Poutine énonce le nouvel équilibre du pouvoir en Europe centrale

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Putin recites the distribution of power in central Europe


Le colosse de l’histoire européenne moderne avec qui le président russe Vladimir Poutine pourrait être comparé serait Otto von Bismarck, le premier chancelier de l’Empire allemand qui avait unifié son pays à partir de morceaux épars. Poutine connaît très bien l’histoire, la culture et la société allemandes.

Ce type d’analogie aura toujours des limites, mais les similitudes sont frappantes dans la mesure où Bismarck et Poutine partagent un conservatisme inné, la certitude infrangible d’avoir Dieu de leur côté sur tous les sujets, ainsi qu’un zèle à défendre un ordre social et politique stable afin d’éviter un chaos hobbesien de tous contre tous – et pourtant, ils ne peuvent en aucun cas être considérés comme des réactionnaires déconnectés des forces dynamiques de leurs époques mouvementées.

Il est donc important de comprendre la déclaration apparemment de routine faite jeudi dernier par le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, qui annonçait la décision de mettre fin aux exercices-surprise d’aptitude au combat des troupes russes dans les districts militaires du Sud et de l’Ouest. L’Occident avait beaucoup spéculé sur l’éventualité d’une invasion russe en Ukraine.

De sorte que les remarques de Choïgou ont été une espèce de revers, jetant de la confusion et occasionnant des sautes d’humeur en Occident. Toutefois, à mesure que la poussière retombe, l’Occident réalise à contrecœur que Poutine a brillamment déjoué les plans des États-Unis et de l’OTAN. Le paradoxe étant que les craintes d’une invasion russe imminente, alimentées par l’important renforcement des forces près de la frontière orientale de l’Ukraine et l’envoi de forces supplémentaires en Crimée, ont également éveillé un sentiment de réalisme dans l’esprit des Occidentaux : ils ont compris que ni les États-Unis, ni l’OTAN ne sont en position d’entrer en guerre avec la Russie pour défendre l’Ukraine.

De même, l’Ukraine s’est assagie, et a réalisé qu’il était imprudent de taquiner l’ours russe en pariant que les puissances occidentales viendraient à son secours en cas d’urgence. Après avoir appris l’annonce de Choïgou, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rapidement écrit sur son compte Twitter qu’il accueillerait favorablement « toute mesure visant à réduire la présence militaire et à désescalader la situation au Donbass ».

Bien sûr, l’accumulation des forces de la Russie avait de quoi rendre nerveux. Les estimations des troupes varient d’environ 40 000 nouveaux soldats stationnés en majorité dans la ville de Voronej, à quelque 130 km de la frontière ukrainienne, à l’estimation plus élevée de l’Union européenne de 100 000 soldats. Les analystes s’accordent à dire que cette accumulation de forces russes est la plus importante depuis 2014.

Malgré les diverses explications de Moscou sur le déploiement – qu’elle réagissait à un renforcement des troupes ukrainiennes dans l’est de l’Ukraine ; qu’elle réagissait à un comportement menaçant des forces de l’OTAN ; ou que les troupes étaient simplement en exercice-surprise – en dernière analyse, il s’est avéré « un peu de théâtre géopolitique conçu pour faire pression sur Kiev et en même temps, envoyer un signal fort à Washington selon lequel la Russie pouvait causer beaucoup de problèmes, et allait le faire si nécessaire », comme l’a noté un bon analyste occidental.

Choïgou a ordonné que le retrait des troupes soit achevé avant les traditionnelles festivités du 1er mai. Pour le citer, « D’ici le 1er mai 2021, le personnel de la 58e armée du district militaire du Sud, de la 41e armée du district militaire central, des 7e, 76e divisions d’assaut aéroportées et de la 98e division des troupes aéroportées (seront retournés) à leurs points de déploiement permanents. »

Mais Choïgou a également décidé que les blindés lourds de la 41e armée resteront près de la frontière avec l’Ukraine, « au cas où quelque chose se produirait », jusqu’aux exercices militaires annuels à grande échelle Zapad 2021, prévus en septembre. Par ailleurs, la 56e brigade VDV (Vozdushno-desantnye voyska Rossii ou Forces aéroportées russes) restera en Crimée pour se reformer en un régiment qui y sera désormais basé en permanence !

Le Zapad (Zapad signifie « Ouest » en russe) est un exercice militaire annuel qui simule la défense de la patrie par les forces russes contre une attaque venant de l’ouest, la voie traditionnelle d’invasion, et implique la mobilisation des trois principaux groupements tactiques sur l’ensemble du front occidental. En clair, il s’agit d’une formidable démonstration de puissance militaire russe le long de sa frontière avec l’OTAN, à dûment noter par Bruxelles.

Le retrait signifie que Poutine est prêt à organiser une réunion au sommet avec le président américain Joe Biden, comme ce dernier l’a proposé lors d’un récent appel téléphonique. Entre-temps, le Pentagone a abandonné sa posture belliqueuse en annulant le déploiement de deux navires équipés de missiles de croisière en mer Noire, et le Royaume-Uni est, lui aussi, apparemment revenu sur son projet d’envoyer un autre navire de guerre en mer Noire. Sur un autre front, la querelle diplomatique lancée par les services de renseignement américains et britanniques avec Moscou, avec la République tchèque comme force par procuration, a fait long feu, Prague s’en étant ostensiblement détournée.

Pour couronner le tout, hier, le Kremlin a jeté le gant à Washington, affirmant disposer de « toutes les preuves nécessaires » concernant une tentative de coup d’État contre le président biélorusse Alexandre Loukachenko dans le but de renverser son gouvernement et de l’éliminer physiquement.

Pour l’administration Biden, il ne fait aucun doute que Poutine a tracé de nouvelles « lignes rouges » qui doivent être prises au sérieux. Dans son discours prononcé à Moscou le 22 avril, Poutine a déclaré : « Nous ne voulons vraiment pas brûler les ponts. Mais si quelqu’un prend nos bonnes intentions pour de l’indifférence ou de la faiblesse et a l’intention de brûler ou même de faire sauter ces ponts, il doit savoir que la réponse de la Russie sera asymétrique, rapide et dure… J’espère que personne ne pensera à franchir la « ligne rouge » à l’égard de la Russie. Nous déterminerons nous-mêmes, dans chaque cas spécifique, où elle sera tracée. »

Ce qui vient à l’esprit, c’est la pratique de Bismarck d’utiliser des moyens radicaux au service de ses propres fins conservatrices. Les observateurs étaient surpris lorsqu’après la célèbre bataille de Koniggratz (1866), Bismarck avait fait fi de l’avis du roi et de l’opinion de ses généraux, et avait interdit à l’armée prussienne de prendre Vienne d’assaut. Bismarck était catégorique : il ne cherchait pas à conquérir le territoire ou à humilier l’Autriche. Il ne voulait pas non plus risquer l’intervention d’une tierce partie.

Les objectifs de Bismarck étaient très précis. Et l’Europe a mis du temps à réaliser que Bismarck avait modifié l’équilibre du pouvoir en Europe centrale et que l’Autriche, puissance dominante en Europe centrale pendant des siècles, était dorénavant réduite à un statut secondaire.

De même, les manœuvres russes massives à la frontière de l’Ukraine et en Crimée, ces dernières semaines, ont souligné que Moscou dispose d’une supériorité militaire écrasante pour contrer toute aventure insensée des autorités ukrainiennes visant à modifier le statu quo dans le Donbass ou en Crimée, mais Poutine n’a pas déployé ces forces, car la conquête territoriale n’est pas du tout son objectif; il ne cherche pas non plus la confrontation avec l’Occident.

L’incapacité de l’administration Biden à reconnaître cette réalité géopolitique et les subtilités de la situation émergente le long des frontières de l’Ukraine et en Crimée « reflète l’arrogance et l’orgueil suicidaire qui ont remplacé ce qui passait pour une compréhension de la Russie moderne » à Washington, comme l’a récemment écrit l’ancien officier de renseignement du corps des Marines Scott Ritter.

L’opinion publique française n’avait pas apprécié la victoire prussienne à Konniggratz et son exigence de « revanche » a fait partie de la dynamique qui a conduit à la guerre franco-prussienne de 1870, elle-même principalement causée par la détermination de la France à restaurer sa position dominante en Europe continentale. Bien sûr, les historiens ne parviennent pas à s’accorder sur la question de savoir si Bismarck avait délibérément provoqué les Français pour qu’ils déclarent la guerre à la Prusse, ou s’il avait simplement exploité les circonstances existantes. Mais l’ambiguïté stratégique a toujours fait partie intégrante du répertoire des hommes d’État intelligents.

En tout état de cause, si Poutine a déclaré que la guerre n’était pas l’option qu’il préférait, il a souligné que ses « lignes rouges » ne devaient pas être franchies et que c’était la Russie qui déterminerait, « dans chaque cas spécifique, où elle serait tracée ». L’équilibre du pouvoir en Europe centrale a été modifié.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo :  Tank Armata T14 russe

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