Homo religiosus et nouvelles technologies : notes sur « De la survie des plus riches », de Douglas Rushkoff

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En juillet dernier paraissait sur Medium.com un article qui a fait grand bruit. Son auteur, Douglas Rushkoff, y analysait le rapport quasi-mystique des super-riches aux nouvelles technologies.

Si vous voulez en lire une traduction française avant de poursuivre, elle est ici.

Il est fascinant d’observer à quel point ce qu’il décrit sur la psychologie des enthousiastes des nouvelles technologies, à savoir leur conviction sous-jacente selon laquelle l’humain est déficient et que les machines lui seront forcément bénéfiques en corrigeant ses tares intrinsèques, ou encore leur hantise d’une apocalypse imminente et leur vision d’un avenir préderminé, sont proches de certains courants protestants. Par exemple, le calvinisme croit à une nature humaine déficiente innée que seule la foi permet d’amender, mais uniquement chez les élus destinés au salut (une doctrine de la prédestination dont découle aussi un déni de la capacité humaine à faire des choix (exit le libre arbitre, bienvenue au « serf arbitre ») et a fortiori, à en assumer la responsabilité, qu’on retrouve chez les super-riches de Rushkoff). De son côté, un autre courant, le protestantisme évangélique américain, invoque volontiers des menaces eschatologiques pour engager son auditoire à la conversion – « Repentez-vous, la fin du monde est proche! »Pourquoi les super-riches décrits par Ruskoff pensent-ils, eux aussi, que la fin du monde est en vue et en corollaire, que la seule planche de salut réside dans la fuite – que ce soit sur Mars ou par la greffe d’implants et autres bidules propres à assurer une survie « post-apocalyptique » ?

Prédicateurs protestants de rue américains. Panneau de gauche, « La fin est proche ». Au centre, « Vous devez être purifiés ». A droite, « La fin est proche ». Une bonne question pour nos psys : quel est le rapport entre certaines croyances et la certitude d’un désastre imminent ?

Une question se pose : avons-nous plus affaire ici à un scientisme mystique semblable à celui du XIXème siècle, avec ses engouements pour des cures charlatanesques comme le mesmérisme ou plus tard la radioactivité, qu’à de la raison « moderne » ? Le zélateur des technologies de pointe représente-t-il seulement l’un des nombreux avatars de ce que l’historien des religions Mircea Eliade appelait « l’homo religiosus », soit l’être humain condamné, de par sa structure psychique innée, à élaborer des constructions mentales d’ordre religieux – y compris, comme le note Rushkoff à propos de ses super-riches, à travers des quêtes d’immortalité ? (Certes, l’ambition de quelques-uns de ces milliardaires les plus exaltés de surmonter la mort à travers un « téléchargement de leur esprit » sur un super-ordinateur relève d’une version low cost du Graal, mais l’intention de vivre éternellement est bien là).

La parole est à Rushkoff :

Selon l’orthodoxie techno-solutionniste, le point culminant de l’évolution humaine consisterait enfin à transférer notre conscience dans un ordinateur, ou encore mieux, à accepter la technologie comme notre successeur dans l’évolution des espèces. Comme les adeptes d’un culte gnostique, nous souhaitons atteindre la prochaine phase transcendante de notre évolution, en nous délestant de nos corps et en les abandonnant, avec nos péchés et nos problèmes.

Sur une note inquiétante, cette psychologie rappelle, toutes proportions gardées, celle des victimes de traumatismes : volonté d’échapper à son corps vécu comme laid, insuffisant et/ou souillé, fantasmes de toute-puissance, fuite en avant dans des comportements à risque, évasion dans des mondes imaginaires… Avec ses solitudes affectives, son culte de l’individualisme et de la performance, sa célébration du vide, sa marchandisation tous azimuts, ses peurs constamment attisées – la peur faisant vendre, nos marketeurs en créent sans cesse de nouvelles –  et son désaveu de fonctions psychiques centrales comme l’empathie, la loyauté et l’amour (tous trois considérés comme des obstacles à la pleine réalisation du potentiel humain  – comme si l’humain pouvait espérer se réaliser en cessant, précisément, d’être humain), notre monde libéral est-il encore plus aliénant que nous ne le réalisons ?

Et pour ceux qui, même après avoir lu l’article de Rushkoff, seraient encore tentés par des aventures de type « homme augmenté », une information à prendre en considération : il a été prouvé que de simples implants mammaires multiplient par trois le risque de suicides chez leurs porteuses (leur risque de suicide est de 73% plus élevé que dans le reste de la population). Imaginons l’effet potentiellement désastreux d’implants beaucoup plus invasifs, surtout au cerveau… et notons qu’à la fin du XIXème siècle, nombre de malheureux ont cru aux « vertus miraculeuses » du radium. Sommes-nous sûrs d’être à l’abri de nouvelles erreurs tout aussi potentiellement létales ?

Bonne lecture !

Corinne Autey-Roussel

Continuer vers l’article de Douglas Rushkoff, en français sur La Spirale.org

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