Navalny n’est certes pas le principal opposant de Poutine, la preuve par les chiffres

De quoi en finir une bonne fois pour toutes avec la fable médiatique selon laquelle Navalny menacerait Vladimir Poutine dans les sondages : en réalité, hors de la bulle des salles de rédaction des médias occidentaux, dans la vraie Russie, (même si à l’époque de l’URSS, à en croire nos folliculaires, elle était majoritairement incarcée dans des goulags), la population plébiscite de plus en plus un retour à l’étatisme soviétique – donc, le contraire de ce que Navalny propose.

Et le phénomène ne se résume pas à la Russie, tant s’en faut : chez l’ennemi séculaire de l’URSS, aux USA, selon un sondage Yougov annuel, les jeunes voient le socialisme d’un œil de plus en plus approbateur au fil des années (même si leur définition du terme renvoie davantage à une social-démocratie à la suédoise qu’à l’ex-URSS ou à la Chine actuelle).

L’économie de marché occidentale a-t-elle perdu son lustre ?


Par Paul Robinson
Paru sur RT sous le titre Do Russians hunger for Western-style government? Polling suggests most would favour return of Soviet system over liberal democracy


Que veulent vraiment les Russes ? Depuis des années, sondeurs et experts se posent la question. Une nouvelle enquête – qui en surprendra plus d’un – sur la démocratie et la perception de l’Occident par le public, montre à quel point la réponse est difficile à trouver.

Depuis des années, le Centre Levada de Moscou – officiellement désigné « agent étranger » par le ministère de la justice du pays en raison de ses liens avec des financements étrangers – tente de faire la lumière sur ce que pensent et ressentent les habitants du pays. Vendredi, il a publié sa toute dernière étude sur la confiance dans le système politique.

À la question « Quel système politique considérez-vous comme le meilleur ? », 16 % seulement ont répondu « la démocratie selon le modèle des pays occidentaux ». Une fraction légèrement plus élevée – 18% – a répondu « le système actuel (c’est-à-dire le modèle Boris Eltsine/Vladimir Poutine des trois dernières décennies) ». Mais 49% des personnes interrogées ont répondu qu’elles préféraient « le système soviétique tel qu’il existait jusque dans les années 1990 ».

C’est le plus important vote jamais enregistré en faveur d’un gouvernement de type soviétique, en hausse par rapport aux 37% enregistrés la dernière fois que cette question a été posée, en janvier 2016.

Le soutien au système actuel est faible, mais correspond à la moyenne enregistrée au cours de la dernière décennie, et est en hausse par rapport aux chiffres enregistrés lorsque Levada a commencé à publier son enquête périodique, en 1996. En revanche, le nombre de ceux qui aspirent à ce qu’ils perçoivent comme une démocratie de type occidental a considérablement diminué au cours de la même période, passant d’environ 30 % à la fin des années 1990 à 18 % aujourd’hui.

Une explication de ces résultats pourrait tenir à une question d’âge : les personnes âgées seraient nostalgiques de leur jeunesse sous le communisme, tandis que les jeunes seraient plus pro-occidentaux et favorables à la démocratie.

C’est une possibilité : selon le sondage de Levada, en effet, seuls 30% des 18-24 ans sont favorables à un retour au régime soviétique, contre 62% des 55 ans ou plus. En revanche, 32 % des jeunes sont favorables à la démocratie à l’occidentale, contre seulement 9 % de leurs compatriotes plus âgés. Si vous êtes un pro-occidental enclin à la démocratie, vous pouvez vous consoler et imaginer qu’à mesure que la jeune génération grandira, la Russie dans son ensemble vous ressemblera davantage.

Sauf que, peut-être pas.

Les plus de 55 ans, qui aiment tant l’Union soviétique et ont une vision si négative de l’Occident sont les mêmes qui, dans leur jeunesse, il y a trente ans, descendaient dans la rue pour protester contre le parti communiste de l’Union Soviétique, et en faveur de Boris Eltsine. En décembre 1993, ils ont approuvé avec joie la nouvelle constitution d’Eltsine et quelque 30% d’entre eux ont voté pour l’un ou l’autre parti libéral, comme le Choix de la Russie de Yegor Gaidar, le Yabloko de Grigory Yavlinsky ou le Mouvement de réforme démocratique russe d’Anatoly Sobchak. Aujourd’hui, les différentes factions libérales de la Russie peuvent à peine réunir 5% des électeurs à elles toutes.

En d’autres termes, nombre de ces nostalgiques du soviétisme et contempteurs de la démocratie à l’occidentale étaient autrefois eux-mêmes de fervents libéraux pro-occidentaux. A un moment donné, ils se sont fait rattraper par la réalité. Rien ne garantit que la même chose n’arrivera pas aux jeunes d’aujourd’hui, qui, de toute façon, sont tout aussi susceptibles de vouloir un gouvernement soviétique qu’une démocratie à l’occidentale.

Globalement, ce qui semble se passer, c’est que les Russes dans leur ensemble n’aiment pas trop leur système de gouvernement, mais contrairement à la fin des années 1980 et au début des années 1990, lorsqu’ils regardent l’Occident, ils n’y voient rien à imiter. Ils se tournent donc vers le seul autre modèle qu’ils connaissent – l’Union Soviétique – par rejet des deux autres propositions.

En d’autres termes, le mécontentement envers le gouvernement, en Russie, ne se traduit pas par des sentiments pro-occidentaux, et encore moins par une acceptation des modèles occidentaux. On peut le constater dans les réponses à une autre question posée par le centre Levada sur le système économique préféré des Russes. Seuls 24% ont déclaré que leur idéal était une économie « fondée sur la propriété privée et les relations de marché », alors que 62% ont déclaré préférer une économie « fondée sur la planification étatique et la redistribution. »

Sur ce point là aussi, les chiffres sont très différent d’il y a 25 ans. En 1996, 48% des personnes interrogées étaient en faveur de la propriété privée et des relations de marché, et seulement 29% soutenaient la planification d’État et la redistribution. Il est clair que le libéralisme de marché n’est plus aussi populaire qu’avant.

Avec ces chiffres, les Russes pro-occidentaux n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Leur seule source de réconfort possible est la réponse à une autre question, qui demandait aux Russes s’ils voulaient un pays qui soit avant tout a) « une grande puissance que les autres pays respectent », ou b) « un pays avec un niveau de vie élevé, mais pas l’un des pays les plus forts du monde ». 66% des gens ont voté pour l’option b), et seulement 32% pour l’option a). Cette situation est à comparer à celle qui prévalait immédiatement après la réabsorption de la Crimée en mars 2014, lorsque les Russes étaient presque partagés à égalité, avec 47 % en faveur de b) et 48 % en faveur de a).

Cela suggère peut-être que la ferveur patriotique du « printemps russe » s’est estompée. Les opposants qui considèrent le patriotisme comme un ressort vital du gouvernement actuel pourraient y voir un signe encourageant.

Mais ils se tromperaient probablement aussi. Le résultat de mars 2014 n’était pas représentatif. Tout au long des 25 années pendant lesquelles le centre Levada a mené périodiquement cette enquête, un bon niveau de vie l’a toujours emporté sur un statut de grande puissance. Et ce n’est guère surprenant. C’est ce que la plupart des gens répondraient dans la plupart des endroits, la plupart du temps.

C’est également une question assez stupide, car elle présente le statut de grande puissance et un niveau de vie élevé comme diamétralement opposés. En réalité, plus les gens sont riches, plus l’État est puissant aussi – et l’option norvégienne ou suisse n’est guère ouverte à la Russie. En d’autres termes, l’option a) n’est pas opposée à l’option b), mais elle en dépend sans doute.

La façon dont la question est posée nous en dit peut-être plus sur les préjugés de l’organisation qui pose la question que sur ceux qui y répondent. En d’autres termes, il est clair que le centre Levada considère le statut de grande puissance comme indésirable. Mais au-delà de ça, ce n’est guère significatif.

On pourrait dire la même chose des autres questions. Est-il judicieux, par exemple, de demander aux Russes de choisir entre la démocratie à l’occidentale, leur système de gouvernement actuel, et ce qu’ils avaient sous les Soviets ? Étant donné que revenir à la troisième option semble impossible, il est peu probable que quiconque l’envisage sérieusement. Le fait qu’ils l’approuvent ne signifie donc pas nécessairement qu’ils rejettent les autres choix.

Si les Russes voulaient vraiment revenir en 1980, ils se précipiteraient tous pour voter pour le parti communiste aux prochaines élections. Ils ne le feront pas. Il faut donc se garder de prendre ces sondages pour argent comptant.

Néanmoins, ils nous disent quelque chose : les Russes ne sont pas très satisfaits du système dans lequel ils vivent, mais ils ne considèrent pas que des systèmes comme ceux en place aux États-Unis et dans l’UE soient une solution. Cette constatation pourrait choquer les politiciens et les commentateurs occidentaux pour qui l’avenir – et la volonté du peuple – ne peuvent aller que dans leur direction préférée.

Paul Robinson est professeur à l’Université d’Ottawa. Il écrit sur l’histoire russe et soviétique, l’histoire militaire et l’éthique militaire. Il maintient le blog Irrussianality

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Illustration : Art soviétique, « Lénine au Palais d’hiver », artiste et date inconnus, Belgravia Gallery, Surrey

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