Les USA transforment le Nigeria en force par procuration pour leurs guerres en Afrique

Dans le cadre de sa lutte antiterroriste, le Mali a récemment fait appel à une société de défense privée russe, Wagner. Parallèlement, la Russie soutient les autorités maliennes, avec un programme de coopération politico-militaire et de maintien de la paix, selon les propos de Sergueï Lavrov à Reuters, en marge de la 76ème Assemblée générale des Nations-Unies.

Au même moment, les USA tentent de s’installer plus au sud, au Nigeria, au même prétexte d’antiterrorisme. Ce qui pose une question : que se trame-t-il en Afrique ?


Par T.J. Coles
Paru sur The Grayzone et Consortium News sous le titre US Turning Oil-Rich Nigeria into Proxy for its Africa Wars


En août dernier, le président nigérian Muhammadu Buhari a publié une tribune dans le Financial Times. Elle aurait tout aussi bien pu être écrite par le Pentagone. Buhari y faisait la promotion de la marque Nigeria, mettant aux enchères les services militaires du pays auprès des puissances occidentales, disant aux lecteurs que le Nigeria dirigerait la « guerre contre le terrorisme » de l’Afrique en échange d’investissements étrangers dans ses infrastructures. « Bien que certains pensent que la guerre contre le terrorisme s’achève avec le départ des États-Unis d’Afghanistan, dit-il, la menace à laquelle elle était censée répondre brûle ardemment sur mon continent. »

Avec Boko Haram et l’État islamique opérant au Nigeria et dans ses environs, il est facile de faire accepter le besoin de la guerre contre le terrorisme. Mais la lutte contre le terrorisme implique une intervention impériale. Mais, pourquoi le Pentagone s’intéresserait-il au Nigeria, un pays dont le PIB est d’à peu près 430 milliards de dollars – soit quelque 300 milliards de moins que le budget annuel du Pentagone -, dont la population affiche un taux de pauvreté absolue de 40 % et un taux de mortalité infantile de 74 décès pour 1 000 naissances vivantes, contre 5,6 pour 1 000 aux États-Unis ?

Une thèse de doctorat de l’U.S. Naval Postgraduate School datant d’il y a plus de dix ans offre une explication plausible : le golfe de Guinée, formé en partie par le littoral du Nigeria, « possède d’importants gisements d’hydrocarbures et d’autres ressources naturelles ». Elle ajoutait : « Il existe désormais une concurrence internationale acharnée entre les nations industrialisées, notamment les États-Unis, certains pays européens, la Chine, le Japon et l’Inde. »

Depuis lors, les États-Unis ont silencieusement transformé la police et l’armée nigérianes en force néocoloniale capable de mener à bien les missions dirigées par le commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM). L’offre de Buhari donne l’impression de demander l’implication des États-Unis au Nigeria comme une aide, alors qu’en fait, le décor était déjà planté pour l’AFRICOM.

L’objectif général du Pentagone est d’empêcher la Chine et la Russie de s’implanter sur le continent. Dans l’intervalle, il vise à écraser tous les groupes d’opposition qui perturbent l’approvisionnement en énergie, afin que les géants du pétrole puissent continuer à exploiter les ressources du Nigeria.

Brève histoire d’un pays complexe

Il est important de se faire une idée des complexités ethniques et régionales du Nigeria. Les 206 millions d’habitants du pays, dont près de la moitié sont musulmans et près de l’autre moitié chrétiens, vivent au nord de l’équateur, en Afrique occidentale. Leur pays compte 36 États, dont sept sont côtiers. Le pays est bordé par le Cameroun à l’est, le Bénin à l’ouest, le Tchad au nord-est et le Niger au nord et au nord-ouest. [1]

Un rapport de l’U.S. Strategic Studies Institute datant du milieu des années 90 décrit le Nigeria comme « un État artificiel créé selon les exigences coloniales plutôt que par cohérence ethnique ». Sa fragilité explique la susceptibilité du pays aux guerres ethniques, religieuses et de classe. La majorité des musulmans nigérians sont sunnites, mais l’islam dans le pays couvre tout le spectre, du soufisme au salafisme. La population chrétienne se répartit entre la majorité protestante et les anglicans, baptistes, évangéliques, catholiques, méthodistes et catholiques romains. [2] La plupart des musulmans du Nigeria vivent dans le nord, dans 12 États dont les lois sont fondées sur la charia.

« Le Nigeria compte des centaines de langues et d’ethnies, les groupes les plus importants étant les Haussa (qui représentent 30 % de la population), les Yorouba (15,5), les Igbo (alias Ibo 15,2) et les Foulanis ou Peuls (6 %). Il y a, bien sûr, des exceptions, mais en général, les peuples Haussa-Foulani et Kanouri ont tendance à être musulmans et les Igbo, Ijaw et Ogoni chrétiens. L’islam et le christianisme ont tendance à se mélanger chez les Yorouba. Au cours de la « ruée vers l’Afrique » de la fin du XIXe siècle, les Britanniques ont colonisé la région, christianisant le sud et laissant en place les structures politiques islamiques du nord, à la fois par commodité et comme technique utile de division pour régner.

Or noir, domination britannique

En établissant des « contrats » pour les compagnies d’énergies, le Foreign Office avait créé un monopole pour l’Anglo-Persian oil Company (devenue plus tard BP) et surtout pour Shell. Les contrats de prospection avaient été attribués par le Foreign Office à la fin des années 1930, mais ce n’est qu’en 1956 que des quantités d’or noir financièrement viables ont été trouvées. La majeure partie du pétrole du pays se trouve dans le sud, dans la région du delta du Niger, peuplée par les ethnies majoritairement chrétiennes Ijaw et Ogoni, d’où la faible présence de l’Islam militant dans le secteur pétrolier du Nigeria. Les opérations de Shell ont commencé dans la région ogoni en 1958.

Le Nigeria a obtenu lentement, et douloureusement, son indépendance de la Grande-Bretagne en 1960. Sept ans plus tard, des Igbo armés ont mené une guerre de sécession dans le sud pétrolier pour tenter de former leur propre pays, la République du Biafra. Dans le cadre de la politique « One Nigeria » (« Un seul Nigeria »), les Britanniques ont soutenu le régime central du général Yakubu Gowon pendant la guerre du Biafra (1967-70). Les combats et le blocus ont fait 3 millions de morts. Le Biafra n’est pas parvenu pas à faire sécession.

Le ministre du Commonwealth du gouvernement travailliste britannique, George Thomas, expliquait à l’époque : « Le seul intérêt britannique immédiat au Nigeria est que l’économie nigériane soit ramenée à un état tel que notre commerce et nos investissements dans le pays puissent être développés, et en particulier pour que nous puissions retrouver l’accès à d’importantes installations pétrolières. »

Au fur et à mesure du déclin de l’Empire britannique, les États-Unis ont progressivement repris et perpétué la même politique au Nigeria. Dans un premier temps, les États-Unis envisageaient de soutenir le Biafra.

L’administration Kennedy avait engagé 170 millions de dollars de dépenses économiques et militaires au Nigeria, dans le cadre d’un plan qui s’est poursuivi jusqu’en 1966, sous l’administration Johnson. William Haven North, qui a été directeur des affaires d’Afrique centrale et occidentale pour l’Agence américaine pour le développement international (USAID), a déclaré : « La question du soutien au Biafra était également liée à la question des intérêts pétroliers ; la majeure partie des réserves pétrolières du Nigeria se trouvait dans la région orientale, avec de gros investissements des compagnies pétrolières américaines. » En 1978, la Sixième flotte de la marine américaine a commencé des exercices réguliers dans le golfe de Guinée. Ils se poursuivent encore aujourd’hui.

L’entrée de l’Oncle Sam

En 1990, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (ECO), dominée par le Nigeria, a créé une branche militaire, le groupe de surveillance (ECOMOG). L’administration de George H.W. Bush lui a versé 100 millions de dollars. La Maison Blanche Clinton, qui lui a succédé, a déclaré que dans les opérations dites de « maintien de la paix » dans d’autres pays africains tels que le Liberia et la Sierra Leone, « le Nigeria a en grande partie fourni les muscles ». À ce stade, le décor était planté pour l’utilisation du Nigeria comme délégué des guerres américaines en Afrique.

À l’aube du nouveau millénaire, le 3e groupe de forces spéciales (Army Command) formait des bataillons nigérians pour épauler les missions de soutien des Nations unies. L’armée nigériane a bénéficié d’armes américaines d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pendant ce temps, des activistes indigènes souffrant à cause des marées noires et de la destruction de l’environnement ont créé le Mouvement pour la survie du peuple Ogoni. Neuf des dirigeants de ce groupe, dont Ken Saro-Wiwa, ont ensuite été arrêtés sur la base de fausses accusations et exécutés par l’armée nationale, qui avait été financée par Shell pour agir comme sa milice privée.

Ces meurtres ont suscité l’indignation de la communauté internationale, et les militants ont réussi à faire pression sur les États-Unis pour qu’ils mettent fin à leur aide militaire. Le général Sani Abacha, sous la dictature duquel les neuf Ogoni avaient été pendus, a créé une force d’intervention conjointe multinationale (MNJTF) pour lutter à la fois contre les activistes et les gangs. La MNJTF a ensuite été déplacée au Tchad et utilisée comme base pour combattre Boko Haram.

En 1999, le Nigeria a mis fin à son régime militaire, du moins sur le papier. Au milieu des années 2000, Human Rights Watch a écrit que, sous la façade de sa démocratie parlementaire, « la conduite de nombreux fonctionnaires et institutions gouvernementales est tellement marquée par la violence et la corruption qu’elle ressemble davantage à des activités criminelles qu’à une gouvernance démocratique ».

Les Ogoni, les Ijaw et les autres peuples du delta du Niger ayant été réduits au silence par la force, certains se sont tournés vers la violence. Suite au lobbying de Shell, le Royaume-Uni, ancien maître colonial du Nigeria, a commencé à dépenser l’argent des contribuables pour des opérations militaires visant à contrer les groupes armés : 12 millions de livres sterling entre 2001 et 2014, date à laquelle Campaign Against the Arms Trade (campagne contre le commerce des armes, CAAT) a cosigné son rapport. La CAAT documente l’exportation par le Royaume-Uni de près de 500 millions de livres sterling d’armes vers le Nigeria au cours de cette période, notamment des missiles et des grenades. Il cite l’augmentation des exportations d’armes du Royaume-Uni comme raison directe de l’échec du cessez-le-feu dans le sud du pays. Des « entreprises de sécurité » britanniques, dont Control Risks, Erinys, Executive Outcomes et Saladin Security, ont été intégrées à des unités de police mobiles pour écraser les manifestants.

Le Nigeria et la « guerre contre la terreur »

La propagande occidentale a accordé peu d’attention à la violence systémique de Shell contre les Ogoni et d’autres peuples, se concentrant plutôt sur la résistance des activistes, qui a fait les gros titres avec ses enlèvements avec demandes de rançon et sa perturbation de pipelines. Pendant le même temps, l’oppression de l’État alimentait le discours des groupes islamiques du nord selon lequel la culture occidentale est toxique.

Fondé en 2002 et dirigé par Mohammed Yusuf, qui a ensuite été exécuté par l’État, Boko Haram s’appelle officiellement Groupe sunnite pour la prédication et le djihad. Il est apparu dans la ville de Maidugari, au nord-est du pays, à proximité du Tchad et du Cameroun, où il a créé des communautés semi-autonomes. Des diplômés en religion ayant étudié au Soudan ont tenté de former des communes similaires, mais ont été attaqués par la police. En 2009, des membres de Boko Haram auraient tiré sur un poste de police à Bauchi. La réponse du gouvernement a été de déclencher une guerre civile.

La force multinationale mentionnée plus haut a été réactivée, cette fois pour combattre les islamistes. Un rapport de la Chambre des Communes britannique note la façon les forces armées nigérianes ont terrorisé la population civile par des raids, des arrestations et des bombardements aveugles.

Le Royaume-Uni a intensifié la formation de l’armée nigériane, tandis que les États-Unis utilisaient le Tchad comme base pour leurs opérations de « guerre contre le terrorisme », comme l’Initiative pan-sahélienne (qui couvre le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger) et le Partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme (qui inclut l’Algérie, le Maroc, le Nigeria et la Tunisie).

Les premières opérations de l’AFRICOM au Nigeria ont consisté à assurer une formation maritime et à intégrer les forces du pays à celles d’autres nations africaines, afin de favoriser les alliances militaires panafricaines.

Au cours des premières années, l’AFRICOM accordait peu d’attention à Boko Haram. Mais cela a changé lorsque le profil des attaques a pris de l’ampleur.

En 2011, Boko Haram a lancé une insurrection officielle. Un rapport publié cette année-là par la sous-commission de la sécurité intérieure de la Chambre des représentants des États-Unis sur le contre-terrorisme et le renseignement a décrit les racines de Boko Haram et les raisons de sa popularité. Il s’agit notamment « d’un sentiment d’aliénation par rapport au sud du Nigeria, plus riche, chrétien et producteur de pétrole, d’une pauvreté omniprésente, d’une corruption rampante du gouvernement, de mesures de sécurité draconiennes et de la conviction que les relations avec l’Occident ont une influence corruptrice ». Il ajoute que « ces griefs ont suscité la sympathie de la population musulmane locale, malgré les tactiques violentes de Boko Haram ».

Ces griefs ont été accueillis avec le genre de violence qui engendre encore plus de griefs.

Les États-Unis intensifient leur engagement

Dans le contexte de la « guerre contre le terrorisme », le Pentagone a vu en Boko Haram une occasion de former l’armée nigériane et de l’utiliser pour ses objectifs. L’objectif premier des États-Unis était de s’assurer que les régions riches en pétrole ne tombent pas aux mains de pays ennemis.

Le Service de recherche du Congrès [une entité officielle des USA, NdT] a noté qu’au moment de la création de l’AFRICOM à la fin des années 2000, l’Afrique « fournissait aux États-Unis à peu près la même quantité de pétrole brut que le Moyen-Orient ».

Un rapport du Comité des services armés en 2011 a noté : « Le delta du Niger, riche en pétrole, est une source majeure de pétrole pour les États-Unis en dehors du Moyen-Orient. » L’Administration des informations sur l’énergie des États-Unis affirme : « Le Nigeria est le plus grand producteur de pétrole d’Afrique. Il détient les plus grandes réserves de gaz naturel du continent et était le cinquième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié. » Le pays possède 37 milliards de barils de brut prouvés, ce qui le place en deuxième position derrière la Libye, qui a été bombardée par les États-Unis et l’OTAN en 2011.

Les forces nigérianes ont exécuté sommairement le chef de Boko Haram, Yusuf, en 2009. Une thèse publiée par l’U.S. Naval Postgraduate School (l’école de la Navy) note qu’en plus de cet assassinat, « les forces de sécurité, qui ont tué ou déplacé des milliers de musulmans nigérians, sont responsables de l’augmentation des rangs de [Boko Haram]. »

L’adjoint de Yusuf, Abubakar Shekau, a pris la relève et intensifié une campagne d’attentats suicides. La thèse de la Navy note également que « les actions de Boko Haram, ainsi que d’autres groupes militants tels que le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND), ont réduit la production pétrolière du pays, reléguant le Nigeria de la 5e à la 8e place sur la liste des plus grands fournisseurs étrangers de pétrole de l’Amérique. »

En 2013, les États d’Adamawa, de Borno et de Yobe ont imposé un état d’urgence. Le Pentagone a annoncé un budget de 45 millions de dollars pour contrer Boko Haram en formant des troupes au Bénin, au Cameroun, au Tchad, au Niger et au Nigeria. L’une des conséquences est que le Nigeria est devenu une force par procuration des USA. Des années de guerre, principalement dans le nord et les régions frontalières, ont entraîné le déplacement de 2,1 millions de personnes. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies estime que 3,4 millions de personnes souffrent de la faim et que 300 000 enfants sont dénutris.

Construction d’un État spartiate

En juin 2014, il a été rapporté qu’une unité de 650 personnes, le 143e bataillon de l’armée nigériane, a été mise en place sur le terrain et entraînée par les forces spéciales américaines du Détachement des opérations spéciales de la Garde nationale de l’armée californienne-U.S. Northern Command et de la compagnie A du 5e bataillon du 19e groupe de forces spéciales (aéroportées). À cette époque, l’armée nigériane était active dans 30 des 36 États du pays.

Le chef de l’U.S. Army Africa’s Security Cooperation Division, le colonel John D. Ruffing, a déclaré :

Il ne s’agit pas de maintien de la paix… Il s’agit de ce que nous appelons une « action décisive », c’est-à-dire que ces soldats vont aller au-devant du danger pour mener des opérations de contre-insurrection. » Un soldat américain a dit : « Il s’agit d’une mission classique des forces spéciales – former une force indigène dans une région éloignée, dans un environnement austère, pour faire face à une menace très réelle. »

En 2015, le leader de Boko Haram, Shekau, aurait prêté allégeance à l’État islamique, rebaptisant l’organisation IS West African Province (État islamique en Afrique de l’Ouest, acronyme anglais ISWAP). Un rapport du Congressional Research Service note que l’ISWAP « a dépassé Boko Haram en taille et en capacité, et se classe désormais parmi les affiliés les plus actifs de Daesh. »

Ce n’est pas comme si les stratèges ne comprenaient pas que la violence ne fonctionne pas. Ils comprennent que la violence entraîne une escalade de la violence, ce qui peut ensuite servir de prétexte à encore plus de violence. Un article du think tank Council on Foreign Relations de 2020 note : « les deux dernières années ont été plus meurtrières que toute autre période pour les soldats nigérians depuis le début de l’insurrection de Boko Haram. »

Alors que la guerre contre Boko Haram se poursuivait, les gangs du delta du Niger, dans le sud, menaçaient de reprendre les attaques contre les infrastructures pétrolières. L’ « aide » américaine s’est étendue à la formation des forces de police nigérianes (acronyme anglais NPF) à travers le pays. En novembre 2016, 66 agents ont été diplômés du programme de formation à l’analyse des empreintes digitales et à la criminologie, une initiative menée par l’ambassade des États-Unis en collaboration avec le  Bureau of International Narcotics Matters (Bureau US des stupéfiants internationaux), et le département de police d’Atlanta.

En mars 2017, 28 officiers nigérians ont été diplômés des cours offerts par le Bureau of International Narcotics Matters (Bureau US des stupéfiants internationaux), dirigée par la police américaine du comté de Prince William, en Virginie. Le programme a également fourni « de l’équipement, de la formation, du mentorat et un soutien au renforcement des capacités à diverses institutions nigérianes du secteur de l’application de la loi et de la justice. »

Expansion du rôle de l’AFRICOM

Dans ce que le Département d’État américain appelle une approche  » globale de gouvernement « , les opérations militaires se sont poursuivies, et la formation de la police s’est étendue. Début 2018, 12 soldats de l’armée américaine, dirigés par le capitaine Stephen Gouthro, ont formé 200 Nigérians à l’école d’infanterie de l’armée nigériane. Facilités par l’U.S. Army Africa, huit soldats de l’Organisation d’assistance à la sécurité et de gestion de la formation et quatre soldats de la 1st Brigade Combat Team ont partagé des « tactiques de combat de terrain » avec le 26e bataillon d’infanterie de l’armée nigériane.

En juillet de cette année, les forces spéciales de l’armée américaine ont formé 25 officiers du service des bateaux spéciaux de la marine nigériane dans le cadre du programme JCET, un programme d’échange combiné conjoint de cinq semaines. Selon la responsable politique et économique par intérim du consulat américain, Merrica Heaton, cette formation est destinée à aider l’armée nigériane à mettre fin à la criminalité dans le golfe de Guinée, à « contrer les extrémistes violents dans le nord-est et à faire respecter l’État de droit dans toute la région. »

Alors que des observateurs pensaient avoir repéré un drone furtif américain top secret – le RQ-180 de Northrop Grumman – au-dessus des Philippines, le Département de la défense a vendu pour près de 500 millions de dollars d’avions à hélices au Nigeria, marquant ce que l’ambassade et le consulat des États-Unis décrivent comme un « niveau historique de coopération … entre les armées américaine et nigériane ».

L’AFRICOM a récemment confirmé que l’inauguration de 12 A-29 Super Tucanos dans l’armée de l’air nigériane jouera un « rôle essentiel dans la promotion de la sécurité et de la stabilité régionales ».

Le Pentagone a alloué 36,1 millions de dollars à l’U.S. Army Corps of Engineers pour la rénovation de la base aérienne de Kainji, qui accueillera les Super Tucanos. Outre des simulateurs d’entraînement et des unités de stockage d’armes légères, la base comprend « des pare-soleil pour les aéronefs, une nouvelle aire de chargement à chaud, des clôtures de périmètre et de sécurité, des feux d’aérodrome et diverses améliorations de l’aire de trafic, du parking, des hangars et des points de contrôle d’entrée ».

La guerre de « zone grise » contre la Chine

Après avoir délégué ses opérations à des forces spéciales, l’AFRICOM est maintenant chargé d’organiser sa présence croissante au Nigeria. Mais en plus de prévenir les perturbations de l’approvisionnement en pétrole, les États-Unis cherchent aujourd’hui à contrer l’implication de la Russie, et surtout de la Chine. Selon le média d’État américain Voice of America (VOA), la China National Offshore Oil Corporation a commencé à investir dans le secteur pétrolier public du Nigeria en 2005.

Dans une thèse publiée en 2007, l’U.S. Army War College s’est dit préoccupé par le fait que, après des « dons » d’équipements militaires chinois au Nigeria, la Chine a aidé le gouvernement à forer des centaines de puits, dans un geste de bonne volonté, pour fournir de l’eau potable. Les États-Unis ont agi pour salir l’image de la Chine. Dans le cadre de ce que les USA appellent aujourd’hui une approche « globale de gouvernement », le 96e bataillon des affaires civiles de l’armée américaine et le commandement des affaires civiles et des opérations psychologiques ont établi un réseau avec des civils nigérians, le secteur privé et des organismes d’aide pour livrer une guerre politique à la Chine. L’U.S. Army War College laisse entendre qu’il s’agissait de contrer psychologiquement l’influence de la Chine.

Le Nigeria avait signé un protocole d’accord avec la Chine en 2018 pour s’intégrer au projet mondial d’infrastructure et d’investissement de la Chine, l’initiative « Belt and Road » (BRI). Plus récemment, Voice of America a déclaré que la Chine a profité de l’instabilité pétrolière du Nigeria liée à la criminalité et au terrorisme, en investissant des milliards de dollars dans le pétrole pour stabiliser les lignes d’approvisionnement.

Du point de vue des militaires américains, cette guerre dite politique crée ce qu’ils appellent une « zone grise » de conflit, dans laquelle des domaines traditionnellement considérés comme économiques et civils sont militarisés.

L’analyste officiel Kaley Scholl écrit que dans un jeu de guerre, le 91e bataillon des affaires civiles s’était coordonné avec le 3e groupe de forces spéciales pour contrer « un conglomérat chinois qui avait annoncé la construction d’un port en eau profonde au Nigeria dans le cadre de l’Initiative Belt & Road de la Chine ». Dans ce jeu de guerre, les opérations psychologiques américaines ont battu les Chinois.

Scholl affirme que « les opérations chinoises érodent la légitimité des États-Unis et remettent en question l’ordre mondial libéral fondé sur des règles ». En réalité, l’agression impériale des États-Unis et les guerres par procuration érodent la légitimité que les planificateurs du Pentagone croient avoir.

Mais les analystes de ce genre semblent oublier que les États-Unis et la Chine sont tous deux dotés d’armes nucléaires et possèdent des missiles balistiques intercontinentaux capables de les lancer. Le Pentagone pourrait considérer le Nigeria comme un simple pion de plus dans la nouvelle partie d’échecs de sa guerre froide. Cependant, toute escalade des tensions dans les points chauds, comme Taïwan, pourrait déclencher involontairement une catastrophe nucléaire. Il s’agit apparemment d’un risque que le Pentagone est prêt à prendre pour imposer une « domination sur la totalité du spectre ».

T.J. Coles est chercheur postdoctoral au Cognition Institute de l’université de Plymouth et auteur de plusieurs ouvrages, dont le dernier est We’ll Tell You What to Think : Wikipedia, Propaganda and the Making of Liberal Consensus.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel

Notes de la traduction :

[1] On pourra noter que tous les pays limitrophes du  Nigeria sont d’anciennes colonies françaises, où la France est encore présente.

[2] Cette liste de religions est tout aussi artificielle que les frontières du pays. Le continent africain est une terre de tolérance religieuse et pratique avant tout ses traditions religieuses ancestrales : les religions des colons blancs n’y forment qu’un vernis.

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