Rien de bon n’en est sorti : le 9/11 vingt ans après

Par Ron Jacobs
Paru sur Counterpunch sous le titre Nothing Good Came Out of It: 9-11 Twenty Years On


Je m’en souviens bien. Je m’étais réveillé tôt le matin du 11 septembre 2001. J’étais à Manhattan pour assister à une réunion et rendre visite à une amie. Elle est partie pour attraper son métro. J’ai terminé la cafetière que nous avions partagée, je me suis habillé et je suis sorti. Son appartement se trouvait dans le quartier de Chelsea ; à une rue au nord du Chelsea Hotel, en fait. Je me suis assuré que j’avais une clé pour rentrer, j’ai fermé la porte de son appartement derrière moi et j’ai pris les escaliers jusqu’à l’avant de l’immeuble. Après être sorti, j’ai tourné le dos à l’Hudson River et pris à gauche. J’ai remarqué une petite foule de gens au coin de la rue. Ils regardaient tous vers le sud. Même si elle était plus importante qu’une foule matinale normale de personnes attendant de traverser la rue, cela ne semblait pas inhabituel. Quand je suis arrivé au coin de la rue, j’ai rejoint le groupe. C’est alors que j’ai vu l’avion fumant planté sur le côté d’une des tours jumelles. Ma première pensée a été qu’un pilote avait fait une erreur désastreuse. Nous avons parlé entre nous. L’homme noir qui se tenait habituellement au coin de la rue avec son poste de radio diffusant des chansons et des informations, a fait tourner le bouton de la radio, à la recherche de nouvelles qui pourraient nous aider à comprendre ce que nous voyions. Puis un autre avion a frappé une tour. La situation était maintenant devenue réellement folle et un peu effrayante.

Le gars à la radio a trouvé une station qui diffusait des nouvelles. Il l’a laissée, pour que les gens dans la foule puissent l’écouter. Bien que la confusion ait régné dans la station de radio, la nouvelle qui filtrait était que les deux avions semblaient faire partie d’un incident terroriste. Des milliers de travailleurs étaient piégés dans les tours jumelles, des milliers de personnes fuyaient ou tentaient de fuir, et les premiers intervenants affluaient dans les rues autour des bâtiments. Mon amie travaillait près des tours, dans un magasin de fournitures d’art non loin de la Knitting Factory, une salle de concert où nous avions bu quelques bières la veille. Je suis retournée à son appartement et j’ai appelé son lieu de travail. Je devais m’assurer qu’elle allait bien avant de quitter la ville. Au début, il n’y a pas eu de réponse. Lorsque j’ai enfin réussi à en obtenir une, un enregistrement m’a dit que le magasin était fermé en raison des événements survenus dans le sud de Manhattan. J’ai ensuite appelé la compagnie aérienne sur laquelle je devais partir. Tous les vols étaient annulés. Mon objectif est devenu clair. Je devais retrouver mon amie. J’ai quitté l’appartement et me suis dirigé vers le sud, vers Greenwich Village. En chemin, je me suis arrêté dans un magasin Radio Shack et j’ai acheté un transistor de poche. Pendant que je payais la caissier, nous avons vu la chute de la deuxième tour. Fascinés comme on peut l’être par une tragédie, aucun des deux n’avons dit un mot. J’ai pris ma monnaie et je lui ai souhaité bonne chance. Il a répondu de la même façon.

J’ai allumé la radio et j’ai commencé à marcher vers Washington Square Park. Les gens étaient dehors sur les trottoirs. Les bars et les restaurants étaient ouverts. Dans beaucoup d’entre eux, une télévision installée à la fenêtre ou sur une table extérieure diffusait les nouvelles au fur et à mesure qu’elles se déroulaient. Au début, la plupart des commentaires étaient confus et incertains. Pendant que je me rapprochais du Village, cette confusion était lentement remplacée par des représentants du gouvernement qui expliquaient aux gens comment ils devaient réagir, par plusieurs généraux qui parlaient de la façon dont les États-Unis devaient réagir, et par le visage de Rudy Giuliani. Ce maire effrayant profitait clairement du massacre pour ses propres objectifs vénaux. Cela renvoyait le scandale autour de sa femme et de sa maîtresse en seconde page des nouvelles. Voir son visage sur tous les écrans de télévision de la 24e rue à Washington Square Park est un souvenir de ce jour qui ne disparaîtra pas.

Alors que je me déplaçais lentement vers le sud, la puanteur des tours en feu devenait l’odeur dominante. Elle me rappelait l’odeur d’une voiture en feu. Une combinaison de plastique fondu, de peinture, d’acier et de divers combustibles fossiles en feu, il n’y avait aucun doute quant à sa toxicité et aucun moyen d’échapper à sa présence lourde, même huileuse. Des milliers de personnes marchaient vers le nord alors que je continuais vers le sud. Certains avaient l’air hébété. Certains n’avaient plus de chaussures et d’autres portaient des chemises trempées de sueur à cause de la peur. Les visages baignés de larmes et les conversations tendues semblaient être à l’ordre du jour, à juste titre. En écoutant les commentaires sur la radio que je venais d’acheter, je me demandais ce qui allait se passer ensuite. Une fois que la fumée se serait dissipée, pour ainsi dire. D’après ce que j’entendais, une guerre semblait inévitable. Non pas parce qu’elle résoudrait quoi que ce soit, mais parce qu’elle réconforterait les Américains en colère, prêts à botter le cul de n’importe qui. Le baratin patriotique des généraux en chambre, des présidents stupides et des bellicistes de droite se transformait en un vitriol nationaliste qui aurait fait honte à John Birch, à Curtis LeMay et au général Patton. Les politiciens libéraux de gauche et leurs cohortes dans la presse se faisaient l’écho de ces sentiments avec la même ferveur. L’avenir semblait sombre en général et sanglant pour ceux qui allaient presque certainement être vite attaqués.

Je me suis arrêté dans une bodega à deux pâtés de maisons du Washington Square Park et j’ai acheté deux grandes canettes de bière pour boire pendant que je marchais. J’espérais trouver mon amie quelque part dans le Village. J’ai découvert que Manhattan était bloqué par la police et l’armée au sud du parc. Les gens pouvaient quitter cette zone mais ne pouvaient pas y entrer. J’ai trouvé un endroit sur l’herbe et j’ai ouvert une des bières. Au moment où je buvais une longue gorgée, j’ai entendu une femme m’appeler. C’était mon amie. Nous nous sommes embrassés et serrés très fort. Le bruit des sirènes et des flics qui donnaient des ordres par mégaphones couvrait nos voix, mais pas notre soulagement de nous être retrouvés. Nous nous sommes assis sur l’herbe et avons observé les centaines d’autres personnes qui avaient également décidé de se donner rendez-vous ou de simplement traîner là. Il n’y avait pas de télévision et le bruit de la radio a été rapidement noyé par une foule croissante de personnes jouant de la guitare, des congas et d’autres instruments. La plupart d’entre eux entretenaient probablement avec crainte une certitude croissante : les pouvoirs de Washington, de Wall Street et du Pentagone allaient tuer quelques gens quelque part. Alors que la puanteur des tours en feu planait sur le sud de Manhattan, des dizaines de personnes dans le Washington Square Park se sont mises à chanter et certaines dansaient même. Puis, un autre immeuble s’est effondré. La danse macabre a continué. Et continue à ce jour.

Ron Jacobs est l’auteur de Daydream Sunset : Sixties Counterculture in the Seventies, publié par CounterPunch Books. Son dernier ouvrage est un pamphlet intitulé Capitalism : Is the Problem.  Il vit dans le Vermont.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Thierry Ehrmann (détail) / Creative Commons

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