Et si on parlait un peu du diable ?

Et si la polarisation de la société actuelle, la radicalisation des attitudes, dérivaient d’une focalisation excessive sur la malveillance que nous attribuons à ceux qui ne sont pas d’accord avec nous, et non sur la quête d’un bien commun supérieur ? Et si de plus, dans notre société de la vacuité, la haine envers l’autre – le « méchant » – était devenue une nouvelle façon de donner un sens à la vie ?

Le « diable » étant compris comme l’incarnation symbolique de certains ressorts normaux du psychisme humain, cet article s’adresse aussi bien aux athées qu’aux autres.


Par James Jeffrey
Paru sur The American Conservative sous le titre Best Not To Lose Sight Of The Devil’s Hand


Le diable – certainement en tant qu’hypothèse – est beaucoup plus présent aux États-Unis que dans mon pays natal, le Royaume-Uni. Ce dernier est tellement plus sécularisé que l’Amérique que toute discussion sur le diable est presque certaine de faire lever des sourcils, de provoquer des rires ou de se heurter à de la dérision pure et simple.

Je n’ai pas été immunisé contre ce préjugé britannique. Lorsque je vivais au Texas, chaque fois qu’un ami catholique parlait du diable au cours d’une discussion sur l’actualité et les tendances de la société qui l’inquiétaient, j’acquiesçais poliment, mais je pensais intérieurement : Du calme, l’ami, nous sommes au XXIe siècle.

Mais les récents événements survenus sur la scène mondiale – en particulier le dénouement en Afghanistan – m’ont amené à réfléchir au diable et à son rôle supposé dans les affaires humaines, alors qu’il est de plus en plus mal vu de discuter de ses pompes et de ses œuvres dans la bonne société.

« L’enfer, c’est la séparation totale d’avec Dieu, et le diable, c’est le désir de cette séparation », a écrit Aldous Huxley dans La philosophie éternelle, son anthologie des principes fondamentaux qui, selon lui, relient toutes les grandes religions et ont sous-tendu la quête religieuse tout au long de l’histoire humaine.

En Afghanistan, où j’ai été déployé en 2009, nous avons testé cette séparation, tout en donnant une solide poignée de main au diable. Je ne l’avais pas vu de cette façon à l’époque, ni après. Mais dix ans plus tard, en examinant tous les éléments – des milliards de dollars gagnés par les entreprises du secteur de la défense à la torture de prisonniers dans le centre de détention américain de la base aérienne de Bagram – je soupçonne de plus en plus que l’une des raisons pour lesquelles les choses ont si mal tourné en Afghanistan et en Irak est que nous autres, dans l’Occident progressiste, sommes devenus désinvoltes à l’égard des principes fondamentaux qui sous-tendent l’interaction du bien et du mal, et en particulier du rôle du diable dans la dynamique du mal.

Une dynamique qui n’était certainement pas inconnue d’Huxley, dont l’intérêt pour la religion et la spiritualité est rarement compris de nos jours. Huxley est surtout connu pour son classique dystopique de 1932, Le Meilleur des mondes, et ses mises en garde contre les aspects déshumanisants du « progrès » scientifique et technologique. S’il serait exagéré de dire que Huxley est un théologien – bien que je soutienne qu’il fait un aussi bon travail que d’autres personnes officiellement étiquetées comme telles – c’était un oiseau rare : un esprit phénoménalement talentueux intéressé à la fois par la science et la religion. Il les considérait comme compatibles, plutôt que mutuellement exclusives comme le font aujourd’hui de nombreuses personnes, notamment dans les communautés scientifiques et universitaires. Une grande partie de l’importante production littéraire d’Huxley – il a écrit près de 50 livres, dont des romans et des ouvrages de non-fiction, ainsi que des essais et des poèmes – repose sur sa recherche de la manière dont l’intersection entre religion et science, dans le comportement humain, en détermine les manifestations bonnes ou mauvaises.

L’une de ses meilleures tentatives, et la plus méconnue, d’exploration de cette dynamique se trouve dans son livre de 1952, Les Diables de Loudun, qui retrace les événements réels entourant un cas de possessions démoniaques et d’hystérie sexuelle dans la France du XVIIe siècle, lorsqu’Urbain Grandier, un prêtre beau et dissolu, a été accusé de conspirer avec le diable pour séduire tout un couvent de religieuses. Grandier a été jugé et déclaré coupable en 1634.

L’un des thèmes majeurs du livre est que, dès lors que l’on se concentre sur le mal plutôt que sur le bien, on risque d’être consumé par le mal que l’on tente d’éradiquer : « Aucun homme ne peut concentrer son attention sur le mal, ou même sur l’idée du mal, et ne pas être affecté », dit Huxley. « Il est extrêmement dangereux d’être plus contre le diable que pour Dieu. Tout Croisé est susceptible de devenir fou. Il est hanté par la méchanceté qu’il attribue à ses ennemis ; elle devient en quelque sorte une partie de sa personnalité. »

À la fin du récit d’Huxley, plusieurs des prêtres chargés d’exorciser les nonnes qui blasphémaient et se contorsionnaient étaient devenus fous. Une dynamique semblable à celle qui était à l’œuvre dans la France du XVIIe siècle semble avoir affecté nos interventions en Afghanistan et en Irak. Nous avons été consumés par le mal que nous pensions combattre – les Talibans et leur refuge offert à des terroristes – et nous avons fini par faire infiniment plus de mal que n’en avait fait l’attaque du 11 septembre.

Pourtant, alors que cette situation s’est avérée désastreuse sur deux décennies, avons-nous appris quelque chose ? La tendance à se concentrer sur des torts à un point tel que des pans entiers de la population sont poussés à agir de manière irrationnelle trouve son apothéose aujourd’hui, dans la « cancel culture », dans les politiques identitaires et dans les batailles actuelles contre des maux à la mode tels que le racisme et la transphobie – dont l’éradication justifie apparemment tous les moyens. Tout cela occupe une grande partie des débats et de l’attention des médias, au détriment d’autres maux dont souffre la société. En même temps, on ne parle généralement pas du bien, ce qui pourrait expliquer les nombreuses maladresses commises dans la recherche de ce qui est réellement bon ou mauvais.

Tout au long du récit de cette lutte entre les forces de la lumière et de l’obscurité – qui est placée sous microscope dans ses Diables de Loudun, mais qui a défini et sous-tendu l’histoire de l’humanité – Huxley illustre comment les périls de l’extrémisme religieux et de la paranoïa n’ont pas besoin de s’appuyer sur la main du diable ou même d’en parler, mais peuvent s’infiltrer dans le quotidien.

« La possession est plus souvent profane que surnaturelle », suggère Huxley. « Les hommes sont possédés par leur haine d’une personne, d’une classe, d’une race ou d’une nation détestées. À l’heure actuelle, les destins du monde sont entre les mains de gens démoniaques – des hommes qui sont possédés, et qui portent le mal qu’ils ont choisi de voir chez les autres. »

Bien qu’il se soit exprimé en 1952, beaucoup de choses, dans ce qu’il a dit, restent d’actualité. Si vertueux et progressistes aimions-nous à nous croire en 2021, la nature humaine est restée remarquablement stable à travers les âges. Comme le note Huxley, il existe une « identité fondamentale » de l’homme, quelle que soit l’époque, qui découle de nos « esprits incarnés dans des corps sujets à la décomposition physique et à la mort, capables de douleur et de plaisir, animés par le désir et l’horreur, et oscillant entre le besoin d’affirmation de soi et le besoin de transcendance ».

La myriade d’attitudes qu’engendre cette identité fondamentale signifie que nous sommes tout aussi susceptibles aujourd’hui de succomber à cette tendance humaine qui, tout au long de l’histoire, a consisté à pointer un index accusateur sur d’autres. C’est lui ! C’est elle ! Brûlez-les ! Certes, les bûchers n’existent plus qu’au sens figuré de nos jours, mais ils causent toujours d’énormes dommages aux individus – carrières en berne, dégâts psychologiques causée par des injures au vitriol en cascade – tout en polluant l’écosystème du débat général.

Nous ne voyons pas beaucoup de jours passer sans qu’un nouvel Urbain Grandier soit condamné. Le dernier exemple en date au Royaume-Uni est celui de Shamima Begum, 22 ans, qui est récemment apparue, dans une émission de télévision en direct d’un camp de détention en Syrie, pour demander au public britannique de lui pardonner ses transgressions : elle avait fui sa maison de l’est de Londres alors qu’elle était écolière, à 15 ans, pour se joindre à Daesh.

La demande de pardon de Begum – ainsi que sa demande de retour au Royaume-Uni pour y être jugée, sa citoyenneté ayant été annulée par le gouvernement britannique en 2019 – est tombée dans des oreilles de sourds. Les experts ont conclu : « Comme on fait son lit on se couche ». Si Begum offre un exemple pertinent de personne ayant volontairement serré la main du diable, elle a des circonstances atténuantes évidentes : Elle a fait ce choix malencontreux alors qu’elle n’était qu’une mineure, et après avoir été sollicitée en ligne. Ses défenseurs affirment qu’elle a essentiellement été victime d’un trafic sexuel.

Indépendamment des arguments sur les détails de l’affaire, en demandant à être pardonnée, Begum a invoqué l’un des principes fondamentaux du christianisme – la religion sur laquelle la civilisation occidentale est censée se fonder – à savoir le pardon, sans lequel la vie tomberait dans un chaos hobbesien de récriminations et de vendettas sans fin. Mais ce principe n’est plus guère pris en compte de nos jours.

« Il y a beaucoup de gens à qui la haine et la rage rapportent un dividende plus élevé de satisfaction immédiate que l’amour », dit Huxley, notant le « douloureux vide de l’ennui » qui imprègne la société moderne et comment « la nature a horreur du vide, même dans les cerveaux ». Cette combinaison et l’ordre sociétal qui en résulte, dans lequel les gens vivent aujourd’hui, semblent de plus en plus capables de faire basculer certains d’entre eux dans la folie, alors qu’ils se raidissent et que leurs visages se crispent face à la plus petite menace, ou à tout ce qu’ils perçoivent comme telle.

« Congénitalement agressifs, ils deviennent rapidement accros à l’adrénaline, s’adonnant délibérément à leurs passions les plus laides pour le plaisir qu’ils retirent de la stimulation de leur glandes endocrines… Se sentant bons, ils supposent naturellement qu’ils sont bons », dit Huxley. « Sachant que toute affirmation de soi finit toujours par provoquer des affirmations de soi contraires et hostiles, ils cultivent leur brutalité avec diligence. Et, bien sûr, ils se retrouvent très vite au cœur d’une bagarre. Mais la bagarre est ce qu’ils apprécient le plus, car c’est pendant qu’ils se battent que leur chimie sanguine leur permet de se sentir le plus intensément eux-mêmes ».

Tout cela ne pourrait que plaire à un certain Père du Mensonge qui, au milieu de ses émanations sulfureuses, se fend d’un sourire entendu à la vue du fracas qui en résulte.

James Jeffrey a passé neuf ans dans l’armée britannique, servant au Kosovo, en Irak et en Afghanistan, avant de d’intégrer une école de journalisme à Austin, Texas. Depuis 2012, il est free-lance en Amérique et dans la Corne de l’Afrique, écrivant pour divers médias internationaux.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Illustration : Gustave Doré, Lucifer, gravure pour La Divine Comédie de Dante

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