Une pandémie d’autoritarisme, alors que les zones de danger se multiplient

Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre A Pandemic of Authoritarianism, as the Red Grains Cascade


Ce dont nous sommes témoins est une tentative d’imposer une gestion technocratique idéalisée à une société complexe, plutôt que de rechercher de véritables solutions aux problèmes.

Les changements se produisent souvent abruptement, et de manière imprévisible. Pourtant, la partie non prévisible a un rapport apparent avec la physique. Imaginez que vous laissiez tomber des grains de sable, un après l’autre, sur une table. Un tas se forme rapidement. A la fin, un grain déclenche une avalanche. La plupart du temps, il s’agit d’une petite avalanche. Mais parfois, le tas glisse et se désintègre.

En 1987, trois physiciens ont commencé à jouer au jeu du tas de sable dans leur laboratoire, cherchant à savoir ce qui déclenche l’avalanche. Après un grand nombre de tests, ils ont découvert qu’il n’y a pas de modèle prévisible.

Pour comprendre la raison de cette imprévisibilité dans leur jeu de tas de sable, les physiciens ont ensuite coloré le tas en fonction de son inclinaison. Lorsqu’il était relativement plat et stable, ils l’ont coloré en vert ; lorsqu’il était, en termes d’avalanche, « prêt à partir », ils l’ont coloré en rouge.

Ils ont constaté qu’au départ, la pile avait l’air majoritairement verte, mais qu’au fur et à mesure qu’elle grandissait, des traînées rouges de plus en plus importantes apparaissaient. Avec plus de grains, la dispersion des traînées rouges augmentait, jusqu’à ce qu’elles traversent tout le tas. C’est là que se trouve l’indice d’un comportement particulier : un grain de sable tombant sur une traînée de sable rouge peut, par une action de type dominos, provoquer un glissement dans d’autres zones rouges voisines.

L’Afghanistan devait être une vitrine du managérialisme technocratique occidental – un laboratoire empirique où prouver l’inévitabilité historique de la technocratie. Selon cette doctrine, la liberté des marchés rendait en quelque sorte inutile la politique ; le big data et le managérialisme « expert » des marchés (c’est-à-dire des marchés étendus à « tout ») étaient la clé pour redéfinir le monde d’une meilleure manière (c’est la signification du slogan Build Back Better, « Reconstruire en mieux »). En un mot, elle se fondait sur la prévisibilité des données.

Les questions politiques et sociales existentielles, dans cette doctrine, devaient toutefois être nuancées par la notion de « Troisième voie » (c’est-à-dire qu’elles devaient être abandonnées à elles mêmes – ou traitées avec des réponses faciles et de l’argent facile).

Ou … « régulées » jusqu’à les mettre en conformité. La réponse aux problèmes sociaux était le Cloud computing de mégadonnées. Avec suffisamment d’informations sur les choix humains passés, les experts pensent pouvoir prédire avec précision le comportement humain, qui peut alors être « emmené » dans la direction souhaitée par nos élites. La psychologie comportementale du « nudge », [1] bien sûr, est une question de contrôle – et non de réflexion active.

Pourtant, de manière imprévisible, l’équipe de gestion de « classe mondiale » à Kaboul, tellement absorbée par la technocratie et la gestion de mégadonnées, a produit un projet tellement pourri et corrompu qu’il s’est effondré en onze jours. De nombreux Américains et Européens ne se sont pas encore remis du choc, et restent dans le déni.

Mais revenons à notre tas de sable : Les physiciens ont découvert que lorsque les zones rouges traversent tout le tas de sable, les conséquences de la chute du grain suivant deviennent diaboliquement imprévisibles. Il peut déclencher quelques culbutes mineures, ou au contraire, une réaction en chaîne cataclysmique. Le tas de sable semble s’être configuré dans un état d’hypersensibilité et d’instabilité dans lequel le grain suivant qui tombe peut déclencher une réaction de taille imprévisible.

La physique dit que nous avons une instabilité systémique à un certain point d’accumulation. Nos technocrates le nient, et seront donc incapables de parer aux conséquences de cette éventualité.

L’histoire comporte de nombreuses subtilités et rebondissements, mais le message de base est simple : L’organisation particulière et exceptionnellement instable du tas de sable semble effectivement expliquer pourquoi notre monde hautement complexe, dans son ensemble, semble si susceptible de connaître des bouleversements imprévisibles. Les prédictions de l’IA et des mégadonnées ont été inefficaces – en fin de compte, c’est la chute du « grain de sable rouge » des Talibans qui a déclenché une cascade imprévue.

La question est : Cela va-t-il déclencher une réaction en chaîne ? Peut-être pas, mais il y a plusieurs autres « zones d’instabilité » dans le tas de sable occidental qui devraient être colorés en rouge et qui – en termes d’avalanche – pourraient être prêts à chuter en cascade.

L’une d’entre elles est la « vaccination » : Le « vaccin » à ARNm n’arrête pas l’infection, ni la propagation du virus. Une personne entièrement vaccinée peut attraper le virus et le transmettre à d’autres. Les personnes non vaccinées ont donc autant à craindre d’attraper la maladie des personnes vaccinées que l’inverse.

Israël fournit une étude de cas utile sur l’efficacité – ou le manque d’efficacité – des vaccins. Israël est l’un des pays les plus vaccinés au monde, avec près de 80% de la population entièrement vaccinée et près de 100 % des personnes âgées. Mais aujourd’hui, Israël connaît une augmentation massive des infections, principalement parmi les personnes vaccinées.

Il existe de nombreuses raisons de ne pas souhaiter recevoir d’ARNm dans son système circulatoire – à commencer par le fait d’être guéri du Covid et d’avoir une protection par anticorps plus forte que celle des vaccinés. Pourtant, les gens qui sont dans ce cas sont traités comme des lépreux. Et les gouvernements, comme celui du Premier ministre Draghi en Italie, continuent d’essayer d’imposer des politiques de vaccination toujours plus strictes, et d’autres formes de contrôle autoritaire.

L’ « autoritarisme pandémique » ne fera rien pour ralentir la propagation de la maladie. Il peut même avoir des répercussions négatives – comme cela a été le cas en Israël – et créer un problème encore plus grave. Ce qu’il fera sûrement en revanche, c’est fracturer une société déjà tendue – surtout dans le contexte de la détérioration des économies.

Tout cela rappelle les efforts de contrôle managérial d’une « guerre » précédente (la « Grande Guerre contre le terrorisme », tout aussi ratée), lancée dans le sillage du 11 septembre, lorsqu’une forme différente, mais prétendument « moralement justifiée », de contrôle et de surveillance de masse a été instituée – les faits gênants de la politique antiterroriste étant tout simplement cachés à un public angoissé et désensibilisé.

Aujourd’hui, le débat se poursuit sur la question de savoir si nous allons « vaincre » le Covid, comme le conçoit le grand public. Les scientifiques – mais pas ceux que vous entendez le plus – ont toujours précisé que les vaccins n’arrêteraient pas le Covid dans son élan si, comme d’autres virus similaires, ce dernier mutait en quelque chose de plus dangereux et de plus transmissible.

Il existe une idée fausse et répandue selon laquelle, à partir d’un certain seuil critique de vaccination, le Covid « disparaît ». La science, cependant, suggère qu’un résultat heureux ne se produira que si les nouveaux variants deviennent plus légers, comme la grippe.

En Afghanistan, le Pentagone « managérialiste » a répété pendant 20 ans, un général après l’autre, jusqu’à la toute dernière minute, le mantra mensonger selon lequel « tout va bien : Les « progrès » sont nombreux et évidents en Afghanistan ». Le « progrès » était là – jusqu’à ce qu’il ne le soit plus. Jusqu’à l’effondrement de l’État afghan. C’était essentiellement une défaite due à l’addiction aux données au détriment du « réel ».

Ainsi, dans l’autre « domaine » qu’est le Covid, nous trouvons une approche similaire : Le « progrès » sera atteint avec les vaccins. Si ce n’est pas avec deux doses, puis trois, ce sera avec quatre doses (comme maintenant en Israël) – jusqu’à ce qu’il ne soit pas au rendez-vous. Et quand cela arrivera, un autre « grain » se déposera sur une zone rouge d’instabilité.

Cette question est doublement pertinente, car tout comme le problème du Covid n’est pas « réglé », l’économie ne l’est pas non plus.  Toute personne ayant quelques notions d’économie pouvait voir à l’avance que l’assouplissement quantitatif n’atteindrait jamais ses principaux objectifs. C’est la quintessence du managérialisme (financier) de haute technocratie. Les banques centrales peuvent continuer à dire qu’elles ont atteint leurs objectifs (tout comme les généraux parlaient de « progrès » en Afghanistan), mais l’effondrement de la productivité, l’augmentation de l’inflation et l’ubérisation de l’économie montrent clairement que ce sont des vœux pieux. [2] Il semble que l’on nous dise maintenant que seuls des milliards de dollars de dépenses fiscales peuvent stopper le pourrissement… Ou, comme les vaccins, potentiellement avec de plus en plus de doses. Une fois encore, les vraies solutions sont écartées.

Le rédacteur en chef des affaires internationales du Telegraph, Ambrose Evans-Pritchard, voit une autre zone d’instabilité dans le tas de sable :

La colère de l’Allemagne, qui couve depuis longtemps à l’égard de la Banque centrale européenne (BCE) est de nouveau en train de s’exprimer. Il est difficile de justifier la pérennité de l’assouplissement quantitatif et des taux d’intérêt négatifs lorsque l’inflation allemande avoisine les 4 % – et augmente. Les réalités politiques obligent la BCE … à se préparer plus tôt qu’elle ne le souhaite à la réduction des taux d’intérêt obligataires … afin d’éviter un conflit avec la puissance d’ancrage de l’Europe [l’Allemagne].

« Cela signifie qu’elle devra commencer à retirer le bouclier qui a protégé les États du Club Med très endettés des forces du marché pendant près de sept ans, et qui a commodément couvert tous leurs besoins d’emprunt sous couvert de « politique monétaire ». C’est ce resserrement monétaire, associé aux mesures parallèles prises par la Fed américaine, qui constitue le principal risque de surchauffe des marchés mondiaux des actifs, et non le variant Delta du virus.

Ce qui est différent cette fois-ci [par rapport aux grognements allemands antérieurs], c’est que l’inflation se fait sentir partout – gefühlte Inflation – et que certains pans de l’économie allemande sont manifestement en surchauffe…

Il ne faut pas sous-estimer l’irritation allemande : Le Centre allemand pour la recherche économique européenne (ZEW) a publié cette semaine un document extraordinaire, alléguant plus ou moins que les gouverneurs de la BCE des États très endettés profitent de l’assouplissement quantitatif pour renflouer leurs propres gouvernements insolvables, et ce en violation du droit des traités de l’UE ».

Les ramifications découlant du coup paradigmatique porté par les Talibans à la vision technocratique occidentale, la découverte soudaine par l’Europe que l’Amérique n’a pas le pouvoir de la soutenir, l’inflation ressentie partout, l’impasse de l’assouplissement quantitatif (des taux d’intérêt supérieurs à 2% tueraient l’économie occidentale), le rejet géopolitique du modèle libéral occidental – on peut dire que toutes ces zones rouges traversent la société post-Covid à venir, avec son recours massif à l’imposition d’un autoritarisme « vertueux ».

En fin de compte, il n’y a qu’un seul fil conducteur commun à toutes ces zones d’instabilité : Il s’agit de la tentative d’imposer une gestion technocratique idéalisée à une réalité complexe, plutôt que de rechercher de véritables solutions aux problèmes – et du recours à la psychologie du contrôle des comportements pour dissimuler la pourriture sous-jacente, et imposer une conformité.

Nous nous trouvons donc aujourd’hui dans l’état critique de ce que l’économiste Paul McCulley appelle un « déséquilibre stable », où tous les acteurs s’efforcent de maximiser leurs résultats personnels et de réduire leur exposition aux risques d’instabilité. Mais plus le jeu se prolonge, dit Paul McCulley, plus il risque de se terminer par une violente avalanche, car les zones d’instabilité ont plus de temps pour se développer et, finalement, l’état de déséquilibre devient critique.

Quelle zone tombera en premier ? Encore une fois, c’est impossible à prédire : tout grain de sable tombant sur une zone rouge peut, par une action de type dominos, provoquer un glissement sur d’autres zones rouges voisines.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Public Domain Pictures / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Le « nudge » (en français « coup de coude complice ») est une technique de marketing qui vise à persuader en douceur.

[2] En complément, les explications d’Olivier Delamarche et Anice Lajnef dans C’est Cash : à quoi s’attendre pour la rentrée économique ?

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