Made in Washington : la nouvelle stratégie de l’UE contre la Chine

Par Adriel Kasonta
Paru sur Asia Times sous le titre New EU-China strategy made in Washington


Ce document a suivi de près l’annonce de l’AUKUS.

Dans un geste assez surprenant, le 16 septembre dernier, le Parlement européen a publié une résolution sur une nouvelle stratégie UE-Chine. Ce document de 18 pages, qui mentionne la « Chine » plus de 160 fois, a été publié immédiatement après que le président américain Joe Biden, ainsi que ses fidèles frères anglo-saxons d’Australie (le Premier ministre Scott Morrison) et de Grande-Bretagne (le Premier ministre Boris Johnson), aient conclu un nouvel accord semblable à ceux de la Guerre froide, communément appelé « AUKUS ».

Pourquoi est-ce surprenant ?

Le point commun de ces deux développements est qu’ils visent à renforcer la présence des puissances occidentales dans la région indo-pacifique afin de contrer la montée en puissance de la Chine.

Le décor pour la grande gaffe était planté

Soit quelqu’un a été très rapide et a préparé la résolution de l’UE pendant la nuit (ce qui est impossible), soit elle était déjà prête à être annoncée de manière grandiloquente, une fois que les principaux auteurs de l’action anti-chinoise auraient terminé de faire acte de leadership, afin que l’UE puisse suivre.

« Nous devons survivre par nous-mêmes, comme le font les autres », a déclaré Josep Borrell, responsable de la politique étrangère de l’UE, lors de l’annonce de la grande stratégie du bloc pour la région indo-pacifique, en rappelant le mantra de l’ « autonomie stratégique » du président français Emmanuel Macron.

Borrell a également fait référence à la perte par Naval Group d’un contrat de 40 milliards de dollars annulé par le Premier ministre Morrison, qui a favorisé les sous-marins à propulsion nucléaire construits avec le savoir-faire américain. « Je comprends à quel point le gouvernement français doit être déçu », a conclu le diplomate.

Le président de l’UE, Charles Michel, a par ailleurs affirmé que l’AUKUS « démontre la nécessité d’une approche commune de l’UE dans une région d’intérêt stratégique. »

Quel est donc exactement « l’intérêt stratégique » de l’UE dans la région indo-pacifique, et quelle « approche commune » veut-elle adopter pour y parvenir ?

Le grand retour du péril jaune

« La Chine affirme un rôle mondial accru, à la fois en tant que puissance économique et en tant qu’acteur de la politique étrangère, ce qui pose de sérieux défis politiques, économiques, sécuritaires et technologiques à l’UE, ce qui a des conséquences importantes et durables sur l’ordre mondial, et fait peser de graves menaces sur le multilatéralisme fondé sur des règles et sur les valeurs démocratiques fondamentales », peut-on lire au point B de la résolution.

Le point C du document déplore le système de parti unique de la Chine et l’attachement du Parti communiste chinois au marxisme-léninisme, qui l’empêche prétendument d’embrasser des « valeurs démocratiques telles que la liberté individuelle, la liberté d’expression et la liberté de religion », comme c’est le cas dans des régions plus civilisées du monde comme l’Europe et les États-Unis.

La partie centrale de la résolution concerne la recommandation faite au vice-président de la Commission / haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (VP/HR) et au Conseil sur l’importance de développer « une stratégie UE-Chine plus affirmée, plus complète et plus cohérente qui unisse tous les États membres et façonne les relations avec la Chine dans l’intérêt de l’UE dans son ensemble », (article 1 (a).

Sous l’article 1 (b), nous pouvons voir que cette stratégie devrait être fondée sur six piliers :

  • un dialogue ouvert et coopération sur les défis mondiaux ;
  • un engagement renforcé sur les valeurs universelles, les normes internationales et les droits de l’homme ;
  • une analyse et identification des risques, des vulnérabilités et des défis ;
  • la création de partenariats avec des partenaires partageant les mêmes idées ;
  • la promotion d’une autonomie stratégique ouverte, y compris dans les relations commerciales et d’investissement ;
  • la défense et promotion des valeurs et des intérêts européens fondamentaux par la transformation de l’UE en acteur géopolitique plus efficace.

Chaque pilier est riche de multiples articles, je ne mentionnerai donc que les plus importants.

S’il faut admettre que certains de ces piliers ont le mérite de préconiser une coopération indispensable pour « empêcher l’Afghanistan de devenir une nouvelle base terroriste et décourager la Corée du Nord de poursuivre son programme nucléaire », ou de s’attaquer à des questions telles que l’environnement et le changement climatique, la reprise économique après la pandémie et la lutte contre les crises sanitaires mondiales, force est de constater que le ton général est hautement condescendant, pour ne pas dire néocolonial.

Divide et impera 2.0

Outre ses nombreuses doléances et exigences scandaleuses, nous pouvons constater la persistance de ce qu’Antony Anghie, professeur à la faculté de droit de l’Université nationale de Singapour et secrétaire général de la Société asiatique de droit international, appelle la « dynamique de la différence ».

Dans le cas présent, il s’agit de la « différence » entre les cultures européennes démocratiques et civilisées et les cultures communistes autoritaires non européennes, les droits de l’homme étant présentés comme le nœud du problème.

Alors que les droits de l’homme sont l’acquis le plus précieux obtenu par le monde officiellement colonisé au cours de sa lutte permanente avec les puissances coloniales occidentales, dans ce document, selon l’article de la politologue de l’Université d’Oxford Jeanne Morefield intitulé « When neoliberalism hijacked human rights » (« Quand le néolibéralisme a pris en otage les droits de l’homme ») publié dans Jacobin mag le 1er mai 2020, ils servent « d’arme à utiliser contre les projets anticoloniaux » comme, par exemple, l’initiative chinoise Belt and Road.

Il convient de mentionner que Bruxelles perçoit l’Initiative Belt and Road comme une « menace provenant de la Chine », ainsi que d’autres initiatives comme la « stratégie de double circulation, le 14e plan quinquennal, et les politiques Made in China 2025, China Standards 2035 et 16+1, y compris sa modernisation militaire et le renforcement de ses capacités » – comme nous pouvons le lire sous l’article 22 de la résolution.

« Nous voulons créer des liens et non des dépendances », a déclaré dans une pique à l’intention de Pékin, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dans le cadre de la promotion du projet « Global Gateway » visant à concurrencer la BRI.

« Nous sommes bons dans le financement de routes. Mais cela n’a pas de sens pour l’UE de construire une route parfaite entre une mine de cuivre appartenant à la Chine et un port appartenant à la Chine. Nous devons être plus intelligents lorsqu’il s’agit de ce type d’investissements », a conclu Von der Leyen, ajoutant que la priorité serait donnée aux projets de connectivité qui doivent être discutés lors d’un sommet régional, en février prochain.

Ses commentaires s’inscrivent dans une campagne de dénigrement en cours, qui accuse la Chine de pratiquer la « diplomatie du piège de la dette ». Ce qui, pour ceux qui connaissent bien le sujet, n’est rien d’autre qu’un slogan inventé par la propagande indienne en 2017, comme l’affirme Deborah Bräutigam, professeur d’économie politique internationale et directrice de l’Initiative de recherche Chine-Afrique à l’École des hautes études internationales (SAIS) de l’Université Johns Hopkins, dans un article publié dans la revue Area Development and Policy, le 9 décembre 2019.

Pour faire simple, « le « piège de la dette » chinois est une fable », comme le souligne une tribune publiée dans l’Atlantic et cosignée par Bräutigam et Meg Rithmire, professeur associée à la Harvard Business School.

Droits de l’homme et double standard bien commode

Poursuivant son instrumentalisation des droits de l’homme, la résolution de l’entité qui a « sous-développé l’Afrique », pour rappeler le célèbre livre éponyme de Walter Rodney, appelle également « le Haut Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme à lancer des enquêtes juridiques indépendantes sur les allégations de génocide, de crimes contre l’humanité et de violations des droits de l’homme, y compris de programmes de travail forcé mis en place dans plusieurs régions de Chine », à savoir le Xinjiang.

Alors que le complexe du Sauveur blanc s’exprime ostensiblement dans presque tous les points de cette résolution néocoloniale, l’UE, qui s’engage à rechercher un accord commercial séparé avec Taïwan, veut s’ingérer dans les affaires intérieures de Hong Kong (en rupture claire avec la politique « Une seule Chine ») et déployer (aussi inepte que cela puisse paraître, compte tenu de son faible potentiel naval) davantage de navires en mer de Chine méridionale pour tenir en échec la puissance non blanche montante, et exige de la part de la Chine qu’elle mette « le principe de réciprocité [*] au cœur » de leurs relations bilatérales en matière de commerce et d’investissement.

Mais ce « concept politique occidental […] est voué à l’échec », pour citer un investisseur privé français basé à Hong Kong, David Baverez, que j’avais interviewé pour Asia Times en mars dernier.

« Si je suis chinois, comment pouvez-vous me demander la réciprocité quand je vous ouvre un marché de 1,4 milliard de consommateurs ? » a demandé David Baverez.

L’horloge de l’apocalypse continue son tic-tac

Malgré sa prétendue quête grandiose d’ « autonomie stratégique », l’UE insiste sur une politique visant à « développer et promouvoir une relation transatlantique ambitieuse et dynamique avec le gouvernement américain, fondée sur notre histoire, nos valeurs et nos intérêts communs, dans le cadre d’un dialogue transatlantique sur la Chine ».

En pratique, cela signifie que Bruxelles souhaite non seulement aligner sa politique étrangère à l’égard de Pékin sur celle des États-Unis afin de soutenir sa quête d’hégémonie mondiale mais, ce faisant, elle exagère dangereusement toute menace potentielle qui pourrait venir de la Chine et de son système politique.

Poussée par des motifs commerciaux et économiques, l’UE tente de justifier l’expansion occidentale et sa prétendue domination morale en lançant une nouvelle « mission civilisatrice », mais cette fois à l’encontre des barbares communistes chinois, dont la richesse est tentante mais dont l’existence est méprisée.

Ce qu’il faut retenir, c’est que « contenir la Chine n’est pas une option réalisable », comme l’a écrit il y a quelque temps le journaliste britannique Martin Wolf dans une tribune éponyme publiée dans le Financial Times. Il n’y a donc pas grand-chose à faire, si ce n’est déclencher une guerre nucléaire contre la deuxième économie du monde et, en fin de compte, dans un scénario digne du Dr Folamour, anéantir la planète entière.

Sachant cela, et si elle tirait les leçons de ses expériences souvent peu glorieuses dans ses relations avec les peuples non-européens, Bruxelles devrait s’abstenir d’imiter l’approche maximaliste qui émerge aux États-Unis, car elle conduira sans aucun doute, en retour, à voir encore plus de partisans de la ligne dure dans l’Empire du Milieu.

Après tout, pour paraphraser les mots de Philip Stephens, directeur du comité éditorial et commentateur politique en chef du Financial Times, tomber encore davantage dans les bras de Washington n’équivaut pas à une politique étrangère autonome.

« Les Européens ne réfléchissent toujours pas de manière stratégique à la question de savoir où se situent leurs propres intérêts fondamentaux », a déclaré Kishore Mahbubani dans une interview par le regretté Andrew Moody pour le China Daily publiée le 12 mai 2020, ajoutant qu’ils « continuent à tort de supposer que leurs intérêts stratégiques fondamentaux sont alignés sur ceux des États-Unis. »

L’éminent ancien diplomate singapourien a également expliqué que « la partie clé du mot géopolitique est « géo », et cela concerne la géographie. »

Puisque l’UE s’efforce de se transformer « en un acteur géopolitique plus efficace », les politiciens et décideurs européens seraient bien avisés de sortir de l’ombre de Washington et, au lieu de jeter de l’huile sur le feu d’une concurrence de plus en plus hostile entre les deux plus grandes économies du monde, d’essayer de faire de leur mieux pour positionner Bruxelles comme médiateur crédible.

Pour commencer, au lieu de se faire concurrence, ils devraient écouter Mahbubani et commencer à s’associer à la Chine « pour développer l’Afrique, afin de prévenir de futures vagues de migrants en provenance » de ce continent. S’ils n’y parviennent pas et « suivent leur cœur plutôt que leur tête », cette UE – qu’ils veulent tant préserver en se joignant aux États-Unis pour contrarier leur allié le plus important dans la lutte contre les défis les plus pressants de l’avenir – est condamnée.

C’est maintenant. Il n’y aura pas de deuxième chance.

Traduction Corinne Autey-Roussel

Notes de la traduction :

[*] Au XIXe siècle, la première guerre de l’opium, lancée par l’Empire britannique avait pour principale cause un important déficit commercial du côté britannique. En effet, la Chine exportait vers le Royaume-Uni beaucoup plus qu’elle n’importait, et refusait déjà le « principe de réciprocité » parce qu’elle n’avait tout simplement pas besoin de ce que l’Europe produisait. L’histoire se répète, l’UE et les USA enregistrant tous deux des déficits commerciaux importants avec la Chine, à ceci près que cette fois, le problème ne sera pas résolu par la « diplomatie de la canonnière » coloniale.

Voir Guerres de l’opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales

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