Il pleut des lettres écarlates

La morale puritaine est de retour, suggère Alastair Crooke. La seule différence entre la colonie calviniste de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle dont il sera question dans l’article et notre société « woke » est qu’aujourd’hui – avec le même rigorisme et sous peine du même pilori – la nouvelle morale exige l’adhésion inconditionnelle de tous à l’inverse exact de ce qu’elle prescrivait hier.

Mais le monde est en train de changer à vitesse accélérée, les événements imprévus s’accumulent (comme la très récente défaite calamiteuse des USA en Afghanistan), et le géant économique chinois concurrence directement l’Occident ; avec leur culte de la communication et leurs affectations de vertu progressiste, les technocrates occidentaux, auteurs de la morale « post-moderne » de nos sociétés, ont-ils les bonnes recettes pour l’emporter dans la nouvelle donne mondiale ?


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre It’s Raining Scarlet Letters


La Lettre écarlate [un roman de Nathaniel Hawthorne, NdT] raconte l’histoire d’Hester Prynne dans une colonie de l’Amérique puritaine du XVIIe siècle. L’histoire commence après qu’Hester ait donné naissance à un enfant hors mariage et refusé de nommer le père. En conséquence, elle est condamnée à être raillée par la foule, à subir « une agonie de honte à chaque pas [de sa cellule de prison à la place du marché] de la part de ceux qui se pressent pour la voir, comme si son cœur était jeté dans la rue pour qu’ils l’écrasent et le piétinent ».

Après cela, elle doit porter un « A » écarlate – pour adultère – épinglé à sa robe pour le reste de sa vie. Dans la banlieue de Boston, elle vit en exil. Personne ne veut la fréquenter, pas même ceux qui ont secrètement commis des péchés similaires, dont le père de son enfant, le prédicateur du village qui affecte la sainteté. La lettre écarlate a « l’effet d’un mauvais sort, la soustrayant aux relations ordinaires avec l’humanité et l’enfermant dans une sphère à part ».

Bien sûr, aujourd’hui, nous nous considérons avec autosatisfaction comme des gens progressistes, scientifiques et modernes. Les lettres écarlates n’existent plus, nous disons-nous – sauf que de fait, elles existent. En fait, il pleut des lettres écarlates. Il est parfaitement vrai qu’une femme qui accouche hors mariage aujourd’hui ne sera pas raillée par une foule hargneuse. Non, mais nous avons remplacé ces tabous du XVIIe siècle par de nouveaux tabous qui apparaissent, de façon remarquable, comme l’inverse exact de ceux de la culture antérieure. Ann Applebaum affirme que le traitement réservé aux transgresseurs d’aujourd’hui – bien que formulé dans un langage contemporain – n’est pas moins capricieux, pas moins punitif que dans les colonies du Massachusetts puritain des années 1640.

Il est révélateur que, publiée en 1850, La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ait été censurée pour immoralité (alors qu’il s’agissait d’une histoire ancrée dans la pudibonderie). Plus ça change, plus c’est la même chose : les tabous changent, mais les humains adoptent des illusions et des slogans coercitifs avec plus de ferveur que jamais. Si nous ne subissons pas aujourd’hui de railleries et de tomates pourries lancées à notre encontre sur la place du marché, la sphère publique en ligne est devenue un lieu similaire de réactions viscérales instantanées, de pensée de groupe et de prismes idéologiques psychorigides. La nuance et la réflexion ont été bannies. Les demandes publiques de prompts châtiments sont légion et imposent parfois une « lettre écarlate » à vie à des personnes qui n’ont pas été accusées de quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à un délit.

La chute, la semaine dernière, du régime instauré par l’Occident à Kaboul a clairement révélé que la classe managériale d’aujourd’hui, auteur de nos tabous contemporains et obsédée par la notion de technocratie comme seul moyen d’instaurer un régime fonctionnel, n’a pas réussi à faire sortir de lapin – à savoir une vision flatteuse du managérialisme technocratique – du chapeau afghan. Au lieu de cela, elle a donné naissance à quelque chose de complètement pourri – si pourri que cela s’est effondré en quelques jours.

Il pleut des « victoires » à la Pyrrhus tout autour de nous (accompagnées de lettres écarlates pour ceux qui en douteraient) – et pas seulement en Afghanistan, qui était en réalité une victoire (selon Biden). Les négociations du JCPOA avec l’Iran, à Vienne, ont été saluées comme si convaincantes sur le plan conceptuel que Téhéran ne pourrait pas refuser d’y souscrire. (Apparemment, cependant, les Iraniens ont « mal interprété le terrain politique »). Les « brillants » nouveaux vaccins apportent rapidement « l’immunité collective et le retour à la normalité économique ». (Mais le Delta et d’autres variants nous ont surpris. Maintenant, nous avons besoin de trois doses de vaccin, et peut-être de « doses de vaccin à perpétuité » – jusqu’à ce que cela ne fonctionne pas non plus).

La Fed et le Trésor, guidés par les données, ont permis une reprise économique extrêmement réussie – nous dit-on – (sauf que la Chine laisse potentiellement tomber les États-Unis en dégonflant sa bulle immobilière en ce moment sensible). L’inflation aussi est « transitoire » (bien que tous les consommateurs sachent que c’est faux) ; la Fed annonce qu’elle va réduire ses achats d’actifs, mais tous les investisseurs peuvent deviner ce qui se passera, si elle essaie vraiment !

Applebaum (encore), explique pourquoi il est si inacceptable de crever la bulle de ces « victoires » à la Pyrrhus :

« Il y a dix ans, j’ai écrit un livre sur la soviétisation de l’Europe centrale dans les années 1940, et j’ai découvert qu’une grande partie du conformisme politique du début de la période communiste était le résultat non pas de la violence, ou de la coercition directe de l’État, mais plutôt d’une intense pression sociale des pairs. Même si leur vie n’était pas clairement menacée, les gens se sentaient obligés – non seulement pour leur carrière, mais aussi pour leurs enfants, leurs amis, leur conjoint – de répéter des slogans auxquels ils ne croyaient pas ou de faire acte d’allégeance publique à un parti politique qu’ils méprisaient en privé. [1]

Qu’ont en commun toutes ces « réussites » ? Ce sont – en pratique – toutes des défaites managériales fondées sur des données – des débâcles du « Grand Reset » – et pourtant, le souligner risque de déclencher « une agonie de honte à chaque pas » sous les railleries de la foule.

Pourquoi ? Comme l’a fait remarquer un commentateur qui a travaillé à la Maison Blanche sous Bush et Obama : « Le « système » est incapable de remettre en question ses hypothèses de base. Il est mieux compris (…) comme un simple nom donné aux habitudes et aux institutions d’une classe dirigeante américaine qui a fait preuve d’une capacité collective presque illimitée à regarder ailleurs en cas d’échec. Ils croient aux solutions informationnelles et de « management » aux problèmes existentiels. Ils se sont reposés sur des données et des indices statistiques pour éviter de définir des objectifs réalisables, et d’organiser les stratégies appropriées pour les atteindre. Ils croient en leur propre destin mirifique de gouvernants incontestés, et en celui de personnes comme eux, quels qu’aient été leurs échecs ».

Ils n’aiment pas les critiques. Ils veulent des éloges et des adhésions inconditionnelles. Ils élèvent leurs actions technocratiques (comme la vaccination de masse) au rang de signifiants moraux : les non-vaccinés doivent être condamnés, la morale l’exige, au même titre que les luddites d’hier. [2]

Il n’est donc pas surprenant qu’ils choisissent de ne pas remarquer « l’autre révolution ». Non, pas la reconquête-éclair des Talibans en Afghanistan, mais la révolution de la « prospérité commune » en Chine, qui balaie le dogme de la gestion technocratique et de ses bienfaits présumés pour le bien commun.

L’ampleur de la révolution sociale de Xi Jinping s’intensifie chaque jour, écrit Tom Fowdy. Et, comme la reconquête des Talibans en Afghanistan, rien ne semble hors de sa portée. Elle équivaut à une déclaration de guerre au « capital désordonné », c’est-à-dire au modèle de business oligarchique occidental.

En plus de la réorganisation spectaculaire du soutien scolaire (qui devient non lucratif), de la mise à mal de Big Tech (plateformes Internet, fintech, uberisation), et de la lutte contre les revenus « excessifs » et le culte des célébrités, l’État chinois s’est inquiété de ce qu’il perçoit comme un excès de temps passé à jouer chez les jeunes.

De nouvelles réglementations strictes visent à limiter leurs activités sur les plateformes de jeu à seulement trois heures par semaine, décrivant le jeu comme un « opium spirituel », et soulignant son impact négatif sur la santé mentale des enfants.

En qualifiant le jeu d’ « opium », la Chine invoque une mémoire historique névralgique : Elle sous-entend allégoriquement qu’aujourd’hui, la Chine est engagée dans une nouvelle « guerre de l’opium » contre l’Occident, avec une série de pays (dont l’UE) qui veulent imposer leurs préférences culturelles et stratégiques à la Chine, tout comme les Britanniques ont cherché à le faire au XIXe siècle avec leurs exportations de cette drogue depuis le sous-continent indien.

Mais cette fois, Pékin a décidé que ce type d’asservissement (opium ou dépendance aux jeux) ne pourra plus se reproduire. Xi ne veut pas d’une société de joueurs, mais d’une société d’ingénieurs, de scientifiques, de médecins et d’innovateurs, le genre de personnes qui peuvent faire gagner la course technologique à Pékin, et lui faire prendre le dessus dans la lutte contre l’Amérique. Ce faisant, il mobilise les principes les plus forts du collectivisme contre la nature individualiste des sociétés occidentales, où les enfants font à peu près ce qu’ils veulent. Il s’agit d’une nouvelle ère de réforme socialiste, ambitieuse et radicale. Une expérience fascinante.

Comme on pouvait s’y attendre, l’Occident se concentre davantage sur la féroce crise de l’immobilier en cours en Chine. Une contraction pure et simple du secteur – dit-on à Wall Street – pourrait se produire même avant la fin de l’année. En effet, Xi Jinping est en train de crever délibérément la plus grande bulle financière du monde (et elle est énorme). Cette crise survient à une étape délicate pour l’Occident, au moment où les mesures de relance s’estompent et où les aides d’urgence touchent à leur fin. On craint que cela ne précipite des effets en cascade au sein des fragiles économies occidentales. C’est possible. Mais quoi qu’il en soit, Washington se servira de l’initiative de Xi pour distribuer des blâmes – des lettres écarlates.

Ce qu’il faut retenir, cependant, c’est que Xi désigne délibérément des objectifs nationaux clairs – et formule des stratégies appropriées pour les atteindre – en évitant explicitement les (non)-solutions occidentales de gestion technocratique. Ce faisant, il remet directement en question le principe clé du paradigme managérial.

Si la phase aiguë de délégitimation de la classe managériale ne faisait que « commencer  » à l’époque du Brexit et de Trump, maintenant, avec l’Afghanistan et la « déclaration de guerre » de Xi contre le capital désordonné, il devient en effet « impossible de ne pas s’en apercevoir ».

Si son importance n’était pas déjà assez claire, son éthique révolutionnaire a été rendue explicite cette semaine avec une note de blog sur WeChat connue sous le nom de « Li Guangman Ice Point Commentary ». L’article de l’auteur a été repris dans tous les médias d’État chinois, avec la bénédiction manifeste des autorités.

« Tout le monde peut sentir qu’un changement profond est en train de se produire », a-t-il déclaré, proclamant la fin de l’histoire d’amour de la Chine avec la culture occidentale et un « retour à l’essence du socialisme ».

Cela a été présenté comme une lutte à mort avec l’Occident.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Alexas Fotos / Pixabay / Pexels

Notes de la traduction :

[1] Ann Applebaum énonce ici une évidence. Bien sûr, le « récit » dominant de chaque société s’impose d’abord et avant tout à travers le conformisme social, les normes morales du temps et la pression du milieu. C’est d’ailleurs à cela que sert la propagande des médias, notamment occidentaux : à emporter l’adhésion de l’opinion publique, de façon à instaurer un consensus. Les seules questions, sachant que personne n’échappe à la pression sociale, donc à la morale dominante de son pays et de son temps, est de savoir qui la manipule, pourquoi, et au bénéfice de qui elle est appelée à s’exercer. Cette pression sociale téléguidée (par l’État, les médias de masse, la religion dans certains pays ou à certaines époques, l’université, les arts subventionnés, l’industrie du cinéma, etc) sert-elle un système protecteur envers la population générale ou, à l’inverse, s’exerce-t-elle au service d’un système prédateur, qui tond ras la population ou l’opprime au bénéfice d’une minorité économiquement puissante ?

[2] Au XIXe siècle, des artisans du textile anglais dénommés « luddites » s’étaient opposés à la fabrication industrielle de tissus, parce qu’elle abaissait les salaires. On les appelait des « briseurs de machines ». Aujourd’hui, le terme luddite désigne tous ceux qui s’opposent aux nouvelles technologies.

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