OTAN : La « guerre cognitive » est lancée, seconde partie

(« Je fais des reportages sur des sujets parfois vraiment déconcertants, mais les recherches que j’ai effectuées pour ce sujet sont parmi les plus terrifiantes que j’ai faites au cours de mes années de journalisme:

L’OTAN développe une « guerre cognitive », menant une « bataille pour votre cerveau », pour « faire de chacun une arme » – Ben Norton)


Par Ben Norton
Paru sur The Grayzone sous le titre Behind NATO’s ‘cognitive warfare’: ‘Battle for your brain’ waged by Western militaries et Consortium News sous le titreNATO’s Plans to Hack Your Brain


Retrouvez la première partie ici. 

L’étude de l’OTAN sur la guerre cognitive met en garde contre une « cinquième colonne intégrée »

Une étude menée par François du Cluzel, responsable du Hub d’innovation de l’OTAN, de juin à novembre 2020, a été parrainée par le Commandement allié Transformation du cartel militaire, et publiée sous la forme d’un rapport de 45 pages en janvier 2021 (PDF).

Ce document glaçant montre comment la guerre contemporaine a atteint une sorte de stade dystopique, autrefois imaginable uniquement dans la science-fiction.

« La nature de la guerre a changé », souligne le rapport. « La majorité des conflits actuels restent en dessous du seuil de la définition traditionnellement acceptée de la guerre, mais de nouvelles formes de guerre sont apparues, comme la guerre cognitive (acronyme anglaiss CW), tandis que l’esprit humain est désormais considéré comme un nouveau front. »

Pour l’OTAN, la recherche sur la guerre cognitive n’est pas seulement défensive, elle est aussi très clairement offensive.

« Développer des capacités de nuire aux processus cognitifs des adversaires sera une nécessité », indique clairement le rapport de du Cluzel. « En d’autres termes, l’OTAN devra obtenir la capacité de sauvegarder son processus de prise de décision et de perturber celui de l’adversaire. »

Et n’importe qui peut être la cible de ces opérations de guerre cognitive : « Tout utilisateur des technologies modernes de l’information est une cible potentielle. Elles visent l’ensemble du capital humain d’une nation », ajoute sinistrement le rapport.

« Outre l’exécution potentielle d’une guerre cognitive en complément d’un conflit militaire, elle peut également être menée seule, sans aucun lien avec un engagement des forces armées », poursuit l’étude. « De plus, la guerre cognitive est potentiellement sans fin puisqu’il ne peut y avoir de traité de paix ou de capitulation dans ce type de conflit. »

Tout comme ce nouveau mode de combat n’a pas de frontières géographiques, il n’a pas non plus de limite dans le temps : « Ce champ de bataille est mondial via l’internet. Sans début ni fin, cette conquête ne connaît aucun répit, rythmée par les notifications de nos smartphones, en tout lieu, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. »

L’étude parrainée par l’OTAN note que « certains pays de l’OTAN ont déjà reconnu que les techniques et technologies des neurosciences ont un fort potentiel d’utilisation opérationnelle dans diverses entreprises de sécurité, de défense et de renseignement. »

Elle parle de percées dans les « méthodes et technologies neuroscientifiques » (neuroS/T), et précise « l’utilisation des résultats et des produits de la recherche pour faciliter directement les performances des combattants, l’intégration d’interfaces homme-machine pour optimiser les capacités de combat des véhicules semi-autonomes (par exemple, les drones), et le développement d’armes biologiques et chimiques (c’est-à-dire les neuroarmes) ».

Le Pentagone fait partie des principales institutions qui font progresser ces recherches inédites, comme le souligne le rapport : « Bien qu’un certain nombre de nations aient poursuivi et poursuivent actuellement des travaux de recherche et de développement neuroscientifiques à des fins militaires, les efforts les plus proactifs à cet égard ont peut-être été menés par le Département de la défense des États-Unis, les travaux de recherche et de développement les plus notables et les plus avancés étant menés par la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) et l’Intelligence Advanced Research Projects Activity (IARPA). »

Selon l’étude, les utilisations militaires de la recherche en neurosciences et technologies de l’information comprennent la collecte de renseignements, la formation, « l’optimisation des performances et de la résilience du personnel de combat et de soutien militaire » et, bien sûr, « l’utilisation directe des neurosciences et neurotechnologies à des fins militaires ».

Cette militarisation des neurosciences et neurotechnologies peut être et sera fatale, a clairement indiqué l’étude parrainée par l’OTAN. La recherche peut « être utilisée pour atténuer l’agression et favoriser les cognitions et les émotions d’affiliation ou de passivité ; induire des morbidités, des handicaps ou de la souffrance ; et « neutraliser » des adversaires potentiels ou provoquer leur mortalité » – en d’autres termes, pour mutiler et tuer des gens.

Image de couverture du rapport parrainé par l’Otan sur la guerre cognitive, 2020

Le rapport cite le général de division américain Robert H. Scales, qui résume la nouvelle philosophie de combat de l’OTAN : « La victoire se définira davantage par la conquête du terrain psycho-culturel que par celle du terrain géographique ».

Et tandis que l’OTAN développe des tactiques de guerre cognitive pour « s’emparer du psycho-culturel », elle s’arme aussi de plus en plus dans divers domaines scientifiques.

L’étude parle du « creuset des sciences des données et des sciences humaines », et souligne que « la combinaison des sciences sociales et de l’ingénierie des systèmes sera essentielle pour aider les analystes militaires à améliorer la production de renseignements. »

« Si la puissance cinétique ne permet pas de vaincre l’ennemi, la psychologie et les sciences comportementales et sociales connexes sont appelées à combler le vide. »

« L’exploitation des sciences sociales sera centrale dans l’élaboration du plan d’opérations du domaine humain », poursuit le rapport. « Il soutiendra les opérations de combat en fournissant des plans d’action potentiels pour l’ensemble de l’Environnement humain local, y compris les forces ennemies, mais aussi en déterminant les éléments humains clés tels que le centre de gravité cognitif, et la définition du comportement souhaité comme état final. »

Toutes les disciplines universitaires seront impliquées dans la guerre cognitive, et pas seulement les sciences dures. « Au sein de l’armée, les compétences en anthropologie, ethnographie, histoire, psychologie, entre autres, seront plus que jamais mobilisées pour  coopérer avec l’armée », indique l’étude.

Le rapport s’achève sur une citation inquiétante : « Les progrès réalisés aujourd’hui dans les domaines des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives (NBIC), dopés par la marche apparemment imparable d’une troïka triomphante composée de l’intelligence artificielle, des Big Data et de la « dépendance au numérique » civilisationnelle, ont créé une perspective bien plus inquiétante : une cinquième colonne intégrée où chacun, à son insu, se comporte selon les plans de l’un de nos adversaires. »

« Le concept moderne de la guerre n’est pas une question d’armes mais d’influence », posait-il. « La victoire à long terme restera uniquement dépendante de la capacité à influencer, affecter, changer ou impacter le domaine cognitif. »

L’étude parrainée par l’OTAN se termine par un paragraphe de conclusion selon lequel, clairement, l’objectif ultime de l’alliance militaire occidentale n’est pas seulement le contrôle physique de la planète, mais aussi le contrôle de l’esprit des gens :

« La guerre cognitive pourrait bien être l’élément manquant qui permet de passer de la victoire militaire sur le champ de bataille à un succès politique durable. Le domaine humain pourrait bien être le domaine décisif dans lequel les opérations multi-domaines permettent d’obtenir l’effet souhaité par le commandant. Les cinq premiers domaines peuvent donner des victoires tactiques et opérationnelles ; seul le domaine humain peut donner la victoire finale et complète. »

Un officier canadien des opérations spéciales souligne l’importance de la guerre cognitive

Lorsque François du Cluzel, le chercheur de l’OTAN qui a mené l’étude sur la guerre cognitive, a conclu ses remarques dans le cadre du panel de l’Association canadienne de l’OTAN du 5 octobre, il a été suivi par Andy Bonvie, un commandant du Centre d’entraînement aux opérations spéciales du Canada.

Fort de plus de 30 ans d’expérience au sein des Forces armées canadiennes, Bonvie a expliqué comment les armées occidentales utilisent les recherches menées par du Cluzel et d’autres, et incorporent de nouvelles techniques de guerre cognitive dans leurs activités de combat.

La guerre cognitive est un nouveau type de guerre hybride pour nous, a déclaré Bonvie. « Et cela signifie que nous devons examiner les seuils traditionnels de conflit et comment les choses qui sont faites se produisent sous ces seuils de conflit : les attaques cognitives, les formes non cinétiques et les menaces non militaires. Nous devons mieux comprendre ces attaques et adapter nos actions et notre formation en conséquence pour être en mesure d’opérer dans ces différents environnements. »

Bien qu’il ait présenté les actions de l’OTAN comme « défensives », affirmant que les « adversaires » utilisent des tactiques de guerre cognitive contre eux, Bonvie a été sans ambiguïté sur le fait que les armées occidentales développent elles-mêmes ces techniques, afin de conserver un « avantage tactique ».

« Nous ne pouvons pas perdre l’avantage tactique pour les troupes que nous plaçons à l’avant, car elles [ces techniques, NdT]  couvrent non seulement le plan tactique, mais aussi le plan stratégique », a-t-il déclaré.  » Certaines des différentes capacités dont nous disposons et dont nous bénéficions pourraient tout à coup être retournées contre nous. Nous devons donc mieux comprendre la rapidité avec laquelle nos adversaires s’adaptent, puis être en mesure de prédire où ils iront à l’avenir, afin de nous aider à maintenir l’avantage tactique de nos troupes. »

‘La guerre cognitive est la forme de manipulation la plus avancée à ce jour’

Marie-Pierre Raymond, lieutenant-colonel canadien retraitée qui occupe actuellement le poste de « scientifique de la défense et gestionnaire de portefeuille d’innovation » pour le programme Innovation pour l’excellence et la sécurité de la défense des Forces armées canadiennes, s’est également jointe au panel du 5 octobre.

« Il est loin, le temps où la guerre était menée pour acquérir plus de terres », a déclaré Raymond. « Maintenant, le nouvel objectif est de changer les idéologies des adversaires, ce qui fait du cerveau le centre de gravité de l’humain. Et cela fait de l’humain le domaine contesté, et l’esprit devient le champ de bataille. »

« Lorsque nous parlons de menaces hybrides, la guerre cognitive est la forme de manipulation la plus avancée observée à ce jour », a-t-elle ajouté, notant qu’elle vise à influencer la prise de décision des individus et « à influencer un groupe d’individus dans leur comportement, dans le but d’obtenir un avantage tactique ou stratégique. »

Raymond a noté que la guerre cognitive recoupe aussi fortement l’intelligence artificielle, les big data et les réseaux sociaux, et reflète « l’évolution rapide des neurosciences comme outil de guerre. »

Raymond aide à superviser le Défi innovation automne 2021 de l’OTAN pour le compte du Département de la défense nationale du Canada, qui a délégué les responsabilités de gestion au programme Innovation pour l’excellence et la sécurité en matière de défense (IDEaS) de l’armée, où elle travaille.

Dans un jargon très technique, Raymond a indiqué que le programme de guerre cognitive n’est pas seulement défensif, mais aussi offensif : « Ce défi appelle une solution qui soutiendra le domaine humain naissant de l’OTAN et lancera le développement d’un écosystème de la cognition au sein de l’alliance, et qui soutiendra le développement de nouvelles applications, de nouveaux systèmes, de nouveaux outils et de concepts menant à des actions concrètes dans le domaine cognitif. »

Elle a souligné que cela « nécessitera une coopération soutenue entre les alliés, les innovateurs et les chercheurs pour permettre à nos troupes de combattre et de gagner dans le domaine cognitif. C’est ce que nous espérons voir émerger de cet appel aux innovateurs et aux chercheurs ».

Pour susciter l’intérêt des entreprises pour le défi d’innovation de l’OTAN, Raymond a déclaré : « Les candidats bénéficieront d’une visibilité nationale et internationale et recevront des récompenses en espèces pour la meilleure solution. » Elle ajoute ensuite, de façon alléchante : « Les candidats pourraient également bénéficier de l’accès potentiel que cela leur donnera à un marché de 30 pays. »

Un officier militaire canadien appelle les entreprises à investir dans la recherche de l’OTAN sur la guerre cognitive

L’autre institution qui gère le Défi innovation de l’OTAN automne 2021 au nom du Département de la défense nationale du Canada est le Commandement des forces d’opérations spéciales (CANSOFCOM).

Un officier canadien qui travaille avec le COMFOSCAN, Shekhar Gothi, était le dernier panéliste de l’événement organisé par l’Association OTAN du Canada le 5 octobre. Gothi est l’officier en charge de l’ « innovation » du COMFOSCAN pour le sud de l’Ontario.

Il a conclu l’événement en lançant un appel à des investissements d’entreprises privées dans la recherche sur la guerre cognitive de l’OTAN.

Le Défi Innovation semestriel fait « partie du rythme de combat de l’OTAN », a déclaré Gothi avec enthousiasme.

Il a indiqué qu’au printemps 2021, le Portugal a accueilli un défi d’innovation de l’OTAN axé sur la guerre dans l’espace.

Au printemps 2020, les Pays-Bas ont accueilli un défi d’innovation de l’OTAN axé sur le Covid-19.

Gothi a rassuré les investisseurs en expliquant que l’OTAN fera tout pour défendre leurs résultats : « Je peux assurer à tous qu’avec le défi d’innovation de l’OTAN, tous les innovateurs conserveront le contrôle total de leur propriété intellectuelle. L’OTAN ne prendra donc pas le contrôle de cette propriété. Le Canada non plus. Les innovateurs conserveront le contrôle de leur propriété intellectuelle. »

Ce commentaire a constitué une conclusion appropriée au panel, en affirmant que l’OTAN et ses alliés du complexe militaro-industriel ne cherchent pas seulement à dominer le monde et les humains qui l’habitent à l’aide de techniques sinistres de guerre cognitive, mais aussi à s’assurer que les entreprises et leurs actionnaires continueront de faire des profits grâce à ces efforts impériaux.

Traduction Corinne Autey-Roussel

1 réponse

  1. 13 octobre 2021

    […] Traduction Corinne Autey-Roussel/Entelekheia […]

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