L’air du temps est à la laideur

Des Gilets jaunes français aux favelas du Brésil, aujourd’hui, la violence d’État s’exerce de plus en plus ouvertement, impunément, et dans l’indifférence générale. Et on assiste à un paradoxe effarant : plus la répression se décomplexe et s’affiche, plus elle devient quotidienne, banale, et in fine invisible – d’autant plus que partout, elle s’accompagne de campagnes de propagande conçues pour assurer l’adhésion de l’opinion publique aux exactions du pouvoir.

Un tour d’horizon macabre.


Par Vijay Prashad
Paru sur Tricontinental : Institute for Social research sous le titre If I Fall in the Struggle, Take My Place et repris sur Consortium News sous le titre Ugliness Defines the Mood


L‘air du temps est à la laideur de la violence d’État, de Cali (Colombie) à Durban (Afrique du Sud) en passant par la Palestine, chaque contexte étant différent et la gravité des actes de violence étant particulière à chaque endroit. Mais partout, les images de forces de sécurité réprimant des personnes qui tentent d’exprimer leurs droits politiques sont devenues monnaie courante.

Il est impossible de couvrir un à un ces événements, qui passent rapidement des manifestations publiques à des scènes de tribunal, de la dissipation des gaz lacrymogènes à la frustration invisible des barreaux d’une cellule de prison. Pourtant, à la base de ces événements et parmi la gamme de sentiments qui les façonnent, il y a un sentiment sous-jacent de refus, le Grand Refus – le refus d’accepter les conditions dictées par ceux qui sont au pouvoir, et le refus de continuer à exprimer cette opposition en termes polis.

Le gouvernement colombien a décidé d’imposer le passage d’une loi étrangement nommée « de solidarité durable » (Ley de Solidaridad Sostenible), qui transfère le coût financier de la pandémie sur la population. Elle a réagi – c’était prévisible – par la colère.

Confronté à une grève nationale les 28 et 29 avril derniers, l’État colombien a répondu, comme il le fait souvent, par une violence sauvage, notamment en mobilisant le dangereusement nommé ‘escadron mobile anti-troubles’ (ESMAD). Ceux qui sont descendus dans la rue l’ont fait en musique, les manifestants étant unis par leur antipathie commune envers le gouvernement du président Iván Duque.

L’oligarchie colombienne, qui a toujours recouru à la violence pour maintenir son pouvoir, a dû trembler lorsqu’elle a vu les manifestants de Cali démolir la statue de Sebastián de Belalcázar, un conquistador. Cet acte laissait entendre que les manifestants ne se contenteraient pas de l’annulation de la proposition de loi, mais qu’ils voulaient renverser les hiérarchies rigides qui régissent leur société.

Duque ne considère pas les manifestants comme des citoyens ; pour lui, ce sont des « vandales ». Il n’est donc pas étonnant que Duque ait laissé libre cours à la violence la plus odieuse, les villes de Bogota, Cali et Medellin ayant été les plus touchées par cette attaque. Malgré les appels des maires de Bogota (Claudia López) et de Medellin (Daniel Quintero), cette violence d’État s’est poursuivie. Les rues ressemblaient aux champs de bataille de l’Irak, pour reprendre les termes d’un ami colombien qui avait couvert les guerres au Moyen-Orient.

Les crimes d’Israël

Comme l’Irak. Ou comme Israël, récemment désigné comme un État d’apartheid par Human Rights Watch (HRW). Apartheid est un mot afrikaner qui signifie « séparer », c’est-à-dire qu’il faut séparer les Blancs des autres ou, dans le cas d’Israël, séparer les citoyens juifs des sujets palestiniens. Le rapport de HRW fait suite à de nombreux autres rapports de la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (CESAO), qui ont utilisé le mot « apartheid » pour décrire les politiques racistes d’Israël à l’égard du peuple palestinien. HRW, qui a pris du temps pour arriver à ces conclusions élémentaires, affirme qu’Israël prive les Palestiniens du droit d’affirmer leur vie ; « ces privations sont si graves qu’elles équivalent aux crimes contre l’humanité d’apartheid et de persécution. »

Le lien entre les termes « apartheid » et « crimes contre l’humanité » fait référence à une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies de décembre 1966, qui condamnait « la politique d’apartheid du gouvernement d’Afrique du Sud en tant que crime contre l’humanité ». En 1984, le Conseil de sécurité des Nations unies a décrit l’apartheid comme « un système caractérisé comme un crime contre l’humanité. »

L’expression « crime contre l’humanité » a ensuite été inscrite à l’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998). Ce n’est pas une coïncidence si, le 3 mars, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) Mme Fatou Bensouda a déclaré que la CPI allait ouvrir une enquête sur les crimes commis en Israël depuis 2014. Israël a refusé de coopérer avec la CPI.

Des tribunaux israéliens ont décidé d’aller de l’avant avec l’expulsion de six familles du quartier palestinien de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est, une zone qui compte 3 000 habitants – malgré le fait que les tribunaux israéliens n’ont aucune compétence dans les territoires occupés.

En 1967, Israël s’était emparé de Jérusalem-Est, qui fait partie des territoires palestiniens occupés. La résolution 242 (1967) des Nations unies stipule que la puissance occupante, à savoir Israël, doit respecter la souveraineté, l’indépendance politique et « l’inviolabilité territoriale » de chaque État de la zone.

En 1972, des colons israéliens ont demandé à des tribunaux israéliens d’expulser les milliers de Palestiniens qui vivaient dans la région, un processus auquel les Palestiniens résistent à ce jour. La violence éhontée de la police des frontières israélienne, ou Magav, s’est encore récemment aggravée avec l’entrée de soldats israéliens lourdement armés dans la mosquée al-Aqsa de Jérusalem le 7 mai, dans un écho de la violence de l’ESMAD colombien.

La répression s’accompagne d’un effort permanent pour discréditer tout projet politique du peuple palestinien. Si le peuple palestinien se lève, Israël le traite de terroriste. C’est exactement comme cela que le gouvernement sud-africain de l’apartheid et ses alliés occidentaux décrivaient le Congrès national africain, à l’apogée de la lutte contre l’apartheid.

En 1994, l’alliance du Congrès national africain a pris le pouvoir sur l’État sud-africain, entamant un processus de long terme pour démanteler les structures ancrées de l’inégalité et de l’apartheid ; il faudra des générations de résistance pour défaire ce qui avait été mis en place, et verrouillé, au cours des décennies.

De l’incapacité des leaders politiques

En août 2020, Tricontinental : Institute for Social Research a publié un dossier intitulé « La politique du sang : La répression politique en Afrique du Sud ». Au début du texte, nous citons Les Damnés de la Terre de Frantz Fanon (1961), qui utilise à plusieurs reprises le mot « incapacité » pour désigner les classes dirigeantes des nouveaux États issus du colonialisme.

Lorsque le peuple forme ses propres organisations et développe ses revendications pour des formes de démocratie participative, la classe dirigeante, écrit Fanon, est incapable de voir cette action populaire comme rationnelle ; elle voit cette action populaire comme une menace pour son pouvoir. Cette attitude gouverne l’oligarchie colombienne et la classe pro-apartheid israélienne. Elle définit également la classe dirigeante en Afrique du Sud, dont les instruments politiques ne donnent pas l’espace nécessaire à la croissance de l’organisation politique de la classe ouvrière du pays.

Le 4 mai, les autorités ont arrêté Mqapheli George Bonono, le président adjoint d’Abahlali baseMjondolo (AbM), le mouvement des ‘habitants de bidonvilles’ d’Afrique du Sud. Les autorités ont accusé Bonono de « conspiration en vue de commettre un meurtre ». Dirigé par des habitants de bidonvilles, l’AbM – qui organise des actions pour l’occupation des terres et l’accès au logement, et compte 82 000 membres – est confronté à la répression depuis sa fondation, en 2005.

En 2018, nous avions interviewé le leader de l’AbM, S’bu Zikode, pour un dossier. Il déclarait :

La politique est devenue un moyen de s’enrichir, et les gens sont prêts à tuer ou à faire n’importe quoi pour devenir riches et rester riches. Nous allons de funérailles en funérailles. Nous enterrons nos camarades avec la dignité qui leur a été refusée dans la vie. Beaucoup de nos camarades ne peuvent pas dormir dans leur propre maison ou ne peuvent pas quitter leur maison après la tombée de la nuit dans la soi-disant Afrique du Sud démocratique post-apartheid. La répression arrive par vagues. »

Bonono n’est que le dernier des membres de l’AbM à être confronté à la répression politique. Et de la même façon, d’un bout à l’autre de la planète, des militants courageux sont confrontés à des tactiques d’intimidation, voire à des meurtres, pour avoir bâti des organisations dissidentes. Cette répression s’est encore récemment manifestée par l’assassinat, par la police, de l’artiste Nicolas Guerrero à Cali (Colombie) et par le meurtre politique de Kakali Khetrapal, du Parti communiste indien de Nabagram, Burdwan Est (Bengale occidental).

Guerrero a été tué dans la rue dès les premières heures de la vague de protestation en Colombie, tandis que Ketrapal a été assassiné par des membres du parti qui a remporté les élections législatives du Bengale occidental. Il s’agit d’un nettoyage politique ou d’un politicide – le meurtre de militants dont la mort sape le moral des masses et entrave leur capacité à s’attaquer au pot de fer du pouvoir. Cachés dans l’ombre, les tueurs prennent leurs ordres à partir de téléphones portables dont les numéros sont composés depuis les maisons des puissants.

Qu’il est laid, cet usage du pouvoir, ces meurtres en toute impunité ! Le 6 mai dernier, des escadrons de la mort de l’État sont entrés dans la favela de Jacarezinho à Rio de Janeiro (Brésil) et ont ouvert le feu, tuant au moins vingt-cinq personnes qui se rendaient sans résistance. Les Nations unies ont demandé une enquête, mais celle-ci n’ira pas loin. La Constitution brésilienne de 1988 a aboli la peine de mort, mais tout porte à croire que la police estime que si vous vivez dans les favelas, la peine de mort – sans contrôle judiciaire – est autorisée.

Mais enfin, quelle est cette époque où la répression politique s’opère sans que l’on s’en indigne ?

Muin Bseiso a chanté pour réveiller ses compatriotes palestiniens de Gaza, étouffés par l’apartheid israélien. Dans son poème « Al-Ma’raka » (« La bataille »), Muin Bseiso a trouvé ces mots :

Si je tombe dans la lutte, camarade, prends ma place.
Regarde mes lèvres qui arrêtent la folie du vent.
Je ne suis pas mort. Je t’appelle encore d’au-delà de mes blessures.
Bats ton tambour pour que le peuple entende ton appel au combat.

Vijay Prashad, historien et journaliste indien, est directeur exécutif du Tricontinental Institute for Social Research et éditeur en chef aux éditions Left Word Books (New Delhi).

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Pexels / Pixabay

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