Les Américains évacuent Saïgon, saison 2 : l’Hindou Kouch

Pour faire suite à notre article précédent, des détails précieux sur le cadre géopolitique du retrait américain d’Afghanistan.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre A Saigon moment in the Hindu Kush


Et c’est fini
Pour le soldat inconnu
Tout est fini
Pour le soldat inconnu

The Doors, “The Unknown Soldier”

Commençons par quelques faits étonnants sur le terrain afghan.

Les talibans ont le vent en poupe. En début de semaine, leur service de relations publiques affirmait qu’ils tenaient 218 districts afghans sur 421 – et en capturaient de nouveaux chaque jour. Des dizaines de districts sont contestés. Des provinces afghanes entières sont pratiquement perdues pour le gouvernement de Kaboul, qui a été de facto réduit à l’administration de quelques villes éparpillées et assiégées.

Le 1er juillet déjà, les talibans annonçaient qu’ils contrôlaient 80 % du territoire afghan. C’est proche de la situation d’il y a 20 ans, quelques semaines seulement avant le 11 septembre, lorsque le commandant Ahmad Shah Masoud m’avait dit, dans la vallée du Panjshir, alors qu’il préparait une contre-offensive, que les Talibans dominaient à 85 %.

Leur nouvelle approche tactique fonctionne comme un rêve. D’abord, il y a un appel direct aux soldats de l’armée nationale afghane (ANA) à se rendre. Les négociations se déroulent sans heurts et des accords sont conclus. Des soldats ont déjà rejoint les Talibans par milliers, sans qu’un seul coup de feu ait été tiré.

Points verts : districts contrôlés par les talibans. En vert clair, en mars 2021. Vert foncé, ceux qu’ils ont pris depuis avril 2021. 

Les cartographes ne peuvent pas télécharger de mises à jour assez rapidement. Cela devient rapidement un cas d’école de l’effondrement d’un gouvernement central au 21e siècle.

Les Talibans avancent rapidement dans l’ouest de Vardak, capturant facilement les bases de l’ANA. C’est le prélude à un assaut sur Maidan Shar, la capitale provinciale. S’ils prennent le contrôle de Vardak, ils seront alors littéralement aux portes de Kaboul.

Après avoir capturé le district de Panjwaj, les Talibans sont également à un jet de pierre de Kandahar, fondée par Alexandre le Grand en 330 avant J.-C. et la ville où un certain mollah Omar – avec un peu d’aide de ses amis des renseignements pakistanais – avait lancé l’aventure talibane en 1994, ce qui avait conduit à leur prise de pouvoir à Kaboul en 1996.

L’écrasante majorité de la province de Badakhshan – à majorité tadjike, pas pachtoune – est tombée après seulement quatre jours de négociations, agrémentées de quelques escarmouches. Les talibans ont même capturé un avant-poste au sommet d’une colline, tout près de Faizabad, la capitale du Badakhshan.

J’ai suivi la frontière tadjiko-afghane en détail lorsque j’ai parcouru la route du Pamir, fin 2019. Les talibans, qui suivent des pistes de montagne du côté afghan, pourraient bientôt atteindre la légendaire frontière désolée avec le Xinjiang chinois, dans le corridor du Wakhan.

La province afghane du Badakhshan, vue depuis l’autoroute du Pamir au Tadjikistan lors du voyage de l’auteur en novembre 2019. Ce district, non loin d’Ishkashim, est désormais sous le contrôle des talibans. Photo : Pepe Escobar

Les talibans sont également sur le point de s’attaquer à Hairaton, dans la province de Balkh. Hairaton se trouve à la frontière entre l’Afghanistan et l’Ouzbékistan, à l’emplacement du Pont de l’amitié sur l’Amou-Daria, d’une importance historique, par lequel l’Armée rouge avait quitté l’Afghanistan en 1989.

Les commandants de l’ANA jurent que la ville est désormais protégée de tous côtés par une zone de sécurité de cinq kilomètres. Hairaton a déjà attiré des dizaines de milliers de réfugiés. Tachkent (Ouzbékistan) ne veut pas qu’ils traversent la frontière.

Et il n’y a pas que l’Asie centrale. Les Talibans ont déjà progressé jusqu’aux limites de la ville d’Islam Qilla, qui borde l’Iran, dans la province de Herat, un point de contrôle clé du couloir très fréquenté qui relie Mashhad et Herat.

Le puzzle tadjik 

La frontière tadjiko-afghane, extrêmement poreuse et géologiquement frappante, reste le cas le plus sensible. Le président tadjik Emomali Rahmon, après un entretien téléphonique sérieux avec son homologue russe Vladimir Poutine, a ordonné la mobilisation de 20 000 réservistes et les a envoyés à la frontière.

Rahmon a également promis un soutien humanitaire et financier au gouvernement de Kaboul.

Les talibans, pour leur part, ont officiellement déclaré que la frontière est sûre et qu’ils n’ont aucune intention d’envahir le territoire tadjik. En début de semaine, même le Kremlin a annoncé, de manière énigmatique, que Moscou ne prévoyait pas d’envoyer des troupes en Afghanistan.

Un moment de suspense est prévu pour la fin juillet, les Talibans ayant annoncé qu’ils soumettraient une proposition de paix écrite à Kaboul. Il est fort possible qu’il s’agira d’une invitation adressée à Kaboul à se rendre et à leur transférer le contrôle total du pays.

Les talibans semblent bénéficier d’un élan irrésistible, surtout alors les Afghans ont été eux-mêmes stupéfaits de voir comment le « protecteur » impérial, après presque deux décennies d’occupation de facto, a quitté la base aérienne de Bagram au milieu de la nuit.

Comparez cela à l’évaluation d’analystes sérieux tels que Lester Grau, expliquant le départ des Soviétiques il y a plus de trois décennies :

Lorsque les Soviétiques ont quitté l’Afghanistan en 1989, ils l’ont fait d’une manière coordonnée, délibérée et professionnelle, laissant derrière eux un gouvernement fonctionnel, une armée efficace et un effort de conseil et économique assurant la viabilité continue du gouvernement. Le retrait était fondé sur un plan diplomatique, économique et militaire coordonné permettant aux forces soviétiques de se retirer en bon ordre et au gouvernement afghan de se maintenir.

La République démocratique d’Afghanistan (RDA) a réussi à tenir bon malgré l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. Ce n’est qu’ensuite, avec la perte du soutien soviétique et les efforts accrus des moudjahidines (djihadistes) et du Pakistan, que la DRA a glissé vers la défaite en avril 1992. L’effort soviétique pour se retirer en bon ordre a été bien exécuté et peut servir de modèle pour d’autres désengagements similaires.

En ce qui concerne l’empire américain, Tacite s’impose : « envahisseurs de l’univers, quand les terres manquent à leurs dévastations, ils fouillent même les mers ; riche, leur ennemi déchaîne leur cupidité, pauvre, il subit leur tyrannie. Ni l’Orient ni l’Occident ne les ont rassasiés ; seuls, de tous les mortels, ils convoitent avec la même passion les terres d’abondance et d’indigence : enlever, égorger, piller, c’est, dans leur faux langage, gouverner ; et, où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont apporté la paix.

Dans le sillage de l’hégémon, les déserts appelés paix comprennent à des degrés divers l’Irak, la Libye, la Syrie – des pays qui se trouvent, géologiquement, abriter des déserts – ainsi que les déserts et les montagnes d’Afghanistan.

Il semble que le Thinktankland à DC, et les cercles du long de Massachusetts Avenue, n’ont pas vraiment fait leurs devoirs sur le Pashtunwali – le code d’honneur pachtoune – ou sur la retraite de Kaboul ignominieuse de l’empire britannique.

La filière de l’héroïne afghane

Il est encore trop tôt pour dire si ce que l’on présente comme le « retrait » des États-Unis d’Afghanistan reflète l’effondrement définitif de l’Empire du Chaos. D’autant plus qu’il ne s’agit pas du tout d’un « retrait » : c’est un repositionnement – avec des éléments de privatisation en plus.

Au moins 650 américains protégeront l’ambassade tentaculaire de Kaboul. S’y ajouteront peut-être 500 soldats turcs – ce qui signifie l’OTAN – pour protéger l’aéroport, ainsi qu’un nombre non déclaré de « contractants », c’est-à-dire de mercenaires, et un nombre indéterminé de forces spéciales.

Le chef du Pentagone, Lloyd Austin, est à l’origine de ce nouvel accord. L’ambassade militarisée est désignée sous le nom de Forces Afghanistan-Forward. Ces forces seront « soutenues » par un nouveau bureau spécial afghan au Qatar.

La disposition clé est que le privilège spécial de bombarder l’Afghanistan quand les États-Unis le souhaitent reste intact. La différence se situe au niveau de la chaîne de commandement. Au lieu du général Scott Miller, jusqu’à présent plus haut commandant américain en Afghanistan, le bombardier en chef sera le général Frank McKenzie, le chef du CENTCOM.

Les futurs bombardements proviendront donc essentiellement du golfe Persique – ce que le Pentagone décrit affectueusement comme la « capacité au-delà de l’horizon ». Fait crucial, le Pakistan a officiellement refusé d’en faire partie bien que, dans le cas des attaques de drones, ils devront survoler le territoire pakistanais du Baloutchistan.

Le Tadjikistan et le Kirghizstan ont également refusé d’accueillir des bases américaines.

Les talibans, pour leur part, sont de marbre. Le porte-parole Suhail Shaheen a été catégorique : toutes les troupes étrangères qui ne seront pas parties à la date limite du 11 septembre seront considérées comme – quoi d’autre ? – des occupants.

La question n’est pas de savoir si les talibans parviendront à asseoir leur domination, mais quand. Et cela nous amène aux deux questions vraiment importantes :

  • La CIA sera-t-elle en mesure de maintenir ce qu’Alfred McCoy, puis moi-même, avons décrit comme la filière de l’héroïne afghane qui finance ses opérations secrètes ?
  • Et si la CIA ne peut pas continuer à superviser la production des champs de pavot à opium en Afghanistan et à coordonner les étapes ultérieures du commerce de l’héroïne, [*] où ira-t-elle ?

Tous les esprits pensants d’Asie centrale et d’Asie du Sud savent que l’Empire du Chaos, pendant deux longues décennies, n’a jamais été intéressé par la défaite des talibans ou par la lutte pour « la liberté du peuple afghan ».

Les principales motivations étaient :

  • conserver une base avancée cruciale et stratégique sur les flancs des « menaces existentielles » que sont la Chine et la Russie, ainsi que l’intraitable Iran – dans le cadre du nouveau Grand Jeu ;
  • être bien placé pour exploiter plus tard les énormes richesses minérales de l’Afghanistan ;
  • et pour transformer l’opium en héroïne afin de financer les opérations de la CIA. L’opium a joué un rôle majeur dans l’essor de l’empire britannique et l’héroïne reste l’un des principaux commerces louches du monde, pour financer des opérations de renseignement.
Ce que veulent la Chine et l’OCS

Comparez maintenant tout ce qui précède avec l’approche chinoise.

Contrairement au Thinktankland de Washington, les homologues chinois semblent avoir fait leurs devoirs. Ils ont compris que l’URSS n’avait pas envahi l’Afghanistan en 1979 pour imposer la « démocratie populaire » – le jargon de l’époque – mais qu’elle avait en fait été invitée par le gouvernement de Kaboul, reconnu par les Nations unies à l’époque, qui voulait essentiellement des routes, de l’électricité, des soins médicaux, des télécommunications et une bon niveau d’éducation.

Comme ces éléments de base de la modernité ne pouvaient être fournis par les institutions occidentales, la solution devait venir du socialisme soviétique. Cela impliquait une révolution sociale – une affaire compliquée dans une nation islamique profondément pieuse – et, surtout, la fin des seigneurs de la guerre locaux.

Le contre-pied impérial de Zbignew Brzezinski a fonctionné parce qu’il a manipulé les seigneurs de la guerre afghans et mis à profit leur capacité à constituer des milices – soutenues par d’immenses fonds (CIA, Saoudiens, services secrets pakistanais) – pour donner à l’URSS son Vietnam.

Aucun de ces seigneurs de la guerre n’était intéressé par l’abolition de la pauvreté et le développement économique en Afghanistan.

La Chine reprend aujourd’hui le flambeau là où l’URSS l’a laissé. Pékin, en contact étroit avec les talibans depuis début 2020, veut essentiellement étendre le corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) de 62 milliards de dollars – l’un des projets phares de l’initiative Belt and Road – à l’Afghanistan.

La première étape, cruciale, sera la construction de l’autoroute Kaboul-Peshawar – à travers le col de Khyber et la frontière actuelle de Torkham. Cela signifiera que l’Afghanistan fera de facto partie du CPEC.

Il s’agit d’une intégration régionale à l’œuvre. Kaboul-Peshawar sera un centre névralgique supplémentaire du CPEC, qui comprend déjà la construction de l’aéroport ultra-stratégique de Tashkurgan sur l’autoroute du Karakoram dans le Xinjiang, à seulement 50 kilomètres de la frontière pakistanaise et également proche de l’Afghanistan, ainsi que du port de Gwadar, au Baloutchistan.

Début juin, une réunion trilatérale Chine-Afghanistan-Pakistan a conduit le ministère chinois des Affaires étrangères à parier sans ambiguïté sur le « redressement pacifique de l’Afghanistan », la déclaration commune saluant « le retour rapide des talibans dans la vie politique de l’Afghanistan » et s’engageant à « développer les liens économiques et commerciaux. »

Il est donc hors de question qu’une domination talibane rejette la volonté chinoise de construire des projets d’infrastructure et d’énergie axés sur l’intégration économique régionale – la contrepartie demandée aux mollahs étant de maintenir la paix dans le pays et de lui épargner des turbulences djihadistes de type ISIS-Khorasan susceptibles de déborder sur le Xinjiang.

Le jeu chinois est clair : les Américains ne doivent pas être autorisés à exercer une influence sur le nouvel arrangement de Kaboul. Il s’agit de l’importance stratégique de l’Afghanistan pour la Belt and Road – et cela s’entremêle avec les discussions internes de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), incidemment fondée il y a 20 ans, et qui préconise depuis des années une « solution asiatique » pour le drame afghan.

Les discussions internes de l’OCS considèrent que la projection par l’OTAN du nouvel Afghanistan comme un paradis jihadiste contrôlé par Islamabad n’est rien d’autre qu’une fantasmagorie déconnectée.

Il sera fascinant de voir comment la Chine, le Pakistan, l’Iran, la Russie et même l’Inde combleront le vide de l’après-Guerre froide en Afghanistan. Il est très important de se rappeler que tous ces acteurs, ainsi que les pays d’Asie centrale, sont membres à part entière de l’OCS (ou observateurs, dans le cas de l’Iran).

Il est plausible que Téhéran puisse handicaper d’éventuels plans impériaux visant à bombarder l’Afghanistan de l’extérieur – quel qu’en soit le motif. Par ailleurs, il est difficile de savoir si Islamabad ou Moscou, par exemple, aideraient les talibans à prendre Bagram. Ce qui est certain, c’est que la Russie retirera les Talibans de sa liste d’organisations terroristes.

Étant donné que l’empire et l’OTAN – via la Turquie – ne partiront pas vraiment, une possibilité future distincte est une poussée de l’OCS, alliée aux talibans (l’Afghanistan est également observateur de l’OCS), pour sécuriser la nation à leurs conditions et se concentrer sur les projets de développement du CPEC. Mais la première étape semble être la plus difficile : comment former un véritable gouvernement de coalition nationale solide à Kaboul.

L’histoire dira peut-être que Washington voulait que l’Afghanistan soit le Vietnam de l’URSS ; des décennies plus tard, il a fini par trouver son propre second Vietnam, cette fois comme – quoi d’autre ? – une farce. Un Saïgon remixé approche à grands pas et une nouvelle étape du nouveau Grand Jeu est en vue en Eurasie.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Le corridor du Wakhan, entre l’Afghanistan et le Xinjiang chinois à l’est, Makalu / Pixabay

[*] Note de la traduction : [1] La calamiteuse crise des opiacés (lien en français) que connaissent les USA depuis les années 2010, a-t-elle été alimentée par des réserves inépuisables d’opium afghan à bas prix ?

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