Hannah Arendt et la mystification du « système totalitaire »

La confusion du langage est un des premiers outils de de la manipulation de l’opinion publique – ce que Noam Chomsky appelle « la fabrication du consentement ». Quelles que soient les opinions qu’on en retirera, il faut donc d’abord revenir aux bases : des définitions claires et précises, tout simplement. Bravo à Bruno Guigue pour son travail inlassable dans ce sens.


Par Bruno Guigue
Paru dans la revue Étincelles, sur la page Facebook de l’auteur, Palestine-solidarité, etc.


Faut-il le rappeler ? Même la date que nous commémorons en Occident est fausse : la Wehrmacht a capitulé devant l’Armée Rouge le 9 mai à l’heure de Moscou, et non le 8. Falsification qui en recoupe une autre : oblitérant l’effort colossal accompli par l’URSS pour abattre le IIIe Reich, la vulgate anticommuniste a repris la formule de Trotsky affirmant en 1939 que Staline et Hitler sont des «étoiles jumelles». La lutte titanesque entre la Wehrmacht et l’Armée Rouge, en somme, aurait provoqué une illusion d’optique : comme l’arbre cache la forêt, leur affrontement militaire aurait masqué la connivence entre les deux tyrannies du siècle. Portés aux nues par les sphères médiatiques et universitaires du monde occidental, les travaux de Hannah Arendt, manifestement, ont joué un rôle déterminant dans cette interprétation de l’histoire. Car pour la philosophe allemande, le totalitarisme est un phénomène à double face : le nazisme et le stalinisme. Les partis totalitaires ont une idéologie rigide et une structure sectaire. Le pouvoir du chef y est absolu, et la communauté soudée par une foi sans réserve dans ses vertus surhumaines. La suppression de l’espace public et le règne de l’arbitraire policier, invariablement, signent la dissolution de la société dans l’État et de l’État dans le parti.

Absorbant toutes les activités humaines pour leur donner une signification univoque, le totalitarisme, pour Hannah Arendt, est essentiellement un système homogène qui transcende ses incarnations particulières. Peu importent alors les différences concrètes entre communisme et nazisme. L’abstraction du concept de totalitarisme, chez la philosophe, l’exonère d’une analyse proprement historique du phénomène. Appareil destructeur livré à sa propre démesure, le totalitarisme y revêt les traits d’une entité abstraite, invariable et homogène. Déconnectée de l’histoire réelle, l’idéologie qui en est la force motrice paraît se suffire à elle-même, exercer ses effets en toute autonomie, modeler le cours des événements à son image : c’est la «logique d’une idée».

Car le «système totalitaire» est surtout l’instrument par lequel l’idéologie totalitaire prétend réaliser les lois de la nature (nazisme) ou accomplir les promesses de l’histoire (stalinisme). Avec le totalitarisme moderne, l’idéologie se fait fort de donner un sens aux événements, elle en fournit une explication sans faille. En transformant les classes en masses, l’État totalitaire exerce une emprise illimitée sur la société. Occultant la genèse historique des deux mouvements, cette théorisation, cependant, a pour principal inconvénient d’ignorer l’opposition irréductible entre communisme et nazisme. Elle fait comme si la mystique de la race et l’idéal prolétarien, au fond, étaient de même nature. Elle passe résolument sous silence la relation structurelle entre nazisme et capitalisme. En élevant le concept de totalitarisme à la dignité d’un principe explicatif, elle se ferme alors à l’intelligibilité historique de ce qu’elle prétend expliquer. Pire encore, elle occulte la visée exterminatrice qui caractérise l’entreprise nazie, le racisme structurel qui organise sa vision du monde, son acharnement meurtrier contre les populations civiles.

Mais la légèreté des thèses de Hannah Arendt ne consiste pas seulement à faire de l’idéologie la force motrice et abstraite d’un totalitarisme érigé en système. Et l’inexactitude de ses analyses ne porte pas seulement sur l’idéologie respective des deux régimes. Centrale dans son interprétation, sa théorie du système concentrationnaire, elle aussi, se déploie en dehors de toute description factuelle. Elle enveloppe alors, dans des catégories homogènes, deux institutions radicalement différentes qu’il s’agit précisément de confondre, à des fins polémiques, dans une même réprobation indignée. Mais cette nouvelle théorisation ressemble, une fois de plus, à un lit de Procuste dans lequel on veut faire entrer à tout prix une réalité qui lui résiste. Car contrairement aux camps nazis, les camps soviétiques ne visaient pas l’extermination, mais la punition et la rééducation. Et le nombre des victimes de la machine génocidaire nazie est incommensurable à celui d’un système répressif soviétique, le Goulag (1933-1953), dont 90 % des détenus étaient de droit commun et dont la majorité d’entre eux sont revenus vivants en dépit de la dureté des conditions matérielles.
L’impuissance du modèle à rendre compte du réel est tout aussi flagrante, également, lorsque la philosophe attribue au système totalitaire une politique étrangère agressive, ouvertement vouée à la conquête du monde. «Comme un conquérant étranger, le dictateur totalitaire considère les richesses naturelles et industrielles de chaque pays, y compris le sien, comme une source de pillage et un moyen de préparer la prochaine étape de l’expansion agressive», écrit-elle dans Le système totalitaire (1951). En décrivant comme une propriété intrinsèque du totalitarisme ce qui constitue tout aussi bien la pratique constante des puissances occidentales, Hannah Arendt se livre à une singulière manipulation. Car si la conquête et le pillage sont des pratiques totalitaires, pourquoi ne pas en déduire le caractère totalitaire de ces «démocraties» qui possèdent un empire colonial ?

Le mythe des «jumeaux totalitaires» accrédité par Hannah Arendt a beau défier le bon sens, il n’en a pas moins procuré un répertoire inépuisable à la réécriture de l’histoire. Il a permis à l’idéologie dominante de tirer un trait sur la réalité d’un conflit où l’Armée Rouge a payé le prix fort pour liquider la machine de guerre hitlérienne. Une interprétation fallacieuse des événements qui est illustrée, à nouveau, lorsque la philosophe écrit en 1966, dans une note ajoutée au même ouvrage, que «contrairement à certaines légendes de l’après-guerre, Hitler n’eut jamais l’intention de défendre l’Occident contre le bolchevisme, mais resta toujours prêt à s’allier aux Rouges pour la destruction de l’Occident, même au plus fort de la lutte contre l’Union soviétique».

Affirmation totalement absurde, mais peu importe : la matérialité des faits a l’obligeance de s’effacer devant les exigences d’une démonstration dont les prémisses sont erronées. Nazisme et stalinisme représentant deux variantes d’un même modèle, ils ne pouvaient pas s’engager dans une lutte à mort. Ainsi Hitler est-il censé être l’allié naturel de Staline. A la veille de l’opération Barbarossa (juin 1941), le ministre nazi de la Propagande Joseph Gœbbels écrit pourtant dans son journal : «Le bolchevisme a vécu. Nous assumons ainsi devant l’Histoire notre devoir authentique. Contre une telle entreprise Churchill lui-même ou Roosevelt ont peu d’objection. Peut-être réussirons-nous à convaincre l’épiscopat allemand des deux confessions de bénir cette guerre en tant que guerre voulue par Dieu». Et puis, si Hitler envisageait de «s’allier aux Rouges», comment expliquer l’extrême brutalité de la guerre menée par les nazis contre l’URSS, laquelle tranche avec leur attitude, beaucoup plus respectueuse des usages de la guerre, sur le front de l’Ouest ?

Mais la thèse retorse de l’alliance inavouable entre Hitler et Staline croit aussi trouver un ultime argument dans la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939. Car cet événement inattendu a fait l’effet d’un coup de tonnerre : cet accord donnant les coudées franches à l’expansionnisme allemand à l’Ouest, comment expliquer, en effet, que Staline ait changé de cap aussi brutalement, quitte à encourir le reproche d’avoir trahi la cause de l’antifascisme et à provoquer des remous dans son propre camp ? Pour l’historiographie inspirée par Hannah Arendt, c’est évidemment la gémellité totalitaire entre les deux tyrannies qui aurait favorisé cette monstrueuse alliance, et la proximité systémique qui expliquerait, en dernier ressort, la connivence stratégique.
Or ce n’est pas du tout ce que révèle l’examen objectif des faits. Durant les trois années qui précèdent le pacte du 23 août 1939, Staline tente obstinément de négocier une alliance anti-hitlérienne avec les Français et les Britanniques. Pour l’URSS, cette triple alliance signifie avant tout une coordination militaire. Aussi le Kremlin formule-t-il avec insistance une demande précise : les Franco-Britanniques doivent s’assurer que la Pologne et la Roumanie autoriseront le passage de l’Armée rouge sur leur territoire, une fois la guerre déclenchée avec l’Allemagne. Mais la Pologne et la Roumanie – deux dictatures de droite antisémites et anticommunistes – redoutent autant l’intervention soviétique que l’invasion allemande. Favorisé par la «politique d’apaisement» à l’égard de Berlin prônée à Londres, leur refus condamne la triple alliance à l’échec.

C’est pourquoi, devant le Soviet suprême, Molotov justifie le pacte en insistant sur le fait qu’il est la conséquence, et non la cause de l’échec des négociations pour la triple alliance. Du point de vue soviétique, il n’est qu’une alternative, faute de mieux, à la coalition avec Paris et Londres. Du côté occidental, la «politique d’apaisement» a rendu caduc les propositions d’alliance antifasciste formulées par l’URSS au profit d’une attitude conciliante à l’égard du Reich. Passivité calculée, cette démission devant l’expansionnisme revanchard de l’Allemagne vise à orienter l’agressivité nazie en direction de l’URSS, désignée comme l’ennemi à abattre par l’idéologie national-socialiste. Et cette politique atteint son apogée lors des accords signés à Munich par la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Italie le 30 septembre 1938.

La Tchécoslovaquie est livrée pieds et poings liés à Adolf Hitler, qui se partage les dépouilles de ce malheureux pays avec la Pologne et la Hongrie. L’Union soviétique, de son côté, tente d’empêcher ce désastre. Elle réclame en vain la coordination des forces soviétiques, françaises et tchécoslovaques, ainsi que la saisine de l’assemblée générale de la SDN. Entre le 21 et le 23 septembre 1938, l’Armée Rouge mobilise des forces militaires en Ukraine et en Biélorussie. Faute de frontière commune entre l’URSS et la Tchécoslovaquie, Moscou sollicite l’accord de Varsovie et de Bucarest pour traverser leur territoire. La Roumanie semble prête à accepter, mais le refus polonais scelle le sort de la Tchécoslovaquie. Indignée par les accords de Munich, la diplomatie soviétique dénonce une «capitulation qui aura des conséquences incalculables».

Comme l’a montré l’historien Geoffrey Roberts, Staline joue la carte allemande en août 1939 parce que les tentatives d’entente avec les Occidentaux ont échoué par leur faute.¹ Après la trahison de la Tchécoslovaquie par les démocraties à Munich en septembre 1938, il sait combien la tentation d’une ligne «Plutôt Hitler que Staline» est forte en Europe. Ses offres d’alliance du printemps 1939 ayant achoppé sur le refus de la Pologne, qui s’empare d’un morceau de la Tchécoslovaquie en 1938, il prend acte de l’impossibilité de s’entendre avec Paris et Londres, et il retourne contre les Franco-Britanniques la menace allemande qu’ils entendaient dresser contre l’URSS. Mais le constat de cette réalité ne risquait pas d’entamer les certitudes de Hannah Arendt : il lui suffisait d’éliminer les faits qui démentaient son interprétation.

Fondée sur une version mensongère des événements historiques, la thèse des totalitarismes jumeaux est ainsi au cœur de la doctrine de Hannah Arendt et de la vulgate occidentale dont elle est la source. Pour compléter l’analyse, toutefois, il faut également sonder les ressorts implicites de sa conception de l’histoire. L’idéologie et la terreur, selon la philosophe, constituent les traits distinctifs du régime totalitaire. Mais ils définissent tout aussi bien, à son tour, la domination impitoyable infligée par les puissances européennes aux peuples colonisés. Si l’on fonde la thèse de la gémellité des régimes totalitaires sur l’usage de la terreur, que faut-il donc déduire de son usage massif sous le régime colonial ? Et comment ignorer la relation entre une idéologie justifiant la déshumanisation des «races inférieures» et cette violence meurtrière qui est l’essence même du colonialisme ?

En exemptant les puissances démocratiques des abominations qu’elles commettent, Arendt exclut subrepticement le génocide colonial de la dignité du concept de totalitarisme. Non seulement elle regarde le monde d’un seul œil, mais cet œil est myope : elle ne veut voir que la violence d’un camp, et elle rétrécit son champ de vision de telle sorte que l’arrière-plan demeure invisible. Les prouesses conceptuelles qui ont fait sa renommée laissent la pensée orpheline d’une matière historique qu’elle a décidé d’ignorer. L’incroyable succès de sa doctrine ne tient pas à sa valeur heuristique, mais à l’idéologie de guerre froide adoptée par la philosophe au lendemain de son exil américain. Cet opportunisme lui a valu une consécration académique et une promotion médiatique dont l’inscription au fronton de l’institution scolaire, en France même, est l’illustration saisissante. Aussi demeurons-nous comme ligaturés par les biais cognitifs d’une pensée que nous devrions plutôt abandonner, comme dirait Marx, à la critique rongeuse des souris.

Bruno Guigue est normalien, énarque et analyste politique. Ses articles sont traduits en dix langues.

1. Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline (de la guerre mondiale à la guerre froide 1939-1953), préface d’Annie Lacroix-Riz, Éditions Delga, 2011.

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