À quoi peut-on s’attendre de la part des Talibans 2.0 ?

Comme chacun sait, il y a le connu connu, c’est à dire les choses que nous savons que nous savons ; nous savons aussi qu’il y a l’inconnu connu, c’est à dire les choses que nous savons que nous ne savons pas ; mais il y a aussi l’inconnu inconnu. » – Donald Rumsfeld

Quelles réactions de la part de la Russie et de la Chine à l’annonce de la composition du gouvernement par intérim taliban ? Pékin s’est contenté de répercuter l’annonce talibane, en soulignant le « désir de paix et de stabilité de l’Afghanistan ». Pour sa part, la Russie déclare attendre que la situation afghane se décante pour émettre un avis, et prône « le dialogue, l’étude et l’analyse » dans l’intervalle. Aucun des deux poids lourds de la région n’est donc très disert pour le moment.

Voici pourquoi.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre What to expect from Taliban 2.0


L‘annonce par le porte-parole des Talibans, Zahibullah Mujahid, à Kaboul, de la liste des ministres du nouveau gouvernement intérimaire de l’Émirat islamique d’Afghanistan a déjà fait grand bruit: elle a réussi à faire enrager à la fois l’Otanstan woke et l’État profond américain.

Il s’agit d’un cabinet exclusivement masculin et très majoritairement pachtoune (il y a un Ouzbek et un Tadjik), ce qui récompense essentiellement la vieille garde talibane. Les 33 personnes nommées sont toutes membres des Talibans.

Mohammad Hasan Akhund, qui a dirigé pendant 20 ans la Rehbari Shura, le conseil de direction des Talibans, sera Premier ministre par intérim. À toutes fins utiles, Akhund est considéré comme un terroriste par les Nations unies et l’UE, et fait l’objet de sanctions de la part du Conseil de sécurité des Nations unies. Tout le monde sait que Washington considère certaines factions talibanes comme des organisations terroristes étrangères et sanctionne l’ensemble des Talibans en tant qu’organisation « terroriste mondiale spécialement désignée ».

Il est essentiel de souligner que Himatullah Akhundzada, le chef suprême des Talibans depuis 2016, est Amir al-Momineen (« Commandeur des croyants »). Il ne peut pas être Premier ministre ; son rôle est celui d’un chef spirituel suprême, qui fixe les lignes directrices de l’émirat islamique et sert de médiateur dans les conflits – politiques compris.

Akhunzada a publié une déclaration dans laquelle il indique que le nouveau gouvernement « travaillera dur pour faire respecter les règles islamiques et la charia dans le pays » et assurera « une paix, une prospérité et un développement durables ». Il a ajouté que « les gens ne devraient pas essayer de quitter le pays ».

Le porte-parole, Mujahid, a pris la peine de souligner que ce nouveau cabinet n’est qu’un gouvernement « intérimaire ». Cela implique que l’une des prochaines grandes étapes sera l’élaboration d’une nouvelle constitution. Les Talibans « essaieront de recruter des personnes d’autres régions du pays », ce qui implique que des postes pour les femmes et les chiites pourraient encore être ouverts, mais pas au plus haut niveau.

Le cofondateur des Talibans, Abdul Ghani Baradar, qui était jusqu’à présent très occupé sur le plan diplomatique en tant que chef du bureau politique à Doha, sera vice-Premier ministre. En tant que cofondateur des Talibans en 1994, c’est un ami proche du mollah Omar, qu’il appelait « Baradar » (« frère »).

Un torrent prévisible d’hystérie a accueilli la nomination de Sirajuddin Haqqani comme ministre de l’Intérieur par intérim. Après tout, ce fils du fondateur [du réseau de guérilla] Haqqani, Jalaluddin, l’un des trois émirs adjoints, commandant militaire des Talibans, jouit d’une réputation féroce et sa tête est mise à prix par le FBI pour 5 millions de dollars. Son avis de recherche du FBI n’argue pas précisement d’une bien grande efficacité de la part des renseignements US : ils ne savent pas quand il est né, ni où, et ils ne savent pas non plus qu’il parle pachto et arabe.

C’est peut-être là le principal défi du nouveau gouvernement : empêcher Sirajuddin et ses sauvageons d’agir inconsidérément dans les zones non pachtounes de l’Afghanistan et, surtout, veiller à ce que les Haqqanis coupent tout lien avec des organisations djihadistes. C’est une condition sine qua non posée par le partenariat stratégique Chine-Russie pour le soutien au développement politique, diplomatique et économique afghan.

La politique étrangère sera beaucoup plus flexible. Amir Khan Muttaqi, également membre du bureau politique de Doha, sera ministre des affaires étrangères par intérim, et son adjoint sera Abas Stanikzai, qui est favorable à des relations cordiales avec Washington et aux droits des minorités religieuses afghanes.

Le mollah Mohammad Yaqoob, fils du mollah Omar, sera ministre de la défense par intérim.

Jusqu’à présent, les seuls non-Pachtounes sont Abdul Salam Hanafi, un Ouzbek, nommé deuxième adjoint du Premier ministre, et Qari Muhammad Hanif, un Tadjik, ministre par intérim des Affaires économiques, un poste très important.

Le Tao de la patience

La révolution talibane a déjà atteint les murs de Kaboul, qui sont rapidement peints en blanc avec des inscriptions en caractères coufiques. L’une d’elles dit : « Pour un système islamique et l’indépendance, il faut passer par des épreuves et rester patient. »

C’est une déclaration tout à fait taoïste : s’efforcer de trouver un équilibre vers un véritable « système islamique ». Elle offre un aperçu crucial de ce que les dirigeants talibans recherchent peut-être : comme la théorie islamique permet l’évolution, le nouveau système afghan sera nécessairement unique, très différent de celui du Qatar ou de l’Iran, par exemple.

Dans la tradition juridique islamique, suivie directement ou indirectement par les dirigeants des États turco-persans depuis des siècles, se rebeller contre un dirigeant musulman est illégitime car cela crée de la fitna (sédition, conflit). C’était déjà la raison de l’écrasement de la fausse « résistance » dans le Panjshir – dirigée par l’ancien vice-président et atout de la CIA Amrullah Saleh. Les Talibans ont même essayé de négocier sérieusement, en envoyant une délégation de 40 théologiens islamiques dans le Panjshir.

Mais les services de renseignements talibans ont alors établi qu’Ahmad Massoud – fils du légendaire Lion du Panjshir, assassiné deux jours avant le 11 septembre – opérait sous les ordres des services de renseignements français et israéliens. Et cela a scellé son destin : non seulement il créait de la fitna, mais c’était un agent étranger. Son partenaire Saleh, le chef de facto de la « résistance », s’est enfui en hélicoptère au Tadjikistan.

Il est fascinant de constater un parallèle entre la tradition juridique islamique et le Léviathan de Hobbes, qui justifie les dirigeants absolus. Les Talibans hobbesiens : voilà un sujet de recherche important pour le Think Tankland américain. [*]

Les Talibans suivent également la règle selon laquelle une victoire militaire – et rien de plus spectaculaire que de vaincre la puissance de l’OTAN – permet d’obtenir un pouvoir politique incontesté, ce qui n’exclut pas les alliances stratégiques. Nous l’avons déjà constaté dans la manière dont les Talibans politiques modérés, basés à Doha, négocient avec les Haqqanis – une affaire extrêmement délicate.
Abdul Haqqani sera ministre de l’enseignement supérieur par intérim ; Najibullah Haqqani sera ministre des communications ; et Khalil Haqqani, jusqu’à présent ultra-actif en tant que chef de la sécurité par intérim à Kaboul, sera ministre des réfugiés.

L’étape suivante sera beaucoup plus compliquée : convaincre les populations urbaines et éduquées des grandes villes – Kaboul, Herat, Mazar-i-Sharif – non seulement de leur légitimité acquise sur les lignes de front, mais aussi qu’ils écraseront l’élite urbaine corrompue qui a pillé la nation au cours des 20 dernières années. Tout cela en s’engageant dans un processus crédible d’intérêt national visant à améliorer la vie des Afghans moyens, dans le cadre d’un nouveau système islamique. Il sera crucial d’observer le type d’aide pratique et financière que l’émir du Qatar offrira.

Le nouveau cabinet a des éléments de jirga pachtoune (assemblée tribale). J’ai assisté à quelques-unes de ces assemblées, et il est fascinant de voir la façon dont cela fonctionne. Tout le monde s’assoit en cercle pour éviter les différences hiérarchiques – même si c’est symbolique. Chacun a le droit d’exprimer son opinion. Cela conduit nécessairement à des alliances.

Les négociations en vue de la formation d’un gouvernement étaient menées à Kaboul par l’ancien président Hamid Karzai – un Pachtoune issu d’un clan Durrani mineur, les Popalzai – et Abdullah Abdullah, un Tadjik, ancien chef du Conseil de réconciliation nationale. Les Talibans les ont écoutés, mais en fin de compte, ils ont choisi de facto ce que leur propre jirga avait décidé.

Les Pachtounes sont féroces lorsqu’il s’agit de défendre leurs références islamiques. Ils pensent que leur légendaire ancêtre fondateur, Qais Abdul Rasheed, s’était converti à l’islam du vivant du prophète Mahomet, et que les Pachtounes sont alors devenus les plus ardents défenseurs de la foi.

Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé. A partir du VIIe siècle, l’islam n’a été prédominant que depuis Herat, à l’ouest, et la légendaire Balkh au nord, jusqu’à l’Asie centrale, et au sud entre Sistan et Kandahar. Les montagnes de l’Hindou Kouch et le corridor qui va de Kaboul à Peshawar ont résisté à l’Islam pendant des siècles. En fait, Kaboul était encore un royaume hindou au XIe siècle. Il a fallu plus de cinq siècles pour que les principales terres pachtounes se convertissent à l’Islam.

Un islam avec des caractéristiques afghanes

Pour résumer une histoire immensément complexe, les Talibans sont nés en 1994 de l’autre côté de la frontière – artificielle – entre l’Afghanistan et le Baloutchistan pakistanais, en tant que mouvement de Pachtounes étudiants dans des madrassas deobandi au Pakistan.

Tous les dirigeants talibans afghans avaient des liens très étroits avec les partis religieux pakistanais. Pendant le djihad anti-URSS des années 1980, nombre de ces Talibans (« étudiants ») de plusieurs madrasas avaient travaillé aux côtés des moudjahidines pour défendre l’islam en Afghanistan contre les infidèles. L’ensemble du processus était canalisé par l’establishment politique de Peshawar : supervisé par les renseignements pakistanais (ISI), avec une énorme contribution de la CIA, et un tsunami d’argent et de jihadistes potentiels provenant d’Arabie Saoudite et du monde arabe en général.

Lorsqu’ils ont finalement pris le pouvoir en 1994 à Kandahar et en 1996 à Kaboul, les Talibans sont apparus comme une équipe hétéroclite de religieux de seconde zone et de réfugiés engagés dans une sorte de réforme afghane farfelue – religieuse et culturelle – alors qu’ils mettaient en place ce qu’ils considéraient comme un pur émirat islamique salafiste.

J’ai vu comment cela fonctionnait sur place, et aussi dément que cela paraissait, cela représentait une nouvelle force politique en Afghanistan. Les Talibans étaient très populaires dans le sud, car ils promettaient la sécurité après la sanglante guerre civile de 1992-1995. Leur idéologie islamiste totalement radicale est arrivée plus tard – avec des résultats désastreux, surtout dans les grandes villes. Mais pas dans les campagnes pratiquant une agriculture de subsistance, car la vision sociale des Talibans ne faisait que refléter les pratiques rurales afghanes.

Les Talibans ont instauré un islam salafiste du VIIe siècle agrémenté de code tribal pachtounwali. Leur aversion pour le soufisme et la vénération des sanctuaires – une pratique extrêmement populaire dans l’Afghanistan islamique depuis des siècles – a mené à d’énormes erreurs.

Il est trop tôt pour dire comment les Talibans 2.0 vont se comporter sur l’échiquier vertigineusement complexe de l’intégration eurasienne émergente. Mais en interne, les Talibans, plus sages, plus cosmopolites et plus présents sur les réseaux sociaux, semblent conscients qu’ils ne peuvent pas se permettre de répéter les terribles erreurs de 1996-2001.

Deng Xiaoping a défini le cadre de son « socialisme avec des caractéristiques chinoises ». L’un des plus grands défis géopolitiques à venir sera de savoir si les Talibans 2.0 seront capables de façonner un islam avec des caractéristiques afghanes durable.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo Youtube : le Mollah Baradar

[*] Note de la traduction : En fait, c’est Hobbes qui puisait aux mêmes sources que la tradition islamique. Dans la tradition historique tout court (en remontant jusqu’aux premières cités-états de Sumer ou à l’Egypte antique), le souverain est « de droit divin », c’est-à-dire qu’il tire la légitimité de sa fonction des dieux (ou de Dieu dans les monothéismes). D’où son caractère nécessairement absolu : se révolter contre le souverain, c’est se révolter contre Dieu. Cela étant, en échange de la légitimité qui lui est accordée, le souverain est soumis à l’autorité spirituelle de son clergé.

Les Talibans respectent cette ancienne tradition à la lettre, d’où le fait qu’Himatullah Akhundzada, chef suprême des Talibans, soit nommé chef spirituel suprême et n’exerce pas lui-même de fonction politique: il est là pour représenter l’autorité spirituelle d’Allah, qui atteste de la légitimité du dirigeant politique. Dans l’Europe médiévale, par exemple, la même autorité spirituelle était détenue par les papes, qui conseillaient les rois, réglaient leurs disputes et garantissaient leur légitimité, mais n’exerçaient jamais de fonction politique directe, assumant uniquement le rôle supérieur de « gouvernail » pour toutes les strates de la société. Entre autres, c’est la raison pour laquelle les rois européens étaient toujours couronnés par des représentants de l’Église : le pape lui-même ou un evêque. En France, la coutume a perduré jusqu’au XIXe siècle.

Pour conclure, il est à noter que l’Iran actuel applique le même principe : les ayatollahs, « guides suprêmes » religieux, donnent leurs avis au président, qui doit les appliquer.

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