2001-2021 : Comment les marchands d’armes américains ont gagné la guerre

La raison éthique pour laquelle faire partie de l’OTAN n’est pas une bonne chose pour la France : cette entité créée en 1949 à l’initiative des USA pour contenir l’Union Soviétique, qui n’a donc plus de raison d’être et qui doit aujourd’hui se fabriquer des menaces fantômes pour continuer de justifier son existence, ne sert qu’au maintien d’un business des plus répugnants. Nous le verrons avec cet article.


Par William D. Hartung
Paru sur Tom Dispatch et Consortium News sous le titre How Corporations Won the War on Terror


Les coûts et les conséquences des guerres américaines du XXIe siècle sont désormais bien documentés : 8 000 milliards de dollars de dépenses et plus de 380 000 morts civiles, selon les calculs du projet Costs of War de l’université Brown. La question de savoir qui a le plus bénéficié de cette orgie de dépenses militaires a, malheureusement, reçu beaucoup moins d’attention.

Les entreprises, grandes et petites, ont quitté le festin financier de la flambée des dépenses militaires de l’après-11 septembre avec des sommes véritablement stupéfiantes en poche. Après tout, les dépenses du Pentagone ont totalisé la somme presque inimaginable de plus de 14 mille milliards de dollars depuis le début de la guerre d’Afghanistan en 2001, dont la moitié (tenez-vous bien) est allée directement aux entreprises du secteur de la défense.

Le porte-monnaie est ouvert

Le climat politique créé par la guerre mondiale contre le terrorisme, ou GWOT (Global War on Terror), comme les responsables de l’administration Bush l’ont rapidement baptisée, a ouvert la voie à des augmentations considérables du budget du Pentagone. Au cours de la première année qui a suivi les attentats du 11 septembre et l’invasion de l’Afghanistan, les dépenses de défense ont augmenté de plus de 10 %, et ce n’était que le début. Elles allaient augmenter chaque année pendant la décennie suivante, un fait sans précédent dans l’histoire américaine.

Le budget du Pentagone a atteint en 2010 son niveau le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale – plus de 800 milliards de dollars, soit nettement plus que ce que le pays avait dépensé pour ses forces au plus fort des guerres de Corée et du Vietnam ou pendant le très vanté renforcement de l’armée par le président Ronald Reagan dans les années 1980.

Et dans le nouveau climat politique suscité par la réaction aux attentats du 11 septembre 2001, ces augmentations sont allées bien au-delà des dépenses spécifiquement liées aux guerres en Irak et en Afghanistan. Comme l’avait déclaré Harry Stonecipher, alors vice-président de Boeing, au Wall Street Journal lors d’une interview en octobre 2001, « Le porte-monnaie est maintenant ouvert… Tout membre du Congrès qui ne votera pas pour les fonds dont nous avons besoin pour défendre ce pays devra se chercher un nouveau poste après novembre prochain ».

La prophétie de Stonecipher sur l’augmentation rapide des budgets du Pentagone s’est avérée exacte. Et ça n’a jamais cessé. L’administration Biden est tout sauf une exception. Sa dernière proposition de budget pour le Pentagone et les programmes de défense connexes, comme le développement d’ogives nucléaires par le Département de l’Énergie, a dépassé 753 milliards de dollars pour l’année fiscale 2022. Et pour ne pas être en reste, les commissions des services armés de la Chambre et du Sénat ont déjà voté pour ajouter environ 24 milliards de dollars à cette somme pharamineuse.

Qui en a bénéficié ?

Les bénéfices de l’augmentation des dépenses du Pentagone, après le 11 septembre, ont été distribués de manière très concentrée. Plus d’un tiers de tous les contrats vont désormais à seulement cinq grandes entreprises d’armement – Lockheed Martin, Boeing, General Dynamics, Raytheon et Northrop Grumman. Ces cinq entreprises ont reçu plus de 166 milliards de dollars de contrats pour la seule année fiscale 2020.

Pour mettre un tel chiffre en perspective, les 75 milliards de dollars de contrats du Pentagone accordés à Lockheed Martin cette année-là représentaient plus d’une fois et demie l’ensemble du budget 2020 du Département d’État et de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui s’élevait à 44 milliards de dollars pour les deux.

S’il est vrai que les plus grands bénéficiaires financiers de l’augmentation des dépenses militaires après le 11 septembre ont été ces cinq entreprises d’armement, elles n’ont pas été les seules à en profiter. Les entreprises qui ont bénéficié du renforcement des capacités militaires, au cours des 20 dernières années, comprennent également des sociétés de logistique et de construction comme Kellogg, Brown & Root (KBR) et Bechtel, ainsi que des entreprises de sécurité privée armée telles que Blackwater et Dyncorp.

Le Congressional Research Service estime qu’au cours de l’exercice 2020, les dépenses pour les entreprises de toutes sortes ont atteint 420 milliards de dollars, soit bien plus de la moitié du budget total du Pentagone. Les entreprises des trois catégories susmentionnées ont profité des conditions de « temps de guerre » – dans lesquelles la rapidité de livraison et une moindre surveillance sont considérées comme la norme – pour surfacturer le gouvernement, voire carrément pour l’escroquer.

L’entrepreneur le plus connu en matière de reconstruction et de logistique en Irak et en Afghanistan était Halliburton, par le biais de sa filiale KBR. Au début des deux guerres d’Afghanistan et d’Irak, Halliburton était le bénéficiaire des contrats du programme logistique d’intendance du Pentagone.

Ces accords à durée indéterminée prévoyaient la coordination des fonctions de soutien aux troupes sur le terrain, notamment la mise en place de bases militaires, l’entretien des équipements et les services de restauration et de blanchisserie. En 2008, l’entreprise avait reçu plus de 30 milliards de dollars pour ce travail.

Le rôle d’Halliburton allait s’avérer controversé, car il répandait des relents d’auto-distribution et de corruption flagrante. L’idée de privatiser les services de logistique militaire avait été lancée au début des années 1990 par Dick Cheney, alors qu’il était Secrétaire à la défense dans l’administration George H.W. Bush, et Halliburton avait obtenu le contrat pour définir le meilleur schéma de logistique de terrain.

Je pense que vous ne serez pas surpris d’apprendre que Cheney a ensuite été PDG d’Halliburton, jusqu’à ce qu’il devienne vice-président des USA, sous George W. Bush, en 2001. Son parcours a été un (sinon le) cas classique de cette porte tournante entre le Pentagone et l’industrie de la défense utilisée aujourd’hui par nombre de responsables gouvernementaux, et de généraux ou d’amiraux, avec tous les conflits d’intérêts évidents que cela implique.

Une fois obtenus ses milliards pour le travail en Irak, Halliburton a commencé à surfacturer le Pentagone pour des services de base, tout en faisant du mauvais travail qui mettait les troupes américaines en danger – et elle s’est avérée être tout, sauf la seule entreprise à se livrer à des activités de ce genre.

Dès 2004, un an après le début de la guerre en Irak, l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Irak, un organisme mandaté par le Congrès pour éliminer le gaspillage, la fraude et les abus, ainsi que des observateurs du Congrès comme le représentant à la chambre Henry Waxman (D-CA), ont révélé des dizaines d’exemples de surfacturation, de construction défectueuse et de vol pur et simple par des entreprises engagées dans la « reconstruction » de ce pays.

Là non plus, vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que relativement peu d’entreprises ont subi des conséquences financières ou pénales significatives pour ce que l’on ne peut décrire que comme des profits de guerre extravagants. La Commission du Congrès sur les contrats de guerre en Irak et en Afghanistan a estimé qu’en 2011, le gaspillage, la fraude et les abus dans les deux zones de guerre avaient déjà atteint un total de 31 à 60 milliards de dollars.

C’est le cas de l’International Oil Trading Company, qui avait reçu des contrats d’une valeur de 2,7 milliards de dollars de l’Agence de logistique de défense du Pentagone pour fournir du carburant aux opérations américaines en Irak. Une enquête menée par Waxman, président de la commission de contrôle et de réforme du gouvernement, a révélé que la société avait régulièrement surfacturé le Pentagone pour le carburant qu’elle expédiait en Irak, réalisant plus de 200 millions de dollars de bénéfices sur des ventes de pétrole de 1,4 milliard de dollars entre 2004 et 2008.

Plus d’un tiers de ces fonds sont allés à son détenteur, Harry Sargeant III, qui était également président des finances du Parti républicain de Floride. Waxman a résumé la situation de la manière suivante : « Les documents montrent que la société de M. Sargeant a tiré profit des contribuables américains. Sa société avait le monopole du transport de carburant via la Jordanie, ce qui lui permettait de pratiquer des prix exorbitants. Je n’ai jamais vu une telle situation. »

Un cas particulièrement visible de travail bâclé aux conséquences humaines tragiques concerne l’électrocution d’au moins 18 militaires sur plusieurs bases en Irak à partir de 2004. Cela s’est produit à cause d’installations électriques défectueuses, dont certaines avaient été réalisées par KBR et ses sous-traitants.

Une enquête de l’inspecteur général du Pentagone a révélé que les commandants sur le terrain n’avaient « pas réussi à s’assurer que les rénovations… avaient été effectuées correctement, que l’armée n’avait pas fixé de normes, et que KBR n’avait pas raccordés à la terre les équipements électriques qu’elle avait installés dans la base. »

Le processus de « reconstruction » afghan était également truffé d’exemples de fraudes, de gaspillage et d’abus. Ainsi, un groupe de travail économique nommé par les États-Unis a dépensé 43 millions de dollars pour la construction d’une station-service au milieu de nulle part qui n’allait jamais utilisée, 150 millions de dollars supplémentaires pour des logements somptueux destinés aux conseillers économiques américains et 3 millions de dollars pour des bateaux patrouilleurs pour la police afghane, qui s’avéreront tout aussi inutiles.

Peut-être plus inquiétant encore, une enquête du Congrès a révélé qu’une part importante des contrats de transport, d’une valeur de 2 milliards de dollars, attribués à des entreprises américaines et afghanes a fini en pots-de-vin versés aux seigneurs de la guerre et aux responsables de la police, ou en paiements aux Talibans pour permettre à de grands convois de camions de traverser les zones qu’ils contrôlaient, parfois jusqu’à 1 500 dollars par camion, ou jusqu’à un demi-million de dollars pour chaque convoi de 300 camions.

En 2009, la secrétaire d’État Hillary Clinton avait déclaré que « l’une des principales sources de revenus des Talibans est l’argent de la protection » provenant justement de ces contrats de transport.

Une explosion des profits des entreprises sur deux décennies

Une deuxième source de revenus pour les entreprises liées à ces guerres était constituée par les entreprises de sécurité privées, dont certaines gardaient des installations américaines ou des infrastructures critiques, comme les oléoducs irakiens.

La plus célèbre d’entre elles était, bien sûr, Blackwater, dont un certain nombre d’employés ont été impliqués dans le massacre de 17 Irakiens sur la place Nisour, à Bagdad en 2007. Ils ont ouvert le feu sur des civils à un carrefour bondé, alors qu’ils gardaient un convoi de l’ambassade des États-Unis. L’attaque a déclenché des affaires juridiques et civiles toujours en cours, qui se sont poursuivies sous l’ère Trump, lorsque plusieurs des auteurs du massacre ont été graciés par le président.

Dans le sillage de ces tueries, Blackwater a été rebaptisée plusieurs fois, d’abord sous le nom de XE Services, puis sous celui d’Academi, avant de fusionner avec Triple Canopy, une autre société privée.

Le fondateur de Blackwater, Erik Prince, s’est ensuite séparé de la société, mais depuis, il a recruté des mercenaires privés pour le compte des Émirats Arabes Unis en vue de leur déploiement dans la guerre civile en Libye, en violation d’un embargo sur les armes des Nations Unies. Prince a également proposé, sans succès, à l’administration Trump de recruter une force de mercenaires privés censés constituer l’épine dorsale de l’effort de guerre américain en Afghanistan.

Les entreprises privées Titan et CACI International se sont également chargées d’interrogatoires de prisonniers irakiens. Les deux sociétés avaient des tortionnaires et des traducteurs sur le terrain dans la prison d’Abu Ghraib en Irak, un site où les prisonniers étaient brutalement torturés.

Le nombre de personnes déployées et les revenus perçus par les entreprises de sécurité et de reconstruction ont augmenté de façon spectaculaire au fil du temps, au cours des guerres en Irak et en Afghanistan. Le Congressional Research Service a estimé qu’en mars 2011, il y avait plus d’employés de firmes privées en Irak et en Afghanistan (155 000) que de militaires américains en uniforme (145 000).

Dans son rapport final d’août 2011, la Commission on Wartime Contracting in Iraq and Afghanistan avait avancé un chiffre encore plus élevé, déclarant que « les entreprises représentent plus de la moitié de la présence américaine dans les opérations en Irak et en Afghanistan, employant par moments plus d’un quart de million de personnes. »

Alors qu’un prestataire armé ayant servi dans les Marines pouvait gagner jusqu’à 200 000 dollars par an en Irak, environ trois quarts de la main-d’œuvre prestataire sur place était composée de personnes originaires de pays comme le Népal ou les Philippines, ou de citoyens irakiens. Mal payés, ils ne recevaient parfois que 3 000 dollars par an.

Une analyse réalisée en 2017 par le projet Costs of War a documenté des « conditions de travail déplorables » et des violations majeures des droits de l’homme infligées aux ressortissants étrangers travaillant sur des projets financés par les États-Unis en Afghanistan, notamment des emprisonnements abusifs, des vols de salaires, des décès et des blessures dans les zones de conflit.

Alors que l’armée américaine en Irak est réduite à un nombre relativement modeste de « conseillers » armés et qu’il n’y a plus de forces américaines en Afghanistan, ces entreprises cherchent maintenant des clients étrangers. Par exemple, une entreprise américaine – Tier 1 Group, fondée par un ancien employé de Blackwater – avait formé quatre des agents saoudiens impliqués dans le meurtre du journaliste saoudien et résident américain Jamal Khashoggi, un effort financé par le gouvernement saoudien.

Comme l’avait noté le New York Times lorsqu’il a révélé cette affaire, « Ces problèmes sont susceptibles de se poursuivre, car les entreprises militaires privées américaines se tournent de plus en plus vers des clients étrangers pour consolider leurs affaires, alors que les États-Unis réduisent leurs déploiements à l’étranger après deux décennies de guerre. »

Ajoutez un facteur supplémentaire à l’explosion des bénéfices des entreprises pendant les deux décennies de la « guerre contre le terrorisme ». Les ventes d’armes à l’étranger ont également connu une forte augmentation à cette époque. Le marché le plus important et le plus controversé pour les armes américaines ces dernières années a été le Moyen-Orient, en particulier les ventes à des pays comme l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, qui ont été impliqués dans la guerre dévastatrice du Yémen, tout en alimentant des conflits ailleurs dans la région.

Donald Trump a fait grand bruit au sujet des ventes d’armes au Moyen-Orient et de leurs avantages pour l’économie américaine. Cependant, les géants de l’armement avaient en fait vendu plus d’armes à l’Arabie Saoudite, en moyenne, sous l’administration Obama, y compris trois offres majeures en 2010 qui ont totalisé plus de 60 milliards de dollars pour des avions de combat, des hélicoptères d’attaque, des véhicules blindés, des bombes, des missiles et des canons – pratiquement tout un arsenal.

Nombre de ces systèmes ont été utilisés par les Saoudiens dans le cadre de leur intervention au Yémen, qui a entraîné la mort de milliers de civils dans des frappes aériennes aveugles et l’imposition d’un blocus qui a largement contribué à la mort de près d’un quart de million de personnes à ce jour.

La guerre perpétuelle pour des profits perpétuels ?

Pour mettre un frein aux profits excessifs des fournisseurs d’armes et prévenir le gaspillage, la fraude et les abus des entreprises privées qui alimentent les opérations militaires américaines, il faudra en fin de compte réduire les dépenses consacrées à la guerre et aux préparatifs de guerre. Malheureusement, jusqu’à présent, les budgets du Pentagone ne font qu’augmenter, et les cinq principales entreprises d’armement reçoivent toujours plus d’argent.

Pour modifier ce schéma remarquablement constant, une nouvelle stratégie est nécessaire, une stratégie qui accroîtrait le rôle de la diplomatie américaine, tout en se concentrant sur les défis de sécurité non militaires émergents et persistants. La « sécurité nationale » doit être redéfinie non pas en termes de nouvelle « guerre froide » avec la Chine, mais pour mettre en avant des questions cruciales, comme les pandémies.

Il est temps de mettre un terme aux interventions militaires étrangères directes et indirectes que les États-Unis ont menées en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Somalie, au Yémen et dans tant d’autres endroits au cours de ce siècle. Sinon, nous pouvons nous attendre à des décennies de profits de guerre supplémentaires pour les entreprises d’armement, qui engrangent des bénéfices massifs en toute impunité.

Copyright 2021 William D. Hartung. Cet article est adapté d’un nouveau rapport rédigé par William D. Hartung pour le Center for International Policy et le Costs of War Project de l’université Brown, intitulé « Profits of War : Corporate Beneficiaries of the post-9/11 Pentagon Spending Surge ».

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo : le F-35 de Lockheed Martin / Youtube

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