Géopolitique : La Russie trace une ligne rouge pour les USA en Asie centrale

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Asia Times et Indian Punchline sous le titre Russia draws a red line for US in Central Asia


Le plan du Pentagone pour la mise en œuvre d’opérations « au delà de l’horizon » en Afghanistan s’avère chimérique.

Moscou a déclaré catégoriquement qu’elle n’accepterait pas de présence militaire américaine en Asie centrale. Cette réaffirmation a été faite au niveau du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Ryabkov, qui a dit à l’agence TASS que le sujet de l’Afghanistan avait été abordé lors d’une réunion avec Victoria Nuland, sous-secrétaire d’État américaine en visite à Moscou mardi.

Ryabkov a ajouté : « Nous avons souligné le caractère inacceptable d’une présence militaire américaine dans les pays d’Asie centrale, sous quelque forme que ce soit. »

Prima facie, Ryabkov a écrasé la campagne médiatique de désinformation de Washington selon laquelle, lors du sommet russo-américain de Genève en juin, le président Vladimir Poutine avait proposé au président Joe Biden d’accueillir le Pentagone dans les bases russes de la région d’Asie centrale, pour lui permettre de mener de futures opérations (« au delà de l’horizon ») en Afghanistan.

Le Wall Street Journal avait précédemment indiqué, selon ses sources, que la Russie et les États-Unis auraient discuté de la possibilité pour l’armée américaine d’utiliser les bases russes de l’Asie centrale au niveau du général Mark Milley, le président des chefs d’état-major interarmées, et du général Valery Gerasimov, le chef d’état-major général russe, lors d’une réunion à Helsinki le 24 septembre « à la demande de l’équipe du Conseil national de sécurité du président Biden ».

Le stratagème de Washington semble avoir été de créer des idées fausses sur les intentions de la Russie parmi les États d’Asie centrale. Pour être sûr, juste avant la réunion des deux généraux à Helsinki, le secrétaire d’État américain Antony Blinken avait également participé à une réunion ministérielle dite C5+1 le 22 septembre pour discuter de la « coordination sur l’Afghanistan » avec ses homologues d’Asie centrale.

Dans la foulée, la secrétaire d’État adjointe américaine Wendy Sherman s’est rendue dans les steppes, dix jours plus tard, pour rencontrer les dirigeants de Tachkent, vraisemblablement pour savoir si l’Ouzbékistan pourrait accepter que le Pentagone dispose de certaines installations de base dans ce pays. Il semble qu’elle ait fait chou blanc.

Ryabkov a souligné qu’il n’y avait aucune possibilité pour les États-Unis d’avoir une présence militaire « sous quelque forme que ce soit » dans les steppes d’Asie centrale.

Il est probable que Ryabkov ait exprimé une opinion consensuelle parmi les États de la région, y compris la Chine et l’Iran.

De ce point de vue, un consensus régional est en train de se dégager sur la situation en Afghanistan. Téhéran a révélé cette semaine qu’il accueillerait bientôt la deuxième réunion des ministres des affaires étrangères des pays frontaliers de l’Afghanistan, et a demandé l’élargissement de ce format pour y inclure la Russie.

En d’autres termes, le format comprendra désormais l’Iran, le Pakistan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, la Chine et la Russie. (L’Inde est exclue).

La remarque de Ryabkov fait suite à une réunion entre des responsables talibans et une délégation américaine chapeautée par le directeur adjoint de la CIA à Doha le week-end dernier, au cours de laquelle les talibans ont exclu toute forme d’opération militaire unilatérale des États-Unis sur le sol afghan, sous quelque prétexte que ce soit.

Parallèlement, le Pakistan a également catégoriquement refusé de faciliter toute opération américaine dirigée contre l’Afghanistan. Bien que l’Inde se comporte de plus en plus comme un partenaire junior des États-Unis sur les questions de sécurité régionale, il est peu probable que le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi veuille provoquer le gouvernement taliban non plus.

En d’autres termes, le projet du Pentagone d’organiser des opérations « au delà de l’horizon » en Afghanistan s’avère une chimère. En dehors de l’espace, peut-être, de telles opérations devront être organisées à partir des bases du Pentagone en Asie occidentale, avec une perspective d’efficacité plus que douteuse.

La remarque de Ryabkov témoigne de l’extrême méfiance de Moscou à l’égard de la présence de l’armée ou des services de renseignement américains en Asie centrale ou aux alentours, où la Russie a de profondes préoccupations en matière de sécurité.

Compte tenu des liens clandestins des États-Unis avec Daesh et de leur habitude d’utiliser des groupes terroristes comme outils géopolitiques, la Russie se doit d’être extrêmement prudente.

Il en va de même pour la Chine et l’Iran. Les États d’Asie centrale sont également conscients de la stratégie américaine visant à susciter des révolutions de couleur pour provoquer des « changements de régime » dans les anciennes républiques soviétiques. Les organes de presse financés par le gouvernement américain mènent une guerre de l’information constante pour discréditer les dirigeants d’Asie centrale.

De manière générale, un schisme apparaît au sein de la communauté internationale quant à la marche à suivre en Afghanistan. Les États de la région refusent de suivre l’exemple de Washington. L’Inde est probablement la seule exception, mais même là, l’animosité de New Delhi à l’égard du Pakistan et de la Chine pourrait en être la véritable raison.

Il est significatif que Poutine et le président chinois Xi Jinping n’aient pas participé à la réunion extraordinaire des dirigeants du G20 sur l’Afghanistan, mardi, sous la présidence de l’Italie. L’initiative italienne avait pour but de mobiliser des soutiens au leadership américain.

La question centrale non exprimée est bien sûr la reconnaissance internationale du gouvernement taliban. Les États-Unis espèrent qu’aucun pays ne reconnaîtra le gouvernement taliban tant que Washington ne sera pas prêt.

Le document qui résume les résultats de la réunion du G20 élude habilement la question de la reconnaissance. Au lieu de cela, il donne de facto un feu vert à un engagement global avec le gouvernement taliban.

Le résumé indique : « Des solutions doivent être identifiées pour garantir la fourniture de services de base – en particulier dans les domaines de l’éducation et de la santé – qui vont au-delà de la fourniture d’une aide d’urgence, à condition que ces services soient ouverts à tous. Le fonctionnement du système de paiement et la stabilité financière générale doivent également être abordés.

« Les pays du G20 coopéreront avec les organisations internationales, les institutions financières internationales, y compris les banques multilatérales de développement et les acteurs humanitaires.

« Les pays du G20 invitent la Banque mondiale à étudier les moyens possibles de réorienter le soutien aux agences internationales présentes dans le pays pour les efforts humanitaires. »

La grande question est celle de la reconnaissance diplomatique du gouvernement taliban par les États de la région. Le Pakistan souhaite que les États de la région prennent une décision collective.

En effet, le vice-ministre de l’information et de la culture du gouvernement taliban, Zabihullah Mujahid, a déclaré lundi à l’agence TASS : « Nous négocions avec la Russie, principalement sur la reconnaissance de notre gouvernement et la reprise du travail des ambassades. La résolution de ces questions ouvrira la voie à une coopération plus poussée. »

Nous pouvons nous attendre à une initiative régionale d’ici peu sur la reconnaissance. Le critère de reconnaissance est généralement le contrôle effectif d’un gouvernement sur l’ensemble du pays.

Après le retrait des forces soviétiques d’Afghanistan, lorsque les chefs de guerre moudjahidines victorieux ont pris le pouvoir à Kaboul en avril 1992, personne à l’Ouest ou à l’Est n’avait exigé que Burhanuddin Rabbani forme un « gouvernement inclusif » ou qu’il tienne compte des femmes afghanes. Même des pays comme l’Inde n’ont pas nécessairement de « gouvernement inclusif ».

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel

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