tout cela, il y aurait eu un embouteillage monstre, avec les échelons suivants faisant tourner leurs moteurs alors que leurs commandants se seraient grattés la tête pour savoir où les envoyer, des centaines de camions de transport d’armes et de carburant attendant de traverser des ponts, des concentrations géantes d’armes, des équipements jamais exactement au bon endroit au bon moment, et plus qui arrivent à chaque instant. Un rêve de pilote d’attaque. La doctrine air-terre de l’OTAN développée à l’époque aurait probablement su tirer parti des faiblesses soviétiques. Mais au prix d’une guerre affreusement destructrice, même sans compter les armes nucléaires (qui auraient été quelque part à l’arrière, dans l’embouteillage).

Pour ce qui concerne les Soviétiques en défense (quelque chose que nous ne testions pas parce que l’OTAN, à l’époque, était une alliance défensive), la bataille de Koursk est probablement le modèle enseigné aujourd’hui : repousser l’attaque avec des vagues et des vagues de défense, puis, au bon moment, attaquer massivement à un endroit vulnérable. Le modèle classique d’attaque est probablement l’opération Tempête d’août.

Cette doctrine testée sur le terrain dans les conditions effroyables de la Deuxième Guerre mondiale et cette méthodologie sont progressivement réintégrées dans l’armée russe actuelle. Nous ne l’avons pas vue au cours de la Première Guerre de Tchétchénie – seulement de l’arrogance et de l’incompétence. Nous en avons revu des éléments dans la Deuxième Guerre de Tchétchénie, et plus dans la Guerre d’Ossétie. Ils la retrouvent. Et ils s’y entraînent tous les jours.

Les gens superficiels de l’OTAN ou d’ailleurs ne devraient jamais oublier que cette doctrine militaire ne requiert pas de supériorité aérienne totale pour gagner et qu’elle sait que la victoire coûte cher en vies. Et aussi, qu’elle a nombre de victoires éclatantes à son actif. (Oui, ils ont perdu en Afghanistan, mais l’Occident n’a pas fait mieux).

Je doute beaucoup que l’OTAN aie quoi que ce soit de comparable : des victoires rapides contre des ennemis trop faibles pour se défendre, oui. Quelque chose de mieux que ces victoires de troisième zone, peut-être pas.

Même si les armes nucléaires restent dans leurs boîtes. Sinon…

Pour citer le maréchal Montgomery, « La règle N°1, sur la page 1 du livre de la guerre, est « n’attaquez pas Moscou. Plusieurs personnes l’ont tenté, Napoléon et Hitler, et ça ne marche pas. C’est la première règle. »

(Sa seconde règle, au fait, était : « N’envoyez pas votre infanterie contre les Chinois. » Comme la politique de Washington rapproche la Russie et la Chine… mais c’est un autre sujet.)


Patrick Armstrong, un analyste retraité du Département de la Défense du Canada et conseiller d’ambassade est devenu un blogueur respecté sur la Russie.

[1] Ndt : Et avant le BM-21 Grad, les célèbres « orgues de Staline » de la Deuxième Guerre mondiale, les BM-13, jetaient l’effroi parmi les troupes allemandes.

Traduction Entelekheia
Photo : Bataille de Koursk, Russian International Affairs Council

 

 

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