Père et Mère Ubu empereurs : La vue depuis le Khanat du Kaganstan

Pendant que sur Antiwar.com, l’ancien analyste de la CIA Ray McGovern doute de la compréhension des enjeux internationaux par les membres de l’entourage de Biden et se demande si le président américain aura le tort de croire qu’ils savent ce qu’ils disent, ici, Patrick Armstrong prouve que ses inquiétudes sont fondées.

La paix mondiale en dépendant, espérons qu’en matière de réflexion stratégique, les USA ne se résument pas à des personnages du tonneau de ceux dont il sera question ici…

Note de la traduction : dans son titre et son texte, l’auteur emploie une référence aux Voyages de Gulliver: « des rayons de soleil extraits de concombres ». Jonathan Swift n’étant pas aussi intégré dans la culture générale en France que dans les pays anglo-saxons, nous l’avons remplacé par Alfred Jarry.


Par Patrick Armstrong
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Sunbeams From Cucumbers: The View From the Khanate of Kaganstan 


S’il s’agissait d’un traité comparatif sur l’élevage des polyèdres d’Ubu aux USA, ce serait amusant, mais ces auteurs ne sont qu’à quelques encablures du bouton nucléaire. Ce n’est pas drôle.

Nous avons maintenant le tableau complet, pour ainsi dire. Les Khans du Khanat de Kaganstan ont tous deux parlé. Le mari dans A Superpower, Like It or Not (Une superpuissance, que cela vous plaise ou non) et l’épouse dans Pinning Down Putin : How a Confident America Should Deal With Russia (En épinglant Poutine : comment une Amérique sûre d’elle devrait traiter avec la Russie) ; lui, pour ainsi dire, est le théoricien et elle la praticienne. Elle, Victoria Nuland, est de retour au pouvoir en tant que sous-secrétaire d’État aux affaires politiques. Elle est, bien sûr, tristement célèbre pour l’appel téléphonique qui avait fuité pendant le putsch du Maïdan. Lui, Robert Kagan, est l’un des fondateurs du think tank Project For A New American Century (Projet pour le nouveau siècle américain, acronyme PNAC) – qui doit maintenant être considéré comme mal nommé.

J’avais mentionné l’article de Kagan dans un essai précédent (lien en français). Je l’avais trouvé remarquable pour deux raisons : la courbe d’apprentissage plate qu’il affiche et son ton de désespoir. Le PNAC avait été lancé à une époque d’optimisme quant à la puissance américaine : c’était l’hyperpuissance et rien ne lui était impossible. Son rôle dans le monde devait être, écrivait avec assurance Kagan en 1996, « une hégémonie mondiale bienveillante ». Washington devait en être le QG mondial :

Une superpuissance, merveilleux !

Un quart de siècle plus tard, son message est le suivant :

Une superpuissance, que cela vous plaise ou non.

Une sacrée différence. Aujourd’hui, « il n’y a pas d’échappatoire à la responsabilité mondiale… la tâche de maintenir un ordre mondial est sans fin et lourde de coûts, mais préférable à l’alternative ».

Kagan ne parvient pas à expliquer sa différence de ton, ou, plus vraisemblablement, il n’en a pas conscience. La raison, cependant, en est assez facile à comprendre : l’échec. Washington a suivi les conseils des néocons jusqu’au désastre : elle est en guerre en Irak et en Afghanistan depuis deux décennies et elle est en train de perdre. Le retour de boomerang des guerres perpétuelles est spectaculaire : l’économie des USA s’étiole, leur politique est en miettes, leur endettement est stupéfiant, leur harmonie sociale s’érode. Ils ne sont plus plus au sommet de la colline. [1] Brzezinski avait prévenu : une alliance entre la Russie et la Chine serait la plus grande menace pour la prédominance des États-Unis, mais il pensait qu’elle pourrait être évitée via une diplomatie habile. Eh bien, il s’est avéré que les actions des États-Unis (le mot « diplomatie » n’est guère applicable) ont rapproché Moscou et Pékin et que la solide base intérieure qu’ils tenaient tous pour acquise s’effrite. Et, dans une large mesure, ce sont les néocons, les guerres qu’ils ont encouragées, l’exceptionnalisme dont ils ont fait preuve, l’arrogance qu’ils ont incarnée, qui ont créé cet état de fait. Kagan devrait se regarder dans un miroir s’il veut savoir pourquoi les Américains ne perçoivent plus leur statut de superpuissance comme une opportunité exaltante, mais comme un devoir pesant.

C’est dans ce contexte que nous nous tournons vers l’opinion de Nuland sur ce qu’il convient de faire au sujet de la Russie (la Russie « de Poutine », bien sûr – ces gens-là personnalisent tout (lien en français). Son article marie de manière divertissante une ignorance stupéfiante de la Russie à une naïveté stupéfiante quant aux suggestions. Comme il ne servirait à rien d’ennuyer le lecteur en s’attardant sur chacune de ses inepties, je me contenterai de relever quelques points.

  • Elle pense que l’infrastructure de la Russie s’effrite, l’argent étant dilapidé dans la corruption et les armes. Eh bien, voici les nouveaux aéroports russes, les nouvelles autoroutes, les nouveaux hôpitaux construits juste pour le COVID-19, les nouveaux ponts. Voici quelques liens YouTube pour plus d’exemples. Si elle veut parler d’infrastructures dégradées, elle ferait mieux de regarder chez elle : Ce pont délabré de Washington D.C. reflète l’état de milliers de ponts dans le pays. (Entre parenthèses, presque tout ce que les néocons disent est soit de la pure fantaisie, soit des projections).
  • « Cette année, la pandémie de coronavirus et la chute libre des prix du pétrole pourraient entraîner une contraction économique significative ». Encore une fois, c’est faux : L’économie de la Russie a fait mieux (ou moins mal) que la moyenne du G7 et la guerre des prix du pétrole a fait plus de mal aux États-Unis qu’à la Russie.
  • « La Russie dispose actuellement de 150 milliards de dollars dans son Fonds de richesse nationale et de plus de 550 milliards de dollars au total en or et en réserves étrangères. » Et comment cette économie en déclin, kleptocratique, mal gérée et dépassée a-t-elle réussi à accumuler autant de pognon ? Elle ne voit même pas qu’il y a là une question à se poser.

Ces trois éléments suffisent – Victoria Nuland, malgré toutes ses prétentions à un savoir supérieur, est tristement ignorante de la situation réelle en Russie. Et ce n’est pas comme si les informations sur la situation de la Russie était cachées, non plus : toutes les sources que j’ai mentionnées ci-dessus sont en anglais et faciles à trouver. Dans son monde, la Russie est coupable de tout ce dont Rachel Maddow [2] l’accuse, y compris de l’utilisation de cyber-armes contre des réseaux électriques.

Quelles sont ses suggestions ? Encore là, pour quelqu’un qui se présente comme une experte de la Russie, elles sont risibles. Son idée générale est que Washington et ses alliés ont laissé Poutine s’en tirer à bon compte pendant trop longtemps, et qu’il est temps de reprendre le contrôle de la situation :

Washington et ses alliés ont oublié la stratégie qui avait permis de gagner la guerre froide et continué de produire des résultats pendant de nombreuses années. Cette stratégie nécessitait un leadership américain cohérent au niveau présidentiel, une unité avec les alliés et partenaires démocratiques et une détermination commune à dissuader et à faire reculer le comportement dangereux du Kremlin. Elle comportait également des incitations à la coopération de la part de Moscou et, parfois, des appels directs au peuple russe sur les avantages d’une meilleure relation. Pourtant, cette approche est tombée en désuétude, alors même que la menace que représente la Russie pour le monde libéral s’est accrue.
Quel que soit le vainqueur de l’élection présidentielle américaine de l’automne prochain, il sera confronté à Poutine. La première chose à faire est de mettre en place une défense plus unifiée et plus solide des intérêts de sécurité des États-Unis et de leurs alliés partout où Moscou les défie. À partir de cette position de force, Washington et ses alliés peuvent offrir à Moscou une coopération lorsque cela est possible. Ils doivent également résister aux tentatives de Poutine de couper sa population du monde extérieur et s’adresser directement au peuple russe pour lui parler des avantages de la collaboration et du prix qu’il a payé pour l’éloignement radical du libéralisme voulu par Poutine.

En bref : réaffirmer le « leadership », la « détermination », la « position de force » – c’est la « stratégie » familière du PNAC, qui rate depuis vingt-cinq ans.

Quelques perles :

  • « Peu importent les efforts déployés par Washington et ses alliés pour persuader Moscou que l’OTAN était une alliance purement défensive qui ne représentait aucune menace pour la Russie, elle a continué à servir le programme de Poutine, qui veut voir l’Europe en termes de jeu à somme nulle. » Pas de commentaire nécessaire ou possible : c’est tout aussi solipsiste que de décrire les exercices militaires russes menés en Russie comme le fait ici le New York Times : « Les exercices militaires de la Russie près de la frontière de l’OTAN suscitent des craintes d’agression ».
  • Les États-Unis et leurs alliés doivent continuer à « maintenir des budgets de défense robustes ». Comme s’ils ne dépensaient pas déjà infiniment plus que Moscou. Elle sait qu’ils se sont laissés distancer, car elle poursuit en disant qu’ils doivent dépenser davantage pour « se protéger contre les nouveaux systèmes d’armement de la Russie ». Peut-être que le comportement de l’Occident a quelque chose à voir avec ce retard ? Peut-être qu’une trop grande partie des dépenses occidentales sont du pur gaspillage ? Non, c’est trop pour elle : elle peut parfois entrevoir la réalité, mais son exceptionnalisme l’empêche de l’accepter.
  • « La seule leçon que Poutine semble avoir retenue de la Guerre froide est que le président américain Ronald Reagan avait réussi à mettre l’Union soviétique à genoux en poussant à une course aux armements nucléaires ». Non, la leçon que Poutine a apprise est qu’il faut dépenser assez, mais pas trop. Brejnev & Co n’avaient pas compris ça. Ce sont les États-Unis qui vont se ruiner tous seuls en cherchant à obtenir une « domination sur le spectre complet ».

Mais la suggestion la plus ridicule est sûrement celle-ci :

Moyennant un contrôle de sécurité approprié, les États-Unis et d’autres pays pourraient autoriser les Russes âgés de 16 à 22 ans à voyager sans visa, ce qui leur permettrait de se forger leur propre opinion avant que leur chemin de vie ne soit tracé. Les États occidentaux devraient également envisager de doubler le nombre de programmes éducatifs financés par les gouvernements, aux niveaux universitaire et supérieur, pour permettre aux Russes d’étudier à l’étranger et pour accorder des visas de travail plus souples à ceux qui obtiennent leur diplôme.

Elle semble penser que nous sommes dans les années 1990. Mais, dans le monde réel, nous sommes en 2021. Les Russes sont venus en Occident ; les Russes le connaissent ; ils voyagent partout. Si Nuland sortait un jour de sa bulle, elle verrait que tous les lieux touristiques européens publient des guides en russe. J’ai lu son discours avec un mépris croissant, mais c’est ce qui a complété le tableau : Victoria Nuland ne sait pas du tout de quoi elle parle. La vérité, c’est que plus les Russes voient l’Occident, moins ils sont impressionnés. Demandez à Maria Boutina.

Encore une fois, un peu de réalité émerge de temps en temps, mais elle est incapable de réfléchir.

La première chose à faire est de restaurer l’unité et la confiance des alliances américaines en Europe et en Asie et de mettre fin à la rhétorique fratricide, aux politiques commerciales punitives et à l’unilatéralisme de ces dernières années. Les États-Unis peuvent donner un exemple mondial de renouveau démocratique en investissant dans la santé publique, l’innovation, les infrastructures, les technologies vertes et la reconversion professionnelle, tout en réduisant les obstacles au commerce international.

En fait, faire tout cela représente un gros travail, un très gros travail, un trop gros travail. Et, même si Washington commençait sérieusement à « investir dans la santé publique, l’innovation, les infrastructures, les technologies vertes et la reconversion professionnelle tout en réduisant les obstacles au commerce international », remédier aux nombreuses lacunes des USA prendrait des années.

Une autre chose qu’elle perçoit obscurément est l’écart entre les capacités des armements russes et américains. Bien sûr, elle ne voit aucun lien entre cela et le comportement des États-Unis et de l’OTAN, ou les guerres perpétuelles de Washington : c’est juste encore une autre chose désagréable faite par ce méchant homme du Kremlin. Cependant, il est encourageant de constater qu’elle est au courant, même vaguement ; cela crée une possibilité pour qu’elle comprenne qu’une véritable guerre avec la Russie serait une mauvaise idée. C’est déjà quelque chose.

***

Mais assez parlé de ce polyèdre ubuesque mal informé, auto-satisfait et irréaliste. S’il s’agissait d’un traité comparatif sur l’élevage de polyèdres aux USA, [3] ce serait amusant, mais l’auteur de cet exercice en futilité n’est qu’à quelques encablures du bouton nucléaire. Ce n’est pas drôle.

L’Imperium Americanum déclinant est influencé par des ignares dangereux comme Nuland et son mari. Tout ce qu’ils ont suggéré a échoué : ils commencent par de l’autosatisfaction, y ajoutent de l’ignorance et sont incapables d’apprendre, mais ils sont toujours là. C’est effrayant.

***

À propos de « l’emprise de Poutine sur l’information », l’essai de Nuland est disponible sur le site de l’INOSMI, traduit en russe, tout comme celui de son mari. Les Russes peuvent lire ces documents et se faire leur propre opinion. « Les campagnes de désinformation de Poutine » sont si intelligentes qu’elles utilisent des informations factuelles.

Nous ne vous dirons pas que ce sont des idiots dangereux ;
nous les laisserons vous dire que ce sont des idiots dangereux.

Patrick Armstrong était analyste au ministère de la Défense du Canada. Spécialisé dans l’URSS/Russie, il a été conseiller à l’ambassade du Canada à Moscou en 1993-1996. Il a pris sa retraite en 2008 et écrit depuis sur la Russie et des sujets connexes sur le Net.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration : Ubu Imperator, 1923, Max Ernst (détail)

Notes de la traduction :

[1] Allusion à la phrase « une ville brillante sur une colline » (Shining city upon a hill) extraite d’un sermon puritain citant la Bible en référence aux USA (John Winthrop, 1630), reprise par Kennedy dans un discours de 1961, puis à de multiples reprises par Reagan, Obama, etc.

[2] Rachel Maddow est une présentatrice de la chaîne américaine MSNBC célèbre pour sa russophobie écumante.

[3] « Quand on commence à élever des polyèdres, ils pullulent. » – Alfred Jarry, Ubu cocu, acte II.

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