Allemagne : les différences culturelles séculaires influencent encore la politique

Le modernisme de type mondialisé n’est-il qu’un vernis ? Emmanuel Todd l’avait expliqué, cet article le confirme : les repères historiques, culturels et religieux d’un pays, d’une région, modèlent bon nombre des idées et des choix de leurs habitants, parfois des siècles après leur disparition apparente.

Note : comme le nom de son site ne l’indique pas, l’auteur est allemand.


Par B
Paru sur Moon of Alabama sous le titre How Centuries Old Local Differences Still Influence German Politics


Les résultats des élections fédérales allemandes n’ont guère surpris. Ils montrent cependant les effets à long terme des idiosyncrasies géographiques, démographiques et politiques du pays.

Voici les résultats des élections générales pour chaque parti et les coalitions potentielles qu’ils pourraient former au parlement pour créer un gouvernement. La participation aux élections a sainement été de 77%.

Quelques explications :

  • Les sociaux-démocrates (SPD) sont le parti dominant de centre-gauche. Ils ont gagné de nouveaux électeurs de l’autre bord du centre, ainsi que de la gauche (Linke). Leur candidat au poste de chancelier, le centriste Olaf Scholz, sera probablement à la tête du prochain gouvernement.
  • L’Union chrétienne (CDU + la CSU bavaroise) est le parti de centre-droite. Ils ont perdu en raison de plusieurs scandales de corruption récents ainsi que pour avoir présenté le gaffeur Armin Laschet comme candidat à la chancellerie.
  • Les Verts, eh bien, sont camouflés en vert, puisqu’en fait, ce sont des atlantistes pro-OTAN. Il y a quelques mois, ils ont été artificiellement présentés comme un parti potentiel de premier plan, mais ils se sont dégonflés en raison d’exagérations inexpliquées dans le curriculum vitae de leur principal candidat et d’un programme environnemental trop irréaliste.
  • Le FDP est un parti économique libéral qui tend parfois vers le libertarisme.
  • L’AFD est composé de conservateurs « alternatifs » qui vont de la droite à la droite dure. Ses pertes sont dues à leurs positions anti-confinement et anti-vaccins.
  • La gauche (Linke) est nominalement socialiste. Au cours des deux dernières années, ses leaders ont mis l’accent sur le « wokisme » plutôt que sur le socialisme, ce qui a entraîné une saignée chez leurs anciens électeurs.

Le précédent gouvernement de la chancelière Merkel était une coalition rouge-noire des partis de l’Union et des sociaux-démocrates.

Le prochain gouvernement du chancelier Scholz sera probablement une coalition rouge-noire entre les sociaux-démocrates et les partis de l’Union.

Une autre solution serait une coalition « feux de signalisation » (Ampel) composée des sociaux-démocrates, des libéraux et des verts.

En matière de politique étrangère, la seconde coalition serait probablement plus atlantiste et belliciste que la précédente, et moins stable.

Voici maintenant une observation plus intéressante. Chaque électeur a disposé de deux votes. Le premier était pour le candidat direct élu dans chaque circonscription / district électoral. Il y en a 299. Le candidat de la circonscription ayant obtenu le plus de voix remporte un siège au Parlement. Le deuxième vote était pour une liste de parti. Les votes des listes de parti sélectionnent les membres du Parlement pour les sièges restants à pourvoir, dans l’ordre des listes fixés par les partis.

Cette carte montre les résultats des seconds votes dans chaque district. Plus la couleur est foncée, plus la part des voix est élevée.

Il est évident que l’Allemagne n’a pas un paysage politiquement uniforme. Il existe de fortes tendances régionales. L’est et le nord sont des territoires plus sociaux-démocrates. Le sud et certains districts de l’ouest sont plus noirs, la couleur de l’Union. La Saxe, dans le sud-est, est la seule région dans laquelle une majorité a voté pour l’ « Alternative » de droite. Certains quartiers aisés des centre villes ont voté pour les Verts.

Ce que je trouve étonnant, c’est que ces différences peuvent être retracées sur des centaines d’années.

Comparez la carte ci-dessus avec celle de 1860, lorsque l’Allemagne était encore divisée en plusieurs royaumes et principautés.

(L’Allemagne a perdu les parties prussiennes situées à l’est de la ligne blanche nord-sud (que j’ai ajoutée) en raison de la Seconde Guerre mondiale).

L’ancien Royaume de Prusse est maintenant un territoire social-démocrate. Le Royaume de Bavière et ses voisins occidentaux sont assez uniformément noirs de l’Union. Mais le plus étonnant est que l’ancien Royaume de Saxe reste, cent soixante ans plus tard, un territoire tout à fait particulier, avec sa propre expression politique. Je trouve fascinant que de telles frontières politiques, qui avaient été nominalement supprimées après l’unification allemande de 1871, existent encore aujourd’hui.

La religion est une autre caractéristique démographique qui explique les tendances du vote en Allemagne.

En rouge, les Catholiques. En bleu, les Protestants. En vert, les athées/autres.

Voici les proportions des personnes se déclarant catholiques, protestantes et athées lors du recensement de 2011. Les circonscriptions électorales noires de l’Ouest de l’Allemagne sont majoritairement catholiques, tandis que les zones plus protestantes et athées comptent davantage d’électeurs sociaux-démocrates. Les effets de la Réforme, dans les années 1500, et de la guerre de Trente Ans dans les années 1600 sont tout aussi présents aujourd’hui que ceux de la plus récente éducation areligieuse de l’Allemagne de l’Est.

Que pouvons-nous apprendre de tout cela ?

Des expériences historiques très localisées qui remontent à des centaines d’années ont encore des effets politiques dans le monde globalisé d’aujourd’hui.

C’est ce que les néo-conservateurs et les changeurs de régime oublient lorsqu’ils prétendent pouvoir changer les pays et les refaire à leur image. Cela ne fonctionnera jamais, parce que le contexte historique local affecte tout.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo : Bundestag, Couleur /Pixabay

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