La guerre pour le contrôle de nos esprits

Bien que l’auteur écrive sur les USA, sa description de la stratégie d’instrumentalisation de causes droits-de-l’hommistes à des fins de manipulation de l’opinion, de la censure des réseaux sociaux, de la chute de niveau de l’éducation, de la désinformation médiatique, etc, s’appliquent à la France à la virgule près. Et pour cause : pour reprendre la définition très juste qu’en a donné la journaliste Caitlin Johnstone, le mot «empire » qu’emploiera l’auteur ici ne se limite pas aux seuls USA, mais désigne une alliance d’intérêts supranationaux et de pays mondialistes (dont l’UE, donc la France), dont le centre névralgique se trouve, grosso modo, à Washington D.C. Nous en subissons l’influence tous les jours.


Par Patrick Lawrence
Paru sur Consortium News sous le titre The War Against Us


La guerre du passé contre la population est de même nature que la guerre actuelle contre la population.

Comme certains lecteurs l’ont peut-être remarqué, Antony Blinken a fait en sorte que le Département d’Etat orne ses ambassades dans le monde entier de bannières « BLM » et du drapeau du mouvement d’identité sexuelle connu sous le nom de LGBTQI+.

Comme notre vertueux secrétaire d’État l’a expliqué en avril, lorsqu’il a autorisé ces publicités pour la conscience magnifiquement éveillée de l’Amérique, le fanion BLM, qui commémore le meurtre de George Floyd à Minneapolis l’année dernière et le fanion coloré du mouvement LGBTQI+ flotteront sur nos mâts de drapeau dans les capitales étrangères « pour la durée de la saison des fiertés 2021 ». C’est ainsi que notre diplomate en chef s’est exprimé en annonçant cette… cette politique, je suppose que nous devons l’appeler ainsi.

Prendre la cause de l’égalité des droits et la transformer en couverture d’une politique étrangère extrêmement agressive, cela donne un spectacle assez bizarre. Mais c’est aussi le cas de l’image d’Anthony survolant le monde juché sur les ailes d’un ange.

Dans le même ordre d’idées, il y a cette publicité de recrutement de la CIA rendue publique en mai dernier, la tristement célèbre « vidéo woke ». Il s’agit d’une vidéo absolument stupéfiante, comme semblent en convenir tous ceux qui lui ont consacré les 2 minutes 26 secondes nécessaires, dans laquelle une femme latina dit : « Je suis une femme de couleur, je suis fille d’immigrants, je comprends les questions politiques compliquées mais je peux chanter une chanson folklorique en espagnol, je souffre d’une forme d’anxiété à la mode. J’ai gagné ma place dans les rangs de la CIA » et je suis devenue une espionne : Voilà l’essentiel, aussi insidieux que désespérant.

« La communauté du renseignement », nous rappelle-t-on, est un employeur offrant l’égalité des chances. Cela n’est pas surprenant : Il est évident depuis longtemps qu’il n’y a tout simplement pas assez de diplômés de Yale pour mener à bien toutes les subversions, les coups d’État, le trafic de drogue, les assassinats et la corruption des médias que l’agence est chargée de mettre en œuvre [1] – tout cela pour défendre la démocratie, bien sûr.

Pendant ce temps, ceux d’entre nous qui avons conservé notre éthique continuons de défendre la thèse du coup monté dans l’affaire de l’attaque aux armes chimiques de Douma, en Syrie, il y a trois ans : les preuves de manigances et de la corruption qui sévit dans l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques sont claires.

Aaron Maté a couvert cette histoire depuis la parution de ses premiers reportages sur le sujet dans The Grayzone au début de l’année, et d’autres, dont votre serviteur, étaient sur le coup dès le moment où le faux drapeau a été hissé.

A noter : La presse grand public a scandaleusement occulté l’histoire de l’OIAC. Ce sont les médias indépendants, ou prétendument indépendants, qui salissent Maté et d’autres avec les accusations sans consistance habituelles – créature d’Assad, payé par les Russes, etc. Un commentateur particulièrement vulgaire qui se fait appeler Vaush sur Twitter – et qui se présente comme un « socialiste libertarien », c’est à noter – se met maintenant à comparer les « assadistes » comme Maté, dont les reportages ont été exemplaires, aux négationnistes de l’Holocauste.

(Tweet : Lmao Les Assadistes sont littéralement au niveau du négationnisme de l’Holocauste avec leurs « arguments ». C’est triste !)

Dans la Silicon Valley, nous avons Reddit, l’une des plates-formes de réseaux sociaux les plus influentes actuellement en activité, qui censure des milliers d’utilisateurs dont les opinions ne sont pas conformes aux versions officielles des événements, et à l’idéologie officielle tout court. Cette censure est manifestement l’œuvre d’une certaine Jessica Ashooh, une trentenaire qui a quitté il y a cinq ans l’Atlantic Council – un think tank financé par l’OTAN et le gouvernement américain – pour occuper le poste de « directrice des politiques » [de modération].

Le parcours d’Ashooh, qui comprend un passage comme conseillère en propagande à Abou Dhabi, est fortement évocateur d’espionnage, ou au minimum d’une collaboration répréhensible avec des agences de renseignement.

Le New Yorker a publié un compte-rendu obséquieux du régime de censure d’Ashooh à son arrivée chez Reddit. Alan Macleod, un journaliste admirablement scrupuleux de MintPress News a fait la même chose, flagornerie en moins, dans un article franc et direct sur Ashooh publié il y a un mois.

Il existe de nombreux autres cas. Citons notamment la récente explication de Susan Wojcicki, PDG de YouTube, lors d’une interview au Forum économique mondial, sur les efforts consciencieux de la plateforme vidéo détenue par Google pour détourner les spectateurs des sites d’information alternatifs au profit de « sources responsables » – ceci dans l’intérêt de notre démocratie, comme de bien entendu.

La guerre contre nous tous

Plus tôt nous reconnaîtrons que ces événements et bien d’autres semblables sont les éléments disparates d’une guerre menée contre nous, mieux nous comprendrons l’air que nous respirons et l’eau dans laquelle nous nageons. Plus tôt nous replacerons ces événements dans leur contexte historique, plus facilement nous saisirons la gravité de notre situation. Étant donnée la vitesse inquiétante à laquelle cette guerre évolue dans la mauvaise direction, je considère que ces circonstances sont très proches de la catastrophe.

La gestion de la perception et le contrôle de l’information sont les fronts sur lesquels cette guerre est menée. Quels en sont les enjeux ? Quel est le prix à gagner ?

Pendant plus d’un siècle, la politique étrangère américaine a été l’apanage d’élites clairement définies : blanches, WASP, [2] typiquement issues de la Nouvelle-Angleterre.

La conduite de l’Amérique à l’étranger était leur domaine. Il n’était pas nécessaire de défendre cet arrangement car personne ne le contestait, à l’exception de la Ligue anti-impérialiste, au début du siècle dernier. Dans une série de livres publiés dans les années 1920, notamment The Phantom Public (Macmillan, 1927), Walter Lippmann [3] célébrait l’état d’ignorance que cela imposait au public:

« Le citoyen privé d’aujourd’hui en est venu à se sentir un peu comme un spectateur sourd au dernier rang… Les affaires publiques ne sont en rien ses affaires. Elles sont pour la plupart invisibles. Elles sont menées dans des centres éloignés, dans les coulisses, par des puissances anonymes. »

Lippmann écrivait sur la culture de l’ignorance au profit des élites, dont le droit absolu de gouverner sans que le public soit informé de leurs décisions, et sans qu’il puisse intervenir, était un thème récurrent dans ses nombreux ouvrages.

Pendant la guerre froide, avec l’émergence des départements d’information des nouveaux réseaux de télévision et, plus tard, des nouvelles technologies de communication, cette ignorance a nécessité un certain degré d’efforts pour être entretenue. C’est à cette époque que la culture elle-même a été mise au service de l’État. [4]

Nous en avons les résultats devant nous. Ils sont au nombre de deux.

Totalement oublieux

Premièrement, la mesure dans laquelle la plupart des Américains sont totalement inconscients de ce qui se passe dans le monde qui les entoure est tout à fait étonnante. Même le lecteur instruit et au-dessus de la moyenne du New York Times n’a généralement pas la moindre idée des vérités que Maté a couvertes dans ses reportages sur l’OIAC, ni du soutien du Pentagone et de la CIA aux djihadistes fanatiques qui cherchent à faire tomber le gouvernement (laïc) de Damas depuis dix ans, ni de l’immense fraude du Russiagate, ni d’innombrables autres sujets importants.

Si l’on lit l’article du New Yorker mentionné ci-dessus sur la censure chez Reddit, et qu’on poursuit sa lecture avec l’article d’Alan Macleod sur le même sujet dans MintPress, on voit la fabrication de l’ignorance se faire sous nos yeux avec une clarté aveuglante. C’est grâce à l’étendue de cette ignorance que les États-Unis sont passés d’une république à une puissance impériale en l’espace de sept décennies, alors même que prononcer le mot « empire » est considéré comme la preuve d’un esprit dérangé. [5] Qui ça, un empire ? Nous ?

Deuxièmement, notre ignorance prévalente est maintenant mise à défi – et là encore, les nouvelles technologies sont le véhicule par lequel ce défi est lancé. Et défier l’ignorance revient plus ou moins inévitablement à défier l’empire américain.

Notez bien : vos amis lecteurs du New York Times, tous ceux qui sont accros au langage puéril de NPR, à la sottise de MSNBC et au faux sérieux de CNN [6] continueront joyeusement à avancer dans l’obscurité, sans la moindre inquiétude parce qu’ils ne savent rien et qu’ils ne veulent pas être tirés de leur torpeur. Non, ce sont les producteurs et les consommateurs de médias indépendants qui préoccupent ces élites, alors qu’elles se défendent contre tout examen minutieux de la part d’une minorité de personnes qui ont compris la valeur de la pensée et de la lucidité.

La guerre hier et aujourd’hui

Les personnes d’un certain âge ne devraient pas avoir de mal à se souvenir des programmes du FBI [7] et des services de renseignements conçus pour infiltrer la gauche (telle qu’elle existait à l’époque), placer des agents provocateurs en son sein, cultiver la violence (tout comme la CIA l’a fait et le fait encore dans les pays qu’elle souhaite déstabiliser). Les banlieusards somnolents qui lavaient leur voiture le week-end n’inquiétaient personne, à l’époque de la Guerre froide. Ceux qui avaient les yeux ouverts inquiétaient.

C’était la nature de la guerre à l’époque et c’est la nature de la guerre aujourd’hui.

Il n’y a plus de gauche à notre époque – il n’y a que la « gauche ». Il est désormais de bon ton de s’identifier comme « gauchiste ». Gore Vidal a fait remarquer un jour : « Nous n’avons pas de politique en Amérique. Nous avons des élections ». Pour paraphraser l’expression, nous n’avons pas de gauche en Amérique. Nous avons des poseurs presque invariablement incultes et mal informés.

Étant donné à quel point ces gens sont perdus dans les bêtises « woke » et toutes les sornettes des politiques identitaires – une étape de plus dans l’ignorance – notre « gauche » est une cible facile pour ceux qui ont l’intention de la mener sur des voies de garage – et loin, très loin de toutes les questions liées au pouvoir.

Continue à faire flotter ces drapeaux, Anthony : bombarde les Syriens et sanctionne les Vénézuéliens au nom de BLM et des LGBT. Filme des gens pitoyables dans les couloirs de la CIA alors qu’ils débitent tous les éléments de langage identitaires à la mode, ce jargon sans signification. Fais en sorte que les experts poseurs et leur public – « Je suis progressiste », « Je suis de gauche », « Je suis socialiste », – soient inoffensifs et uniquement préoccupés par les distractions dont ils ont besoin pour combler le vide de leur vie.

Et calme tout le monde en leur disant que les protéger des impuretés de la liberté d’expression n’est pas de la censure, même si cela y ressemble.

C’est la guerre que certains Américains mènent contre la plupart des peuples au service d’un empire dont l’action doit être cachée, tant que cela est possible. Voila comment elle est menée. Comprendre cela est le premier pas pour sortir de notre obscurité.

Traduction et notes Corinne Autey-Roussel
Photo Gerd Altmann / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] On pourra rappeler que la CIA n’est autorisée à opérer qu’en dehors des USA. A l’intérieur du pays, c’est le FBI, avec certaines autres agences de renseignement (parmi les dix-huit que compte le pays), qui sont chargés du même type de travail. Lien en français.

[2] « WASP » est l’acronyme de « White Anglo-Saxon Protestant », soit les protestants blancs dits « anglo-saxons » qui représentaient l’élite économique américaine issue des premières colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre.

[3] Sur Walter Lippmann, voir notre article Une Brève histoire de la propagande

[4] Et l’Etat a été mis au service du secteur privé. Selon les mots du philosophe Jean-Claude Michéa, « Nous vivons dans la première société au monde dont tous les repères culturels dérivent de besoins du marché ».

[5] « Prononcer le mot « empire » est considéré comme la preuve d’un esprit dérangé »… et pourtant, le conseiller de George W. Bush Karl Rove avait écrit en 2002, « Nous sommes un empire maintenant, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette réalité – judicieusement, comme vous voudrez – nous agirons à nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pourrez également étudier, et c’est ainsi que les choses se feront. Nous sommes les acteurs de l’histoire… et vous, vous tous, vous n’aurez plus qu’à étudier ce que nous faisons ».

Personne, dans les médias, ne l’avait traité d’ « esprit dérangé » – alors que c’était de toute évidence le cas.

[6] « Ceux qui sont accros au langage puéril de NPR, à la sottise de MSNBC, etc ». Et bien sûr en France, aux médias correspondants.

[7] Pour les plus jeunes, les détails de l’opération du FBI dénommée COINTELPRO, tels qu’expliquée par la plate-forme grand public Wikipedia, devrait suffire à les édifier. Lien en français.

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