Frappe de drone meurtrière en Afghanistan, le journalisme grand public de ces vingt dernières années en cause

Le Pentagone, via une déclaration du chef de l’US Central Command, le général Frank McKenzie, a admis hier que la frappe de drone du 29 août à Kaboul n’a tué aucun membre de l’ISIS-K (Daesh), mais a massacré « par erreur » dix civils, dont sept enfants et un travailleur humanitaire. Cela pose de nombreuses interrogations, à commencer par la valeur des renseignements de terrain sur lesquelles les décisions du Pentagone se fondent pour lancer des frappes. Et aussi, le fait que, depuis des années, nous avons des rapports réguliers sur les erreurs des frappes de drones, qui se trompent de cible, semble-t-il, à un niveau stupéfiant : dans 90% des cas. Qu’est-ce qui peut justifier de se reposer sur une technologie aussi incroyablement imprécise, et aussi meurtrière ? Quels objectifs militaires cela sert-il ? Ensuite, quid de l’impunité qui permet au Pentagone de tuer des civils en toute quiétude, sachant que si sanctions il y avait, les frappes de drones erronées s’arrêteraient immédiatement ? On pourrait continuer la liste des questions longtemps.

Et c’est sans compter la responsabilité des médias grand public, dont il apparaît qu’ils ont abdiqué depuis longtemps leur rôle – pourtant indispensable – de quatrième pouvoir, pour servir à la place de bureaux de propagande.


Par Caitlin Johnstone
Paru sur le site de l’auteur sous le titre Where Was All The Investigative Journalism On US Airstrikes The Last 20 Years?


Le Pentagone a finalement admis avoir tué dix civils afghans, dont sept enfants, lors d’une frappe aérienne à Kaboul le mois dernier. C’était évident depuis des jours.

Dans un article [du 17 septembre] intitulé, de façon obscène, « Le Pentagone concède que l’attaque de drone du 29 août en Afghanistan était une erreur tragique qui a tué 10 civils », le New York Times se félicite de son journalisme d’investigation, qui avait auparavant démontré [dans une enquête vidéo publiée le 10 septembre dernier, NdT] que le soi-disant « membre d’ISIS-K » visé par l’attaque était en fait un travailleur humanitaire innocent nommé Zemari Ahmadi :

Le général a reconnu qu’une enquête vidéo du New York Times sur les indices de l’attaque a permis aux enquêteurs de déterminer que le drone avait frappé une mauvaise cible. « Lorsque nous avons mené notre enquête, nous avons utilisé toutes les informations disponibles », a déclaré le général McKenzie aux journalistes. « Cela incluait certainement certaines des informations fournies par le New York Times ».

De fait, le Pentagone a admis un massacre injuste de civils, dans ce cas, uniquement parce que les médias ont correctement fait leur travail d’investigation sur cette frappe aérienne précise. Nous avons ici une mise en accusation du protocole des frappes aériennes du Pentagone, mais aussi des médias de masse.

Après tout, cela fait suite à un nouveau rapport du Byline Times selon lequel « au moins 5,8 à 6 millions de personnes sont susceptibles d’être mortes au total à cause de la guerre contre le terrorisme – un chiffre stupéfiant, qui est probablement encore très en-dessous de la vérité ». [1]

Cela sort également deux mois après que le lanceur d’alerte Daniel Hale ait été condamné à près de quatre ans de prison pour avoir divulgué des informations gouvernementales secrètes sur le programme américain psychopathe d’assassinat de civils par drones.

C’est également publié quelques mois après qu’un rapport de [l’ONG anti-guerre] Code Pink ait révélé que les États-Unis et leurs alliés ont largué en moyenne 46 bombes par jour dans le cadre de la soi-disant Guerre contre le terrorisme, au cours de ces vingt dernières années.

Vous souvenez-vous avoir vu en moyenne 46 reportages par jour sur ces bombardements menés par les États-Unis et leurs alliés ? Vous souvenez-vous d’avoir lu des articles sur ne serait-ce qu’un seul de ces bombardements américains quotidiens dans la presse grand public ? Je ne me souviens de rien de tel. Depuis des décennies, les États-Unis et leurs alliés n’ont pas cessé de faire pleuvoir des explosifs sur les populations pauvres du Sud, or les médias grand public n’en parlent quasiment jamais, et lancent encore moins d’enquêtes approfondies pour savoir si chacun de ces bombardements a réellement tué les coupables que l’armée prétend avoir tués.

La différence entre la frappe aérienne du 29 août et les milliers de frappes qui l’ont précédée dans les guerres américaines de l’après-11 septembre est que celle-ci a été politisée. L’administration Biden avait ordonné de faire preuve de fermeté à l’égard du terrorisme après l’attaque de l’aéroport de Kaboul (dont la plupart des décès étaient probablement dus à des balles perdues des troupes américaines et/ou alliées, qui ont ouvert le feu au hasard), alors que Biden était agressivement critiqué pour son retrait d’Afghanistan par les médias détenus par des ploutocrates désireux de présenter la fin des guerres des USA comme une mauvaise chose, à laquelle tout le monde doit être opposé.

Le Pentagone ne se soucie pas d’avoir tué des innocents lors d’une frappe aérienne ; il le fait tout le temps et ses officiers le feraient encore plus, si c’était nécessaire pour assurer leur avenir [2] en tant que lobbyistes, consultants, membres de conseils d’administration et cadres dans l’industrie de la défense, après leur retraite de l’armée. Et les médias de masse ne s’en soucient pas non plus ; ils ne se sont intéressés qu’à cette frappe aérienne hautement politisée particulière, parce qu’elle s’était produite pendant le retrait d’un engagement militaire auquel ces mêmes médias s’opposaient avec force.

« Le Pentagone concède que l’attaque de drone du 29 août en Afghanistan était une erreur tragique qui a tué 10 civils. » Pouvez-vous croire ce titre ? Pas « admet » mais « concède ». Pas « a tué des enfants en ciblant un travailleur humanitaire sur la base d’allégations floues » mais « était une erreur tragique ». Combien de fois les rédacteurs du New York Times ont-ils reformulé cela ? Imaginez si cela avait été une frappe aérienne russe.

Pensez à toutes les victimes de meurtres dont nous aurions eu connaissance si les médias avaient fait leur travail au cours des vingt dernières années, et utilisé leurs immenses ressources pour enquêter sur ces affaires, comme des journalistes dignes de ce nom devraient le faire. Pensez à quel point il aurait été plus difficile pour la machine de guerre d’infliger ces maux au monde. Au lieu de cela, ce sont d’obscurs blogueurs et des journalistes indépendants dotés de maigres ressources et de budgets limités qui ont remis ces actes en question.

Ils ont démontré qu’ils peuvent mener ces enquêtes sur la validité des frappes aériennes américaines, et ils ont démontré qu’ils ont passé deux décennies à choisir de ne pas le faire. Ces manipulateurs des médias de masse qui occultent des meurtres militaires de masse sont tout aussi complices, par leur négligence, de ces boucheries que ceux qui tuent directement, et que les officiers donneurs d’ordres.

Traduction et note d’introduction Corinne Autey-Roussel

Notes de la traduction :

[1] En effet, ce chiffre ne peut être que sous-évalué, par exemple au vu de ce tweet :

(Traduction : Falloujah a maintenant l’un des taux de cancer et de mortalité infantile les plus élevés au monde, et les enfants naissent avec d’horribles malformations congénitales. Les anomalies du tube neural sont 33 fois plus fréquentes qu’en Europe ; les anomalies cardiaques congénitales sont 13 fois plus fréquentes qu’en Europe.)

Et que dire des très nombreuses personnes mutilées, adultes ou enfants, qui ne comptent pas parmi les victimes parce qu’elles sont vivantes ? Le vrai bilan des guerres américaines est probablement effroyable. Comme l’a écrit le journaliste américano-serbe Nebojsa Malic sur RT, « C’est comme ça que l’empire fonctionne. Cela a toujours été le cas, même lorsque ses dirigeants assassins d’enfants parlent de « défendre la démocratie » et « l’ordre international fondé sur des règles » et des « droits humains pour les femmes et les filles ».

[2] Le lien sur l’excellent site de l’ONG Pogo donné par Caitlin Johnstone porte sur les « portes tournantes » entre le Pentagone et les grandes entreprises du complexe militaro-industriel des USA.

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