L’impasse du narcissisme en politique

« Ne supposez jamais qu’une activité soit autre chose qu’un moyen d’attirer l’attention, jusqu’à ce que vous ayez exclu cet élément. » – Idries Shah

Le militantisme actuel se signale souvent, il faut hélas bien le dire, par la faiblesse de ses résultats. Rien ne change. Rien n’est accompli. On passe simplement d’une polémique à l’autre, d’une « cause urgente » à la suivante. Et si cela tenait au narcissisme actuel ?

L’auteur de l’article en forme de coup de gueule qui suit grossit peut-être un peu le trait, mais son propos n’en souligne pas moins que nous avons une réflexion collective à mener, tant sur la pertinence de l’incessant défilé de causes vertueuses auquel nous assistons quotidiennement que, et c’est le plus important, sur le coût pour la société de toute cette McJustice sociale, alors que les vraies luttes sont noyées dans un bruit général proche de la saturation.


Par John Scott Lewinski
Paru sur RT America sous le titre In this age of narcissism, political activism is all about the activist, not about the cause


Les activistes modernes aiment se considérer comme les héritiers de Gandhi, MLK et Nelson Mandela, mais ces poseurs se soucient bien plus des likes sur Instagram que de la marque de McJustice sociale qu’ils prétendent défendre.

Alors que je cherchais une maison récemment, je me suis promené dans un quartier haut de gamme, mais accessible, rempli de jeunes résidents – les milléniaux et post-milléniaux qui définissent et dirigent une grande partie du débat politique actuel. La prolifération de panneaux sur les pelouses, d’autocollants sur les pare-chocs et de drapeaux flottant au vent indiquait clairement les penchants des habitants.

Ils voulaient que je « Stoppe la haine ! » Avant que je puisse promettre de m’y atteler, ils ont insisté sur le fait que la violence n’avait pas sa place dans leur voisinage. C’étaient de grands fans de l’avortement et de grands critiques d’Israël, comme il se doit, et des fans enthousiastes de Biden et Harris, même des mois après leur élection.

Les saveurs du jour étaient des arcs-en-ciel, des logos BLM et cette image, « Coexist », composée de diverses iconographies religieuses. Ce sont des champions de la justice sociale, et ils voulaient que le monde entier le sache. En fait, on pouvait se demander si le fait que le monde entier le sache n’était pas le vrai but de leurs objections publiques.

Il fut un temps où des hommes et des femmes sortaient des rangs pour prendre la tête de mouvements sociaux qui changeaient le caractère même de leurs nations. S’avançant sur un promontoire effrayant, et mettant leur vie en danger lorsque les circonstances les y obligeaient, ces gens ordinaires sont devenus des héros extraordinaires sans se demander où le chemin de la conscience sociale pouvait les mener.

Certains de ces noms sont connus de tous les écoliers : Mandela, Gandhi, King, Chavez… D’autres encore sont inconnus, car ce qui comptait pour eux, c’était de se battre pour leurs convictions et d’atteindre leurs objectifs, et non d’attirer l’attention sur eux-mêmes et leur participation.

La culture actuelle du narcissisme fait qu’il est certain que nous ne reverrons jamais leurs semblables. Les mouvements politiques modernes ne sont que des raccourcis vers l’auto-glorification et la promotion de leurs membres. Les militants du XXIe siècle ne soutiennent une cause que tant que leur confort n’en est pas bousculé, et s’en vont souvent vers une autre quête insignifiante une fois que leur selfie a été pris et que leur tweet a été dûment « taggé » avec le slogan le plus tendance du moment.

Il ne faut pas de courage pour inclure les clichés du jour de la justice sociale sur un profil de réseau social. Et la seule chose que l’on risque en passant un après-midi à défiler avec des personnes qui partagent les mêmes idées que soi, avec une pancarte et en postant des photos, c’est une ampoule au talon. Aujourd’hui, avoir la profondeur émotionnelle et intellectuelle d’un dé à coudre suffit à revendiquer une conscience sociale.

Jetez un coup d’œil au Sud des USA en 1961. Les Freedom Riders de Montgomery risquaient leur vie pour lutter contre la ségrégation raciale. Des jeunes hommes et femmes d’origines diverses ont souffert et versé du sang pour cette cause. Plus important encore, ils ont gagné leur combat [lien en français, NdT]. Aujourd’hui, leurs descendants moins sanguins ne risqueraient pas de rater un examen de fin d’année ou de se passer de leur séance de séries sur Netflix pour bousculer le statu quo, à moins qu’ils n’en retirent une sérieuse gratification de l’ego. Pire encore, les objectifs déclarés du jour, tels que « stop à la haine », sont si vagues qu’il est impossible de les accomplir. Les buts que les militants d’aujourd’hui prétendent rechercher ne sont en fait que des moyens de les placer devant des appareils photo de smartphones.

Ces pâles copies des héros des droits civiques d’hier veulent d’abord attirer l’attention du monde sur eux, laissant la cause elle-même à la traîne, à ramasser les miettes de sensibilisation crachées par le festin du chercheur de projecteurs. Alors qu’ils brandissent leurs pancartes mal peintes, il est difficile de croire que beaucoup d’entre eux passent plus de temps à travailler pour une cause qu’absolument nécessaire, ou mettent la main au porte-monnaie pour offrir un soutien concret. En revanche, ils font des heures supplémentaires pour attirer l’attention sur leur compassion débordante et leur incroyable générosité d’esprit.

On pourrait m’objecter qu’il n’y a pas de mal à ce que des poseurs veuillent jouer au combattant de la liberté pendant quelques jours. S’ils cherchent à se présenter comme des champions de la justice sociale sur les réseaux, il en ont le droit. Toutefois, le coût en termes sociopolitiques peut être énorme.

Étant donné que les causes de l’opposition sont désormais essentiellement du carburant pour de l’auto-glorification et qu’il n’y a pas de véritable engagement émotionnel ou psychologique, il n’y a pas d’énergie qui les pousse. Une fois que les égocentriques qui exploitent l’actualité obtiennent le nombre voulu de « likes » de la part de leur public, ils ont tendance à s’essouffler. Ils ont besoin de temps pour se ressourcer dans l’amour de leur propre sensibilité, avant de se tourner vers une autre cause qui leur rapportera leur prochaine série de followers Instagram.

Le cycle de l’information contribue également à cette succession de protestations sans consistance. Pendant un certain temps, une crise ou une tragédie nationale donnée – comme les émeutes qui ont éclaté l’été dernier dans tout les USA à la suite du meurtre de George Floyd – font grimper l’audimat, encouragent les clics et font vendre un tas d’abonnements de journaux. Avec un peu d’aide de la part des réseaux politiquement polarisés et des débats radiophoniques, la marmite des revenus de l’information bout. Dès que ces reportages cessent d’exciter suffisamment les gens pour qu’ils s’investissent dans une polémique donnée, il est temps de passer à autre chose. Rien n’a changé. Rien n’a été accompli. On passe simplement à la suite.

Le résultat en est une atmosphère de tocades déguisées en causes politiques importantes. Puisque la voie de la moindre résistance suggère qu’il est plus facile de faire semblant de prendre des mesures significatives que de passer du temps, de faire des sacrifices et de prendre des risques pour s’impliquer réellement, les jeunes gens d’aujourd’hui dansent au rythme d’une musique jusqu’à ce qu’ils s’en lassent et passent au sujet de tapage suivant, comme des enfants distraits par un nouveau jouet.

Toute entité opposée à la paix ou au progrès se doit d’être très attentive à ce cosplay de justice sociale. Ils savent qu’il n’y a pas de force de caractère en jeu. Il n’y a pas de détermination. Il n’y a aucune conséquence réelle si les manifestations sont ignorées. Alors, les leaders politiques signent quelques chèques et se fendent d’annonces publiques assorties de moues compatissantes, jusqu’à ce que la vague d’indignation retombe d’elle-même.

Le plus tragique, c’est que la ronde impuissante qui se substitue au vrai militantisme, en 2021, ne fait qu’augmenter le niveau de bruit dénué de sens, tout en paralysant les avancées réelles. Pas un seul enfant affamé ne mange quand quelqu’un prend un selfie avec une pancarte. Aucun sans-abri ne trouve un lit ou ne reçoit de traitement parce qu’un drapeau est planté dans une cour. Aucun immigrant ne trouve un emploi parce qu’un compte Twitter partage les hashtags qu’il faut.

Les êtres humains concernés, qui pourraient avoir la volonté et la capacité de résoudre certains de ces problèmes, même à petite échelle, ratent de véritables occasions de faire le bien parce qu’ils sont distraits par tous ceux qui les bombardent de « likes » sur Facebook.

On peut se demander si les héros des droits de l’homme du passé se seraient autant battus s’ils avaient su qui leur succéderaient. Nous devons avoir foi dans le fait que ces hommes et ces femmes courageux étaient faits d’un bois suffisamment solide pour les maintenir au combat, même s’ils avaient su que leurs descendants seraient si enclins à gaspiller la liberté qu’ils avaient obtenue de haute lutte.

En tant que journaliste, John Scott Lewinski parcourt le monde, écrivant pour plus de 30 organismes internationaux de presse couvrant l’actualité, le mode de vie et la technologie. En tant qu’auteur, il est représenté par la Fineprint Literary Agency, à New York.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Gerd Altmann / Pixabay

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