L’Australie, les USA, le contrat et l’autoritarisme

« C’est vraiment un coup dans le dos », a dit Jean-Yves Le Drian à propos de la rupture du « contrat du siècle » portant sur la vente de douze sous-marins français à l’Australie… De la part de Joe Biden, certes, mais pas forcément de celle de l’Australie qui, comme nous allons le voir sous la plume de la journaliste australienne Caitlin Johnstone, a été placée sous une intense pression par les USA.


Par Caitlin Johnstone
Paru sur le site de l’auteur sous le titre Australia Continues Its Plunge Into Authoritarianism And Military Brinkmanship


L‘Australie a rejoint les États-Unis et le Royaume-Uni dans le cadre d’un « partenariat trilatéral renforcé en matière de sécurité » appelé AUKUS, dont le but inavoué, mais évident, est de coordonner des escalades contre la Chine. Antiwar rapporte :

Le président Biden et les dirigeants de l’Australie et du Royaume-Uni ont annoncé mercredi un nouvel accord militaire visant à contrer la Chine. Le pacte, connu sous le nom d’AUKUS, sera axé sur le partage de technologies militaires sensibles, et la première initiative visera à doter l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire.

Des responsables américains s’adressant à CNN ont décrit l’effort du partage de la propulsion nucléaire avec un autre pays comme une « étape excessivement rare » en raison de la sensibilité de la technologie. « Cette technologie est extrêmement sensible. Il s’agit, franchement, d’une entorse à notre politique sous bien des rapports », a déclaré un responsable anonyme.

Cet accord remplacera un programme prévu de 90 milliards de dollars pour l’acquisition de douze sous-marins conçus par la France, une dépense odieuse de toutes façons, alors qu’un quart des Australiens a du mal à joindre les deux bouts pendant une pandémie quatre fois plus susceptible de tuer des personnes pauvres. Et ce n’est que le dernier exemple de la politique en expansion de Canberra, qui consiste à jeter de l’argent par les fenêtres pour soutenir Washington dans son bras de fer avec Pékin, aux dépens de son propre peuple.

Si les lecteurs sont curieux de savoir pourquoi l’Australie va à l’encontre de ses propres intérêts économiques en se retournant contre la Chine, qui est sa principale partenaire commerciale, et de ses propres intérêts de sécurité en alimentant des provocations dangereuses et inutiles, je les renvoie à l’explication étonnamment franche donnée par l’analyste politique américain John Mearsheimer lors d’un débat organisé par le think tank australien Center for Independent Studies, en 2019.

Mearsheimer a déclaré à son auditoire que les États-Unis allaient faire tout leur possible pour contrer la montée en puissance de la Chine et l’empêcher de devenir la principale puissance régionale à l’Est, et que l’Australie allait devoir s’aligner sur les États-Unis dans cette bataille, faute de quoi elle s’exposerait à la colère de Washington.

« La question qui est sur la table est de savoir ce que devrait être la politique étrangère de l’Australie à la lumière de la montée de la Chine », a déclaré Mearsheimer. « Je vais vous dire ce que je suggérerais, si j’étais australien ».

Mearsheimer a affirmé que la Chine allait continuer à se développer économiquement et convertir cette puissance économique en puissance militaire pour dominer l’Asie « à la manière dont les États-Unis dominent l’hémisphère occidental », et a expliqué pourquoi il pense que les États-Unis et leurs alliés ont toutes les capacités pour empêcher que cela se produise.

« La question est maintenant de savoir ce que tout cela signifie pour l’Australie », a dit Mearsheimer. « Eh bien, vous avez un dilemme, c’est sûr. Tout le monde sait quel est ce dilemme. Et d’ailleurs, vous n’êtes pas le seul pays d’Asie de l’Est à connaître ce dilemme. Vous faites beaucoup de commerce avec la Chine, et ce commerce est très important pour votre prospérité, cela ne fait aucun doute. Sur le plan de la sécurité, vous devez vraiment vous allier à nous. C’est beaucoup plus logique, non ? Et vous comprenez que la sécurité est plus importante que la prospérité, car si vous ne survivez pas, vous ne prospérerez pas. »

« Maintenant, certaines personnes disent qu’il y a une alternative : vous pouvez vous allier à la Chine », a déclaré Mearsheimer. « Exact, vous avez un choix ici : vous pouvez vous allier à la Chine plutôt qu’avec les États-Unis. Il y a deux choses que je dirai à ce sujet. Numéro un, si vous vous alliez à la Chine, vous devez comprendre que vous êtes notre ennemie. Vous décidez alors de devenir ennemie des États-Unis. Parce que, encore une fois, nous sommes en concurrence intense en matière de sécurité. »

« Vous êtes soit avec nous, soit contre nous », a-t-il poursuivi. « Et si vous faites un commerce important avec la Chine, et que vous êtes en bons termes avec elle, vous sapez les intérêts des États-Unis dans cette compétition sécuritaire. Vous nourrissez la bête, de notre point de vue. Et cela ne va pas nous mettre de bonne humeur. Et quand nous ne sommes pas contents, il ne faut pas sous-estimer à quel point nous pouvons être méchants. Il suffit de demander à Fidel Castro. »

Des rires nerveux, dans l’auditoire du think tank australien, ont ponctué ces observations incendiaires de Mearsheimer. Chacun sait que la CIA a tenté d’assassiner Castro à de multiples reprises.

Donc, vous avez compris. L’Australie ne s’aligne pas sur les États-Unis pour se protéger de la Chine. L’Australie est alignée sur les États-Unis pour se protéger des États-Unis.

Cette nouvelle mesure intervient alors que le ministre en chef du Territoire du Nord, Michael Gunner, annonce la politique de son gouvernement concernant les restrictions Covid-19, une fois que la population du territoire aura été vaccinée à 80 %. Ces restrictions comprendront des « lockouts » en cas de recrudescence de l’épidémie, les personnes n’étant autorisées à travailler et à se déplacer librement dans la société que si elles peuvent prouver qu’elles sont vaccinées, avec des mesures de contrôle que Gunner appelle littéralement « laissez-passer pour la liberté ».

« Je vais le dire et le redire. Si vous voulez que votre vie continue à être proche de la normale, faites-vous vacciner », a déclaré Gunner. « Pour les personnes vaccinées, l’application d’enregistrement sera essentiellement votre laissez-passer pour la liberté. Pour les personnes qui font le choix de ne pas se faire vacciner, pas de vaccin signifie pas de laissez-passer. Nous travaillons actuellement avec d’autres gouvernements pour mettre au point cette technologie. »

Le reste de l’Australie se prépare à déployer l’utilisation de passes vaccinaux.

Et nous continuons à assister à d’autres escalades autoritaires sans rapport avec le virus en Australie. Les autorités ont proposé de nouvelles dispositions légales qui permettront d’annuler les visas australiens et de révoquer la citoyenneté à travers des procédures secrètes fondées sur des informations fournies par les agences gouvernementales de renseignement. L’horrible projet de loi « Identify and Disrupt », qui permet à la police australienne de pirater les appareils des gens, de collecter, de supprimer, de modifier leurs informations et de se connecter à leurs réseaux sociaux, a été adopté par le Parlement à une vitesse stupéfiante, le mois dernier. Aucune de ces escalades n’est liée au Covid.

Les personnes qui ont commencé à prêter attention à l’autoritarisme australien pendant le Covid ont pu avoir l’impression qu’il s’agissait uniquement de lutte contre le virus, mais le problème fondamental est que l’Australie est la seule soi-disant démocratie qui ne dispose d’aucune sorte de loi ou de déclaration des droits pour protéger les citoyens de ce genre d’abus. C’est pourquoi l’Australie est considérée comme si bizarre par le reste du monde occidental, en ce moment : parce que, dans ce sens, elle l’est. Les gens l’appellent un « pays libre », mais il n’y a jamais eu aucune raison de l’appeler ainsi.

Le Covid a certainement joué un rôle majeur dans l’exacerbation de l’autoritarisme australien, mais le problème était déjà présent bien avant l’épidémie. En 2019, le CIVICUS Monitor avait déjà déclassé l’Australie, de pays « ouvert » à « pays où l’espace civil s’est rétréci ». Le rapport de l’organisation citait de nouvelles lois visant à étendre la surveillance gouvernementale, des poursuites contre les lanceurs d’alerte et des raids policiers contre les organisations de médias.

Ce glissement vers une guerre des nerfs et une dystopie autoritaire ne montre aucun signe de ralentissement. Les abus des puissants continueront de s’aggraver jusqu’à ce que le peuple ouvre les yeux sur ce qui se passe, et commence à agir pour nous éloigner des dangers existentiels qui nous menacent sur de multiples fronts. S’il y a une bonne nouvelle à retenir, c’est que si un tel miracle se produit, il sera alors possible de corriger immédiatement le tir et de commencer à construire ensemble une société saine.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel
Photo : sous-marin Naval Group « Barracuda »

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