Il est aujourd’hui prouvé qu’elle a envisagé d’assassiner Julian Assange, mais la CIA n’existe pas

Il est des choses dont on ne parle pas. Par exemple, en France, dans une conversation, toute référence à la CIA vous fera passer pour paranoïaque, et ce même si vous savez que cette agence de sinistre réputation existe, que vos interlocuteurs le savent aussi, que des preuves de ses activités sont à portée de clic, que des livres universitaires ont été publiés sur elle, que des dossiers sur ses opérations sont régulièrement déclassifiés, et que même des plateformes grand public comme Wikipedia retracent son histoire et ses activités connues. Ailleurs, dans les pays anglo-saxons où ses actions sont mieux connues du public, les mêmes résistances se manifestent d’autres façons, mais elles existent tout autant. Pourquoi ce déni de faits avérés ? Caitlin Johnstone se pose la question aussi.


Par Caitlin Johnstone
Paru sur le blog de l’auteur et RT sous le titre Now it’s been proved it considered assassinating or kidnapping Julian Assange, how is the CIA still a thing?


Citant « des conversations avec plus de 30 anciens responsables américains », un nouveau reportage de Yahoo News a confirmé des rumeurs antérieures selon lesquelles la CIA a non seulement espionné le fondateur de WikiLeaks, mais a également envisagé de l’enlever, de l’extrader et de l’assassiner.

Ces plans auraient été élaborés en coordination avec la Maison Blanche de Trump alors que le directeur de la CIA de l’époque, Mike Pompeo, et la directrice adjointe de la CIA de l’époque, Gina Haspel, étaient furieux de la publication de Vault 7 par WikiLeaks en 2017, qui révélait la perte de contrôle d’un énorme arsenal numérique d’outils de piratage par la CIA. Il s’agissait notamment d’outils permettant la surveillance de smartphones, de téléviseurs intelligents et de navigateurs web, le piratage des systèmes de contrôle informatisés des véhicules, et la capacité de faire accuser de cyberattaques des gouvernements étrangers par l’insertion de fausses « empreintes digitales » numériques. Il s’agit de la plus grande fuite de données de l’histoire de la CIA.

Normalement, il nous faut attendre des décennies avant d’avoir la confirmation que la CIA a commis un acte odieux, et les gens supposent alors absurdement que de telles choses ne se produisent plus, parce que c’était il y a longtemps, et parce que changer de vision du monde est inconfortable.[1] Mais voilà que, quatre ans à peine après les faits, nous avons un reportage largement étayé selon lequel l’agence aurait comploté pour kidnapper, extrader et assassiner un journaliste pour avoir publié des documents authentiques dans l’intérêt du public.

(Tweet : Des journalistes de Yahoo ! News ont finalement confirmé un récit sur Mike Pompeo et la guerre de la CIA contre WikiLeaks et son fondateur Julian Assange, que j’avais déjà esquissé en octobre 2019. C’est un rapport important.)

Ce qui est une violation spectaculaire de presque toutes les valeurs que la société occidentale prétend défendre. En particulier la proposition d’assassinat.

Les auteurs de l’article (qui, pour mémoire, insèrent leur propre récit boiteux sur l’existence présumée de liens entre la Russie et WikiLeaks) affirment que l’on ne sait pas à quel point les plans d’assassinat ont été pris au sérieux à Langley. Mais ils indiquent clairement que des plans à cet effet ont été élaborés : des cadres de l’agence ont demandé et reçu des « schémas » de plans pour tuer Assange et d’autres membres de WikiLeaks basés en Europe qui avaient accès aux documents de Vault 7, a déclaré un ancien responsable du renseignement. « Il y a eu des discussions pour savoir si tuer Assange était possible et si c’était légal », a dit l’ancien fonctionnaire.

Et cela, juste ça, à soi seul, devrait être une raison suffisante pour abolir complètement la Central Intelligence Agency. Le simple fait qu’il s’agisse d’une institution où de telles conversations ont lieu et où de tels plans sont élaborés, sans même noter que, si l’agence tient de telles conversations, cela implique de toute évidence qu’elle les mène parfois à terme.

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi cette affirmation ouvertement confirmée par une enquête journalistique classique n’a engendré qu’une réaction du public de type « Oh wow, c’est une nouvelle alarmante » au lieu de « Ok, alors la CIA n’a pas le droit d’exister ».

Je veux dire, n’est-il pas extraordinaire que nous venions de découvrir que la CIA a récemment élaboré des plans pour assassiner un journaliste pour ses activités journalistiques, et que pourtant, nous ne soyons pas unanimes à exiger que la CIA soit complètement démantelée et définitivement jetée aux oubliettes ?

(Tweet : Je suis sérieusement déconcerté par les personnes qui s’opposent à l’abolition de la CIA ? L’argument est-il qu’elle fait du bon travail ? Comment peut-on entendre parler de l’histoire de la CIA et de ce qu’elle fait et en dire : « J’approuve » ?)

Après tout, il s’agit de la même Central Intelligence Agency menteuse, narco-trafiquante, belliciste, propagandiste et terrifiante, qui a écrasé le monde pour qu’il se conforme à ses plans pendant des générations. C’est certainement l’une des institutions les plus dépravées qui ait jamais existé, comparable en termes de psychopathie pure aux pires personnages de l’histoire. [2]

Alors pourquoi existe-t-elle ? Pourquoi existe-t-il encore une institution dont l’utilisation extensive de la torture a compris « le viol, le viol collectif, le viol à l’aide d’anguilles, de serpents ou d’objets durs, et le viol suivi d’un meurtre ; les chocs électriques (‘l’heure du téléphone Bell’) rendus en attachant des fils aux parties génitales ou à d’autres parties sensibles du corps, comme la langue ; le « traitement de l’eau » ; l’ « avion » dans lequel les bras du prisonnier étaient attachés derrière le dos, et la corde enroulée autour d’un crochet au plafond, suspendant le prisonnier dans les airs, après quoi il était battu ; les coups avec des tuyaux en caoutchouc et des fouets ; l’utilisation de chiens policiers pour malmener les prisonniers »?

Je pose bien sûr une question de pure forme. Nous savons tous pourquoi la CIA existe toujours. Cette agence, qui exerce un contrôle de plus en plus ouvert sur les médias, n’est pas près d’aider le public à être mieux informé sur son palmarès ininterrompu d’exactions, et si quelqu’un au pouvoir pense même à la contrarier, elle a « six façons de prendre sa revanche au cours de la même semaine » [3]

Quand est-ce que la CIA a fait quelque chose de mal pour la toute dernière fois ? La CIA a tout simplement établi des plans pour assassiner Julian Assange dans l’éventualité d’un passage à l’acte, mais vous êtes un complotiste fou si vous imaginez qu’elle pourrait préparer d’autres plans nuisibles en ce moment. [4]

Il y a une raison pour laquelle la dernière histoire d’Assange ne suscite pas plus d’intérêt et n’amène pas plus de gens à réfléchir de manière critique sur la CIA : que le gouvernement américain prévoie d’enlever, d’extrader et d’assassiner un journaliste pour avoir dit la vérité est incompréhensible, et donc, cela provoque une dissonance cognitive telle que les gens n’intègrent pas l’information. Nos esprits sont câblés pour rejeter les informations qui contredisent notre vision du monde, et les gens qui ont passé leur vie à entretenir la croyance selon laquelle ils vivent dans une démocratie résisteront de toutes leurs forces aux informations qui leur démontrent qu’en réalité, nous sommes dirigés par des structures de pouvoir indifférentes à nos votes.

Pour récapituler, la CIA a planifié l’enlèvement et l’extradition de Julian Assange, ainsi que son assassinat et celui de ses associés. La CIA a également espionné Assange et son équipe juridique, et un témoin clé de l’accusation, notoirement indigne de confiance, a admis avoir menti pour l’incriminer. Et pourtant, la CIA n’a pas été démantelée et le Royaume-Uni continue d’obéir à l’appel des États-Unis en vue d’extrader Assange. [5]

Je l’ai déjà dit et je le répète : si WikiLeaks a fait la lumière sur les rouages cachés des puissants au fil des ans, la persécution de Julian Assange par ces mêmes structures de pouvoir en a révélé encore beaucoup, beaucoup plus. Plus elles cherchent à le persécuter, plus elles concentrent les projecteurs sur elles, ce qui nous permet de voir de plus en plus clairement qui elles sont, ce qu’elles font et comment elles le font.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel

Noes de la traduction :

[1] Effectivement, aujourd’hui, nous avons le détail de nombre d’opérations passées de la CIA, qui en déclassifie les dossiers de temps à autre, évidemment des décennies après les faits, et toujours avec la même insinuation implicite selon laquelle « c’était il y a longtemps, c’est fini, la CIA a changé et ne fait plus ce genre de choses. »

[2] Voir à ce sujet le documentaire Un village empoisonné par la CIA ? Pont Saint-Esprit 1951 (France Télévisions). Derrière le titre anecdotique, se cache un excellent film sur certaines opérations horrifiantes de la CIA.

[3] Avertissement du sénateur Chuck Schumer en 2019, après que Trump s’en soit pris verbalement à la CIA.

[4] A noter : l’expression « théorie du complot » et par extension « complotiste » qui aujourd’hui servent d’injure aux médias grand public et aux gens pour s’insulter les uns les autres, a été popularisé par la CIA pour discréditer les critiques de la version officielle de l’assassinat de Kennedy.

[5] Depuis qu’un témoin-clé a admis avoir menti pour le faire condamner, plus aucune charge n’existe contre Assange, hormis sa fuite alors qu’il était en liberté conditionnelle. C’est peu, d’autant plus qu’il a déjà purgé bien plus qu’une peine normale pour ce délit. Sa détention est donc aujourd’hui illégale, mais ne s’en poursuit pas moins.

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