Victoire à la Pyrrhus d’Israël à Gaza, le vrai vainqueur est Netanyahou

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Israel’s Pyrrhic victory in Gaza, Netanyahu is real winner


L‘Égypte a une fois de plus été propulsée au premier plan des négociations sur un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Le président Abdel Fattah al-Sisi a fait remarquer lundi qu’un cessez-le-feu était peut-être encore à portée de main.

Comme il l’a dit, « l’Égypte se donne beaucoup de mal pour parvenir à un cessez-le-feu entre les Israéliens et les Palestiniens – et l’espoir existe toujours. » Une article du journal juif de droite Algemeiner partage cette opinion.

Selon ce journal, l’administration Biden exerce une « pression croissante » sur Israël et « réfléchit aux termes d’un accord de cessez-le-feu… Un arrêt pourrait rapidement intervenir, maintenant que Tsahal et le cabinet de sécurité israélien ont atteint un certain nombre d’objectifs, notamment la destruction d’un réseau de tunnels du Hamas et l’élimination de membres haut placés de l’organisation ».

De même, les communiqués de la Maison Blanche sur les échanges téléphoniques successifs du président Joe Biden avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, samedi, ont laissé entendre que Washington cherche à mettre rapidement fin au conflit.

Tout en répétant le vieux cliché selon lequel « Israël a le droit de se défendre », Joe Biden a clos la conversation avec Netanyahou en exprimant son « soutien aux mesures permettant au peuple palestinien de jouir de la dignité, de la sécurité, de la liberté et des opportunités économiques qu’il mérite et a affirmé son soutien à une solution à deux États ».

Lors de sa conversation avec Abbas, Biden a « souligné la récente décision des États-Unis de reprendre l’aide au peuple palestinien, y compris l’aide économique et humanitaire au profit des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Le président a également souligné son engagement ferme en faveur d’une solution négociée à deux États, ce qui constitue la meilleure voie pour parvenir à une résolution juste et durable du conflit israélo-palestinien. »

Ces paroles étaient apaisantes. Ce qui coupe le souffle, c’est la déclaration faite par l’ambassadrice Linda Thomas-Greenfield, représentante des États-Unis auprès des Nations unies, lors de la séance d’information du Conseil de sécurité de l’ONU, dimanche, concernant la situation en Israël, en Cisjordanie et à Gaza.

L’ambassadrice, une ancienne diplomate de carrière, occupe un poste de niveau ministériel et sa déclaration, telle qu’elle a été prononcée, porte l’imprimatur de la Maison Blanche. L’importance de la déclaration réside dans le fait qu’elle s’éloigne nettement de toute expression unilatérale et sans équivoque du soutien américain à Israël. On peut dire qu’elle désapprouvait le comportement d’Israël dans la situation de conflit actuelle.

Plus précisément, elle a exhorté Israël à éviter « les expulsions – y compris à Jérusalem-Est – les démolitions et la construction de colonies à l’est des lignes de 1967. Et surtout, toutes les parties doivent maintenir et respecter le statu quo historique sur les lieux saints ».

Toutefois, au moment crucial du Conseil de sécurité des Nations unies, les États-Unis ont une nouvelle fois bloqué toute proposition de cessez-le-feu. D’autre part, Netanyahou a adopté une position de défi dans une allocution télévisée dimanche en déclarant : « Notre campagne contre les organisations terroristes se poursuit dans toute sa force. Nous agissons maintenant, aussi longtemps que nécessaire, pour rétablir le calme et la tranquillité pour vous, citoyens d’Israël. Cela prendra du temps. »

En effet, ce dimanche à Gaza a été sanglant, avec « le plus grand nombre de victimes » en une seule journée depuis le début du conflit. Le bilan actualisé est de 218 victimes palestiniennes, dont 58 mineurs et 34 femmes, et plus de 1 230 blessés. Le bilan en Cisjordanie est d’au moins 21 Palestiniens tués. Il est clair que la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies n’a abouti à rien.

De toute évidence, Netanyahou reste persuadé qu’Israël dispose toujours du blanc-seing diplomatique que les États-Unis lui ont donné au cours des dernières décennies pour poursuivre ses politiques d’occupation et de répression, et continuer l’annexion constante du territoire palestinien et l’expansion des colonies israéliennes qui le rapprochent de la réalité d’un seul État – c’est-à-dire d’un État juif.

Le président du Council on Foreign Relations et ancien directeur de la planification politique du Département d’État, Richard Haass, a déclaré lundi : « Netanyahou en est venu à croire qu’il peut ignorer Joe Biden, qu’il peut ignorer n’importe quel président des États-Unis, car, en fin de compte, il a le Congrès dans sa poche, il a les juifs orthodoxes, il a les chrétiens évangéliques, et ils peuvent paralyser le président des États-Unis. »

Mais cela s’applique également à l’Europe. L’historien britannique et ancien ambassadeur Craig Murray a formulé le paradigme de façon lapidaire : « Il est absolument évident qu’aucun processus politique d’aucune sorte n’est en cours pour soulager la détresse des Palestiniens, et que même les politiciens occidentaux « libéraux » qui ont lancé l’idée d’une « solution à deux États » voulaient dire, au mieux, la reconnaissance internationale d’un apartheid et de bantoustans. »

Pourtant, tout indique qu’il ne s’agit pas d’un conflit planifié par Israël ou le Hamas. Aucun des deux camps ne souhaite une guerre totale. En fin de compte, l’administration Biden ne souhaite peut-être pas non plus que les affrontements se poursuivent, car ils pourraient avoir des répercussions sur ses stratégies régionales, notamment sur les négociations relatives à l’accord sur le nucléaire iranien.

Il en ressort qu’Israël poursuit son objectif d’affaiblir le Hamas et le Jihad islamique. Mais le Hamas montre qu’il a toujours la capacité de riposter. Le Hamas a annoncé hier une nouvelle vague de tirs de roquettes en masse sur les villes et les bases militaires israéliennes en réponse aux frappes israéliennes. Au total, 3 200 roquettes ont été tirées sur Israël depuis Gaza au cours des huit derniers jours [à la date d’hier, NdT].

Même si l’objectif militaire israélien est atteint, il ne peut s’agir que d’une victoire à la Pyrrhus, dans la mesure où c’est le mouvement de résistance mené par l’Iran qui en sortira gagnant. Le chef du Hamas, Ismail Haniyeh, s’est tourné vers le Corps des gardiens de la révolution islamique – son commandant de la Force Quds, le général de brigade Esmail Qaani – et Ali Akbar Velayati, conseiller du Guide suprême Ali Khamenei.

Il est certain que le Hamas va encore renforcer sa capacité de dissuasion. Sur le plan politique également, le Hamas a brisé le plafond de verre. Son attractivité s’étend aux Palestiniens de Jérusalem, de Cisjordanie et d’ailleurs en Israël. Le moment où le Hamas deviendra la voix de tous les Palestiniens, et pas seulement des Palestiniens de Gaza, est en vue. La communauté internationale devra progressivement faire face aux conséquences de cette éventualité.

Pour Israël, en revanche, les affrontements actuels soulignent qu’il n’y a pas de « paix » ni de « nouveau Moyen-Orient ». Il serait désormais inconcevable que les dirigeants saoudiens puissent envisager de normaliser les liens avec Israël, au moins à court terme. Les accords d’Abraham n’ont rien fait pour résoudre les conflits sous-jacents au Yémen, en Syrie, en Libye – ou en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. La région « reste la même pagaille sanglante qu’auparavant », comme l’a dit Max Boot, chroniqueur au Washington Post.

Par-dessus tout, dans le tribunal de l’opinion publique mondiale, la sympathie penche en faveur des Palestiniens. Sans surprise, le Hamas est dépeint comme le gardien des Palestiniens, tandis qu’Israël, avec ses attaques aveugles de missiles contre des cibles civiles à Gaza, est perçu comme l’agresseur.

L’opinion publique américaine est également devenue de plus en plus favorable aux Palestiniens. Selon un sondage Gallup publié en mars dernier, 30 % des Américains ont une opinion favorable des Palestiniens, contre 21 % en 2018. Parmi les Démocrates, 53 % souhaitent que les États-Unis fassent davantage pression sur Israël – c’est la première fois qu’une majorité adopte cette position. Une pression substantielle sur Biden pour qu’il agisse provient également des Démocrates progressistes, qui s’efforcent de rendre plus visible le soutien à la cause palestinienne dans la vie politique du pays.

Mais bien que les Américains se rapprochent des Palestiniens, ils sont toujours largement en faveur d’Israël. De toute évidence, Biden est sur la corde raide. Il est tout à l’honneur de Biden de ne pas avoir exacerbé le conflit, comme Donald Trump aurait pu le faire. Mais, qu’il s’agisse d’inertie, de passivité ou d’approche discrète, Biden a peut-être aussi révélé que les États-Unis sont devenus une puissance inefficace au Moyen-Orient et que leur influence décline rapidement. Cela aura des conséquences.

Il est sûr que Netanyahou est le gagnant. L’escalade de la violence avec les Palestiniens a attisé les passions nationalistes en Israël, ce qui a pratiquement fermé la porte à toute coalition d’opposition pour le remplacer. Netanyahou bénéficie d’une immunité contre les poursuites pour corruption tant qu’il reste Premier ministre.

Le législateur de droite et figure clé des négociations entre les factions de l’opposition, Naftali Bennett, qui dirige le parti pro-colonisation Yamina, semble déjà se diriger vers une reprise des négociations avec Netanyahou pour former la prochaine coalition gouvernementale.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Gaza, Press TV

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