USA : Levée de boucliers médiatique contre le retrait d’Afghanistan

Si feu l’historien William Blum avait intitulé l’un de ses livres sur les interventions militaires américaines dans le monde Killing Hope (Tueurs d’espoir), ce n’était pas sans raison.

À Washington, Biden s’est engagé à retirer les troupes américaines d’Afghanistan ; mais, pendant que sur Asia Times, l’ancien ambassadeur M.K. Bhadrakumar réclame une commission d’enquête pour comprendre comment une « expédition punitive » menée par les USA a pu se transformer en une guerre interminable (plus de dix-neuf ans!) et une occupation militaire qui a détruit le tissu social du pays, pour sa part, Caitlin Johnstone doute de la sincérité des annonces des USA : ici comme à chaque fois, l’annonce présidentielle d’un retrait militaire déclenche une levée de boucliers de la part de ceux qui ont tout intérêt à rester. Est-ce comme toujours, les avis contraires finiront par gagner ? On se rappellera qu’Obama, puis Trump avaient déjà décidé de partir d’Afghanistan, avant de reculer. Pendant combien de temps encore ce pays martyr devra-t-il endurer la présence américaine, et les niveaux vertigineux d’arbitraire et de corruption qu’elle a engendrés ?


Par Caitlin Johnstone
Paru sur Consortium News sous le titre Media Once Again Trolling US Withdrawal from Afghanistan


Le président Joe Biden a annoncé mercredi que toutes les troupes américaines seraient retirées d’Afghanistan d’ici le 1er septembre de cette année. Il a rejeté un « retrait sous conditions », parce que cela signifierait que les États-Unis ne partiraient jamais. Biden a créé un tollé pour sa volonté de retrait, et le Pentagone s’y oppose.

« Des inquiétudes montent quant au fait que le retrait des États-Unis d’Afghanistan pourrait compromettre les progrès en matière de droits des femmes », titre CNN.

« Les législateurs américains des deux partis et les militants afghans des droits des femmes s’inquiètent de plus en plus, du fait que les gains durement acquis par les femmes et la société civile en Afghanistan pourraient être perdus si les États-Unis se retirent précipitamment du pays », nous dit CNN.

Ce qui suit est un billet impérialiste sur les raisons pour lesquelles les troupes américaines doivent rester en Afghanistan, rejoignant d’autres billets récents visant à la même chose, comme cet article de CNN sur la façon dont l’armée américaine s’exposerait à des « litiges coûteux » si elle se retire maintenant, étant donné qu’elle a signé des contrats avec l’industrie de la défense jusqu’en 2023, et cet autre article du New York Times sur un rapport des services de renseignement américains avertissant, de façon pressante, d’une prise de contrôle de l’Afghanistan par les gens qui y vivent en cas de retrait des USA.

(Tweet : Des inquiétudes montent quant au fait que le retrait des États-Unis d’Afghanistan risque de compromettre les progrès en matière de droits des femmes.)

Le dernier article de CNN sur le sujet présente une longue série de citations d’Annie Pforzheimer, du think tank Center for Strategic and International Studies (CSIS), où elle martèle le vieux mantra selon lequel un retrait d’Afghanistan doit être « soumis à conditions » afin de garantir qu’aucune femme ne sera maltraitée si les États-Unis mettent fin à leur occupation militaire de 20 ans dans le pays.

Le CSIS, pour mémoire, est financé par des entreprises qui profitent de la guerre comme Northrop Grumman et Boeing, ainsi que par des entreprises de combustibles fossiles comme Chevron, ExxonMobil et Saudi Aramco. Il est également financé par des ploutocrates. Il est également financé directement par le gouvernement des États-Unis et ses alliés. Cet article est précisément le genre d’initiative de gestion de l’opinion publique pour laquelle les think tanks de ce type existent, et le fait qu’aujourd’hui, citer des sources aussi clairement biaisées comme des « experts objectifs » soit considéré comme une pratique journalistique normale démontre que les médias d’information occidentaux sont des organes de propagande.

Lorsque des membres de think tanks comme Pforzheimer pérorent à propos d’un « retrait sous conditions » de l’Afghanistan, ils mentent sur ce que les « conditions » requises seraient réellement. Un retrait complet et total n’aurait rien à voir avec un quelconque traitement des femmes. Il n’aurait rien à voir avec la question de savoir si les entrepreneurs de la défense poursuivront le gouvernement américain en justice, ou si les Talibans seront en mesure de reprendre le contrôle de la nation.

Un retrait complet et total de l’Afghanistan se produira lorsque l’Afghanistan cessera d’être un point de contrôle géostratégique vital, ce qui signifie effectivement que les États-Unis maintiendront un pied en Afghanistan tant que la Chine, la Russie et l’Iran resteront des nations souveraines.

Un régime fantoche des Américains à Pékin, Moscou et Téhéran. Si cela se produit un jour, l’empire n’aura plus besoin de l’Afghanistan. Voilà les véritables « conditions ».

L’empire américain ne se soucie pas des femmes. Avec son interventionnisme militaire, l’empire américain tue régulièrement des femmes et crée des environnements où le viol et l’esclavage sexuel sont monnaie courante. Ce que ces lamentations sur les droits des femmes en Afghanistan accomplissent en réalité, c’est une justification commode de la poursuite de l’occupation militaire, d’une industrie destructrice d’ONG louches et de pas grand-chose d’autre.

Voir aussi, sur les violations horrifiantes des droits de l’homme en Afghanistan cachées par les USA, Après des années de présence américaine, l’Afghanistan en pleine crise humanitaire

Mais cet argument n’aurait pas de sens même s’il était sincère.

La seule façon de soutenir avec cohérence que les États-Unis devraient occuper militairement une nation pour défendre des valeurs libérales est de soutenir également que les États-Unis devraient envahir et occuper toutes les nations du monde ayant des valeurs culturelles non libérales, pour les forcer à changer sous la menace. À moins que vous n’avanciez cet argument (et presque personne ne le fait, parce que ce serait insensé), ce à quoi cela ressemble est une succession de prétextes concoctés pour justifier l’invasion et l’occupation de régions géostratégiquement cruciales, que ce soit pour des raisons militaires ou pour leurs ressources. Et, bien sûr, c’est exactement le cas.

Une grande partie de la propagande de l’empire n’est que du trollage à grande échelle sur des supposées « inquiétudes ». « Oh mon dieu, c’est vraiment inquiétant de voir comment ils abusent de cette pauvre population opprimée dans cette nation dont nous voulons justement renverser le gouvernement. Bien sûr, nous devrons massacrer des masses d’êtres humains et déstabiliser des régions entières pour les sauver, mais c’est un sacrifice que nous sommes prêts à faire. Nous sommes des humanistes, après tout. »

« L’inquiétude » est le vecteur de propagande des interventions les plus violentes. Si l’impérialisme était un virus, la « préoccupation » serait la forme d’apparence bénigne qu’il prendrait pour que le corps ne déclenche pas de réponse immunitaire. « L’inquiétude » est la manipulation la plus sentimentale petite-bourgeoise. [*]

Mais qu’ils aient besoin de jouer sur nos cordes sensibles humaines de cette façon pour faire avancer leurs programmes de construction d’empire, de nos jours, en dit long. Avant, ils avaient des angles comme « Ce sont des sauvages et ils doivent apprendre à connaître Jésus », ou même simplement « Votre empereur a décrété que ces gens ne doivent plus avoir le contrôle de la terre sur laquelle ils vivent ».

Nous avons évolué en tant que société au point qu’au moins, maintenant, ils doivent faire appel à nos meilleurs instincts. Ils ont besoin de cacher leurs programmes dégoûtants derrière des apparences de nobles préoccupations.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Afghanistan, Amber Clay /Pixabay

[*] Note de la traduction : l’auteur écrit « ‘L’inquiétude’ est la plus Karen des manipulations ». Le stéréotype américain de la « Karen » est une femme blanche sentimentale, moraliste, aisée et « concernée ». En France, la lectrice-type du magazine Elle pourrait peut-être s’en rapprocher…

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