La bulle du « Grand Reset » : une ‘défaite fondée sur les données’ en Afghanistan

Après une parenthèse estivale, le blog reprend ses activités avec cet article sur la légitimité du pouvoir et l’échec fracassant de l’approche « fondée sur les données » dans la vraie vie, sur le terrain afghan. Il semble que tout le modernisme rutilant des USA, leurs moyens pléthoriques, leurs drones, leurs systèmes d’armement ultra-sophistiqués et leur capacité « de pointe » de renseignements militaires n’aient pas fait le poids contre 75 000 Talibans déterminés.
À méditer ?


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre « The ‘Great Reset’ in Microcosm: ‘Data Driven Defeat’ in Afghanistan »


La « construction de la nation » afghane a commencé en 2001. Les interventions occidentales dans l’ancien bloc de l’Est dans les années 1980 et au début des années 1990 avaient été spectaculairement efficaces pour détruire l’ancien ordre social et institutionnel, mais tout aussi spectaculaire avait été l’incapacité de l’Occident à remplacer les sociétés implosées par de nouvelles institutions. La menace venue des « États faillis » était devenue le nouveau mantra, et l’Afghanistan – dans le sillage de la destruction causée par le 11 septembre 2001 – a donc exigé une intervention extérieure. Les États affaiblis et faillis étaient un terreau idéal pour le terrorisme et des menaces pour l' »ordre mondial », disait-on. C’est en Afghanistan qu’une nouvelle vision libérale du monde devait être mise en place.

À un autre niveau, la guerre en Afghanistan est devenue une nouvelle sorte de laboratoire. En termes concrets, l’Afghanistan s’est transformé en un banc d’essai pour chaque innovation en matière de gestion technocratique – chaque innovation étant annoncée comme un présage de notre avenir au sens large. Les fonds affluaient : Des bâtiments ont été construits, et une armée de technocrates mondialisés est arrivée pour superviser le processus. Les big data, l’IA et l’utilisation d’ensembles toujours plus vastes de mesures techniques et statistiques devaient renverser les vieilles idées « poussiéreuses ». La sociologie militaire, sous la forme d’équipes humaines de terrain [*] et autres créations innovantes, a été mobilisée pour mettre de l’ordre dans le chaos. Ici, toute la force du monde des ONG, les esprits les plus brillants du gouvernement international en herbe, s’étaient vus offrir un terrain de jeu, avec des ressources presque infinies à leur disposition.

Ce devait être une vitrine du managérialisme technocratique. On présumait qu’une manière correctement technocratique et scientifique de comprendre la guerre et la construction d’une nation serait capable de mobiliser la raison et le progrès pour accomplir ce que personne d’autre ne pourrait faire, et ainsi créer une société post-moderne à partir d’une société tribale complexe, avec ses propres niveaux d’histoire.

Le « neuf » est arrivé, pour ainsi dire, dans une succession d’ONG en boîtes marquées « modernité instantanée ».  L’homme d’État britannique du XVIIIe siècle Edmund Burke avait déjà lancé un avertissement, dans ses Réflexions sur la révolution en France, alors qu’il voyait les Jacobins démolir leur ordre ancien : « que c’est avec une infinie prudence » que quiconque devrait démolir ou remplacer des structures qui avaient bien servi la société au fil des âges. Mais cette technocratie managériale n’avait pas de temps à consacrer aux vieilles idées « poussiéreuses ».

Mais ce que la chute récente du régime instauré par l’Occident a si clairement révélé, c’est que la classe managériale d’aujourd’hui, consumée par la notion de technocratie comme seul moyen d’instaurer un régime fonctionnel, a donné naissance à quelque chose de complètement pourri – une « défaite fondée sur les données », comme l’a décrite un vétéran américain de la guerre en Afghanistan – si pourri qu’il s’est effondré en quelques jours. Il écrit, à propos des graves bévues du « système » :

« Un Navy SEAL retraité qui a servi à la Maison Blanche sous Bush et Obama s’est dit que, « collectivement, le système est incapable de prendre du recul pour remettre en question ses hypothèses de base. » Ce « système » est mieux compris, non pas comme un organe militaire ou de politique étrangère, mais comme un simple nom donné aux habitudes et aux institutions d’une classe dirigeante américaine qui a fait preuve d’une capacité collective presque illimitée à regarder ailleurs en cas d’échec.

« Cette classe en général, et les responsables de la guerre en Afghanistan en particulier, croyaient aux solutions informationnelles et de « management » aux problèmes existentiels. Ils se sont reposés sur des données et des indices statistiques pour éviter de définir des objectifs réalisables, et d’organiser les stratégies appropriées pour les atteindre. Ils croyaient en leur propre destin mirifique de gouvernants incontestés, et en celui de personnes comme eux, quels qu’aient été leurs échecs ».

Tout ce qui n’était pas corrompu avant l’arrivée de l’Amérique l’est devenu dans le maelström des 2 000 milliards de dollars d’argent américain injectés dans le projet. Les soldats américains, les fabricants d’armes, les technocrates mondialisés, les experts en gouvernance, les travailleurs humanitaires, les forces d’interposition, les théoriciens du contre-terrorisme et les avocats – tous ont fait fortune.

La faille était que l’Afghanistan, en tant que vision libérale progressiste, était une fable dès le départ : L’Afghanistan a été envahi et occupé en raison de sa géographie. C’était une plateforme idéale pour déstabiliser l’Asie centrale, et donc la Russie et la Chine.

Personne ne s’était vraiment engagé en Afghanistan, parce qu’il n’y avait plus vraiment d’Afghanistan dans lequel s’engager. Tous ceux qui pouvaient voler les Américains comme au coin d’un bois l’ont fait. Le régime de Ghani s’est effondré en quelques jours, parce qu’il n’avait jamais existé : C’était un village Potemkine dont le rôle était de perpétuer une fiction, ou plutôt la fable de la grande vision de l’Amérique en tant que constructrice et gardienne de « notre » avenir mondial.

Le point véritablement grave pour l’Amérique et l’Europe du « moment » psychologique actuel n’est pas seulement que la notion de « construction de nation », en tant que vitrine des valeurs libérales, s’est révélée n’avoir rien donné, mais que la débâcle de l’Afghanistan a mis en lumière, de manière aveuglante, les limites du managérialisme technocratique.

Le point le plus grave du « moment » psychologique actuel de l’Amérique – l’implosion à Kaboul – avait été bien exprimé par [le néocon] Robert Kagan, pour qui le projet des « valeurs mondiales » (si ténu soit son fondement dans la réalité) est néanmoins devenu essentiel pour préserver la « démocratie » aux USA :  Car, suggère-t-il, une Amérique qui se retirerait de ses ambitions d »hégémonie mondiale ne posséderait plus la cohésion intérieure suffisante pour préserver l’Amérique en tant qu’ « idée » chez elle non plus.

Ce que Kagan dit ici est important – cela pourrait constituer le véritable coût de la débâcle en Afghanistan. Chaque classe d’élites avance divers arguments pour asseoir sa légitimité, sans laquelle un ordre politique stable est impossible. Les mythes faussaires de légitimité peuvent prendre de nombreuses formes et évoluer au fil du temps, mais lorsqu’ils s’épuisent ou perdent leur crédibilité – lorsque les gens ne croient plus aux récits ou aux affirmations qui sous-tendent cette « idée » politique – la partie est terminée.

L’intellectuel suédois Malcolm Kyeyune écrit que nous sommes peut-être « témoins de la fin catastrophique de la légitimité de façade qui a protégé la classe dirigeante managériale pendant des décennies » :

« Toute personne ayant une connaissance, même sommaire, de l’histoire sait à quel point une telle perte de légitimité représente une boîte de Pandore. Les signes visibles se sont multipliés depuis de nombreuses années. Lorsque [le politicien britannique] Michael Gove avait déclaré : « Je pense que les gens de ce pays en ont assez des experts » lors d’un débat sur les mérites du Brexit, il a probablement tracé les contours de quelque chose de bien plus important que ce que nous en savions à l’époque. À l’époque, la phase terminale de perte de légitimité de la classe managériale ne faisait que commencer. Aujourd’hui, avec l’Afghanistan, il est impossible de ne pas la voir ».

Il n’y a donc guère de mystère quant à la raison pour laquelle les Talibans ont pris Kaboul si rapidement. Non seulement le projet en soi manquait de légitimité au yeux des Afghans, mais l’aura d’expertise revendiquée, d’inévitabilité technologique qui a protégé l’élite managériale, a été réfutée par les dysfonctionnements purs et simples affichés à la face du monde, alors que l’Occident fuyait précipitamment Kaboul. Et c’est précisément la façon dont cela s’est terminé qui a vraiment tiré le rideau, et révélé la pourriture cachée en dessous.

Lorsque la revendication de légitimité est épuisée, et que les gens ne croient plus aux concepts ou aux revendications qui sous-tendent un système particulier ou sa prétention à gouverner, l’extinction de cette élite particulière, écrit Kyeyune, est écrite d’avance.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Talibans, Youtube, CGNT

[*] Note de la traduction :  Selon le dictionnaire de Wikipedia, les « équipes humaines de terrain » prennent en charge les aspects sociaux et culturels d’un environnement opérationnel, notamment dans un contexte militaire.

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