La Chine en marche vers la quatrième révolution industrielle

Pendant que des milliardaires occidentaux déconnectés rêvent tout éveillés aux capacités des nouvelles technologies à les rendre immortels (?), la Chine utilise lesdites technologies pour ce qu’elles peuvent réellement apporter, concrètement, au progrès du pays. Et si nous retrouvions le pragmatisme et la créativité dont l’Occident se targuait depuis le XIXe siècle, et qui aujourd’hui nous ont manifestement abandonnés, pour lui emboîter le pas ? Pour autant que nous ayons encore une chance de la rattraper…

Note : l’auteur oppose le dynamisme chinois à la passivité actuelle des USA. Inutile de dire que cela s’applique à l’UE, donc à la France aussi.


Par David P. Goldman
Paru sur Asia Times sous le titre China marches on towards Fourth Industrial Revolution


Les prédictions des experts sur l’effondrement prochain de la Chine sont les dernières illusions d’une élite paresseuse qui ne comprend pas l’impact de l’IA.

Lorsque le Covid-19 a frappé la Chine avant le reste du monde, les médias occidentaux ont parlé de « moment Tchernobyl » pour la Chine. Le succès remarquable de Pékin dans l’éradication de la pandémie a mis fin à cette légende. Mais chaque hoquet sur les marchés chinois suscite de nouvelles prédictions de déclin économique chinois.

George Friedman, de Stratfor, déclare que « la puissance de la Chine a été largement surestimée », et que la Chine devra revoir ses ambitions mondiales à la baisse en raison de circonstances difficiles.

Hal Brands et Michael Beckley écrivent dans Foreign Policy, « le problème est que la Chine est en déclin ». « Depuis la fin des années 2000, affirment-ils, les moteurs de l’essor de la Chine ont soit stagné, soit complètement changé de direction. »

Il s’agit là des illusions d’une élite paresseuse qui a laissé s’éroder les avantages de l’Amérique en matière de production, de technologie et d’éducation au cours des 20 dernières années – une élite qui n’a rien à dire sur la façon d’inverser ce déclin.

La Chine a un méchant problème financier dans un secteur immobilier surendetté, mais les pays qui ont d’importants excédents courants et d’énormes taux d’épargne ne connaissent pas de crises. Ils ont des réorganisations. Et la Chine a un problème démographique, mais pas aussi grave que celui du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan, et à peine plus grave que celui de l’Amérique.

Ce que les experts prennent pour la lumière au bout du tunnel est plutôt le phare de l’express qui arrive à toute allure, à savoir la quatrième révolution industrielle.

Les Américains ne se souviennent pas de la panique de 1873 et de la longue dépression de six ans qui l’a suivie, ni des paniques de 1893, 1896, 1901 ou 1907. Ils se souviennent du chemin de fer transcontinental, de la faucheuse McCormack, du leadership d’Andrew Carnegie dans la production d’acier, de la fourniture de kérosène bon marché par John D. Rockefeller pour l’éclairage, de l’électrification des villes et de la production en série du modèle T par Henry Ford.

Carnegie avait emprunté son procédé de fabrication de l’acier à l’inventeur britannique Henry Bessemer et Edison avait emprunté l’ampoule électrique à l’inventeur britannique Joseph Swan (qui avait poursuivi Edison en justice pour violation de brevet et gagné son procès). Les talents britanniques gagnaient de l’argent facile, laissant aux Américains le soin de transformer les idées britanniques en production de masse américaine à une échelle inconnue jusqu’alors.

Aujourd’hui, ce sont les Américains qui ne veulent pas se salir les mains, et les meilleurs talents américains programment des applications pour smartphones dans l’espoir d’une richesse instantanée.

Dans une génération, les Chinois ne se souviendront pas de la misère d’Ant Financial, ni de la chute du géant immobilier Evergrande, ni de la pénurie d’électricité de cette année, ni de tous les petits obstacles à la quatrième révolution industrielle. Ils se souviendront des entrepôts automatisés, des ports intelligents fonctionnant sur les réseaux 5G, des mines exploitées à distance, des usines de robots capables de s’autoprogrammer et des taxis sans chauffeur.

Tout cela se passe actuellement en Chine, et à grande échelle. Les vidéos en lien sur Youtube fournissent plus d’informations que tout ce que vous pourrez lire dans les médias occidentaux. Les applications de l’intelligence artificielle (IA) en Chine ressemblent à de la science-fiction, mais elles sont bien réelles et se déploient sous nos yeux.

L’application du big data et de l’IA à la fabrication flexible, à la logistique intelligente, aux soins de santé et à d’autres domaines promet de transformer la vie économique aussi profondément que la deuxième révolution industrielle a changé les États-Unis et l’Allemagne.

Les historiens pourraient bien dater le début de la révolution de l’IA à janvier 2020, lorsque la pandémie de Covid-19 a frappé la Chine. Comme l’ont écrit en août dernier Eric Schmidt, ancien PDG de Google, et Graham Allison, historien à Harvard :

Le virus a également levé le voile sur l’une des compétitions les plus importantes de ce siècle : la rivalité entre les États-Unis et la Chine pour la suprématie en matière d’intelligence artificielle (IA). La scène qui a été révélée devrait alarmer les Américains. La Chine n’est pas seulement en voie de dépasser les États-Unis, elle est déjà en train de surpasser les capacités américaines là où cela compte le plus.

La plupart des Américains pensent que l’avance de leur pays en matière de technologies de pointe est inattaquable… En réalité, la Chine est déjà un concurrent à part entière en termes d’applications commerciales et de défense de l’IA. La Chine ne se contente pas d’essayer de maîtriser l’IA, elle la maîtrise de fait…

Pour stopper la propagation du virus, la Chine a confiné toute la population de la province de Hubei – 60 millions de personnes. C’est plus que le nombre de résidents de tous les États de la côte Est des États-Unis, de la Floride au Maine. La Chine a maintenu ce cordon sanitaire massif en utilisant des algorithmes améliorés par l’IA pour suivre les mouvements des habitants et augmenter les capacités de dépistage, tandis que de nouvelles installations de soins de santé massives étaient construites…

Les grandes entreprises technologiques chinoises ont réagi rapidement en créant des applications d’ « d’état de santé » pour suivre les mouvements des citoyens et déterminer si des personnes devaient être mises en quarantaine. L’IA a ensuite joué un rôle essentiel en aidant les autorités chinoises à faire respecter les quarantaines et à effectuer un suivi exhaustif des cas-contact. Grâce aux ensembles de données de grande échelle de la Chine, les autorités de Pékin ont réussi là où le gouvernement de Washington, DC, a échoué.

J’ai couvert cette actualité pour Asia Times en mars 2020.

Tous les grands ports chinois sont entièrement automatisés ou presque. L’automatisation industrielle, bien qu’impressionnante, est encore en phase pilote : Huawei dit avoir 16 000 réseaux 5G en cours de développement pour l’automatisation d’usines, une petite fraction des 2,8 millions d’usines du pays (en 2015), mais plus que suffisante pour établir la viabilité de ce concept. Et le géant chinois des télécommunications a installé des réseaux 5G dans 1 800 des 34 000 hôpitaux du pays.

La Chine a transformé une population d’agriculteurs en travailleurs industriels, faisant passer 600 millions de personnes de la campagne à la ville en moins de 40 ans, et décuplant au passage le revenu par habitant.

Il a fallu aux États-Unis de 1870 à 1995 pour décupler leur PIB réel par habitant. La Chine l’a réussi en 28 ans, de 1992 à 2020. Il est certainement vrai, comme l’écrivent Brand et Beckley, que la Chine a tiré parti de cette source de croissance. Les dirigeants chinois sont mauvais dans de nombreux domaines, mais ils sont très bons dans un domaine important, à savoir la planification de la productivité future.

Deng Xiaoping a transformé les paysans chinois en ouvriers d’usine, et Xi Jinping transforme les fils d’ouvriers d’usine en ingénieurs. Seuls 2 % des Chinois âgés de 55 ans ou plus – ceux qui avaient une vingtaine d’années lorsque Deng Xiaoping avait lancé les réformes économiques de la Chine en 1989 – avaient une formation universitaire. Mais 27 % des Chinois qui ont aujourd’hui une vingtaine d’années sont titulaires d’un diplôme universitaire, et cette proportion va continuer à croître.

La Chine délivre aujourd’hui sept fois plus de baccalauréats en STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) que les États-Unis et trois fois plus de doctorats en STEM. Une enquête chinoise de 2020 affirme que la proportion de lycéens chinois qui ont l’intention de poursuivre des études supérieures est plus élevée que celle de leurs homologues américains.

Une nation industrialisée à niveau de vie occidental est déjà en gestation en Chine. L’économiste Lin Yifu, ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, souligne que les provinces et les villes les plus développées de Chine constituent un pays dans le pays, avec un PIB par habitant proche de celui des États-Unis. Dans un livre dont la sortie est prévue à la fin du mois, il écrit :

À la fin du XIXe siècle, les États-Unis et l’Allemagne ont mené la deuxième révolution industrielle. À cette époque, les niveaux de revenu et de technologie les plus élevés se trouvaient au Royaume-Uni. Les États-Unis et l’Allemagne tentaient de le rattraper en termes de niveaux de revenus. En termes de parité de pouvoir d’achat, le PIB par habitant des États-Unis en 1870 représentait 76,6 % de celui du Royaume-Uni, et celui de l’Allemagne 57,6 % de celui du Royaume-Uni.

Les sept provinces et villes dont le PIB par habitant est le plus élevé dans mon pays – Pékin, Shanghai, Tianjin, Jiangsu, Zhejiang, Fujian et Guangdong – comptent au total 350 millions d’habitants. Le PIB par habitant de ces sept provinces et villes a atteint 54,5 % de celui des États-Unis, ce qui correspond à peu près au niveau du PIB par habitant de l’Allemagne par rapport à celui du Royaume-Uni, lorsque l’Allemagne a commencé à mener la deuxième révolution industrielle.

Yin ajoute : « Dans la recherche et le développement technologiques, le capital humain est le principal paramètre. » La Chine, note-t-il, dispose d’un vivier de talents beaucoup plus important, avec sa population quatre fois supérieure à celle des États-Unis. « La taille même de la Chine lui confère des « économies d’échelle », avec un « coût marginal des produits et des services plus faible » et une « compétitivité plus forte sur le marché international ». Lorsque de nouvelles normes technologiques sont établies en concurrence avec les pays développés, la population de mon pays et la taille de son marché lui confèrent un avantage comparatif. »

En outre, « mon pays est celui qui possède l’éventail le plus complet d’industries, de sorte que le temps nécessaire à une nouvelle technologie pour passer du concept à la production est plus court, et à un coût moindre. »

La Chine est sérieuse, concentrée et disciplinée dans sa campagne pour mener la quatrième révolution industrielle. Les États-Unis, au mieux, n’accordent qu’un intérêt de pure forme à ce concept et, au pire, ignorent le problème, pour mieux se concentrer sur la « diversité » et l' »équité ». [*]

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo : Shanghaï, Wei Zhu / Pixabay

[*] Note de la traduction : le concept d’ « équité » est un des nouveaux éléments de langage obligatoires de la philanthropie américaine. Il est de tous les rapports, communiqués, déclarations de valeurs, etc. Il consiste grosso modo en une fusion des concepts de « diversité » et d’ « inclusivité », sans qu’une définition claire n’en ait encore été dégagée.

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :