Prêtres ouvriers, la foi dans les usines

De quoi nous permettre de constater à quel point, au sein de la gauche britannique, la vision dynamique et inclusive de la religion diffère de celle, laïcarde et bouffeuse de curés, de sa congénère française. Et pourtant, paradoxalement, c’est dans la France athée et anticléricale qu’est né le mouvement des prêtres ouvriers. Allez comprendre !

Note sur la source : Tribune est une publication historique socialiste britannique née en 1937. Elle a compté parmi ses collaborateurs George Orwell, qui en a été rédacteur en chef littéraire pendant de nombreuses années, et des auteurs tels qu’Upton Sinclair, H.G. Wells, Doris Lessing, George Bernard Shaw, Seán O’Casey, etc. Tribune a rouvert en 2018 avec l’aide du magazine Jacobin.


Par Paul Walsh
Paru sur Tribune sous le titre Faith in the Factories


Dans les années 1940 et 1950, le mouvement français des « prêtres ouvriers » a fait sortir les prêtres des églises pour les faire entrer dans les rangs de la classe ouvrière – leur expérience nous rappelle les possibilités radicales de la religion.

La journaliste Dawn Foster, décédée cette année à l’âge de 34 ans, avait écrit avec émotion sur un tournant de sa vie. Alors qu’elle faisait un reportage sur l’incendie de Grenfell en 2017, une femme avait touché un pendentif religieux qu’elle portait et lui avait demandé si elle pouvait prier pour son amie disparue. Dawn a écrit : « Je manquais cruellement de pratique, mais je n’étais pas du tout en position de dire non ». Et c’est dans l’ombre de Grenfell, cette colonne noircie symbolisant les dégâts causés par le capitalisme sans âme d’aujourd’hui, qu’elle a rencontré des personnes ancrées dans la religion – une rencontre qui a conduit à un renouveau de sa foi catholique, au soutien d’une communauté, à « un cadre sur lequel se concentrer et à une régularité dans une vie largement chaotique ».

Par une interprétation erronée de la description de Karl Marx de la religion comme « opium du peuple », « soupir de la créature opprimée » et « cœur d’un monde sans cœur », certains à gauche continuent d’imaginer que les pratiques, institutions et croyances religieuses détournent la classe ouvrière de son destin révolutionnaire et soutiennent la bourgeoisie : la religion est réactionnaire, selon eux, et la foi insensée. Mais c’est ignorer que des leaders religieux ont souvent déclenché des changements.

Les Quakers ont joué un rôle clé dans l’abolition de l’esclavage. Des prêtres adeptes de la théologie de la libération ont contribué à renverser le régime pro-américain du Nicaragua en 1979 (les quatre prêtres du gouvernement sandiniste ont été déchus de leur sacerdoce par le Vatican). Et c’est William Temple, un prêtre anglican, qui a été le premier à inventer le terme « État-providence » dans son livre Christianity and the State (1928), en le qualifiant d’ « organe de la communauté » qui agit en solidarité avec les intérêts du peuple, par opposition à l’ « État-pouvoir » allemand qui exerçait alors son pouvoir sur ses communautés.

Des changements radicaux peuvent venir, et sont venus, de groupes religieux et de personnes religieuses. Mais il semble que la gauche se soit définie par la laïcité et la droite par la religiosité – une polarisation particulièrement marquée dans le contexte américain où, comme le décrit Bill Press dans How the Republicans stole Christmas (Comment les Républicains ont volé Noël), les conservateurs religieux ont détourné le Parti républicain, « déclaré un monopole sur la religion » et déplacé la politique sur le terrain de la moralité et de la culture – où nous habitons aujourd’hui.

L’ « expérience » du prêtre ouvrier est donc une occasion où la foi et la politique de gauche se sont unies pour former un front unique contre les maux du capitalisme. Et alors que nous entrons dans une ère post-capitaliste, nous devrions peut-être réfléchir à l’ouverture de la gauche aux personnes ayant des convictions religieuses, et aux liens que la foi et la politique pourraient établir pour forger les coalitions nécessaires à la construction du changement aujourd’hui.

Les racines de l’expérience

Alors, qu’est-ce qu’un prêtre ouvrier ? Quelle était l’ « expérience » des prêtres ouvriers ? Et quel est l’héritage des prêtres ouvriers aujourd’hui ?

Les prêtres ouvriers peuvent être définis comme ceux qui ont « choisi d’être salariés dans l’industrie pour exprimer leur foi », selon John Rowe, un prêtre ouvrier britannique. L’un des aspects de leur histoire est né des exigences des travailleurs, et de l’impact de ces exigences sur les institutions ecclésiastiques.

À la fin du XIXe siècle, les ouvriers avaient abandonné les bancs d’église pour ceux des syndicats, recherchant des récompenses dans cette vie plutôt que des promesses de récompense dans l’autre. L’affiliation syndicale avait explosé – le nombre de membres titulaires d’une carte en Grande-Bretagne était passé de 674 000 en 1887 à près de deux millions en 1905 ; des augmentations similaires et spectaculaires avaient eu lieu en France, en Allemagne et ailleurs. Cette évolution s’accompagnait d’une recrudescence du militantisme syndical – la grève des allumettes de 1888 et la grève des dockers londoniens de l’année suivante ont marqué le nouveau syndicalisme, qui faisait entrer les travailleurs non qualifiés dans le mouvement.

En réponse à ces développements, ainsi qu’à l’antagonisme croissant entre les patrons et les travailleurs dans le monde industrialisé, le pape Léon XIII publie Rerum Novarum en 1891, une encyclique qui reconnaît le droit à un travail décent, à des conditions de travail sûres, à un salaire suffisant et au droit des travailleurs à se syndiquer, mais réaffirme le caractère sacré de la propriété privée et reste critique à l’égard du collectivisme socialiste ou, en fait, de tout changement transformateur.

Mais le cri de ralliement vint de La France, pays de mission ? d’Henri Godin et Yvan Daniel. Dans ce rapport de 1943 commandé par le cardinal Suhard, archevêque de Paris, les auteurs comparent la situation française à la rencontre de Saint Paul avec les sectes de Corinthe, avec « les choses nouvelles – la radio, le cinéma, les journaux » qui prolifèrent dans les villes « en apportant un esprit païen qui ronge lentement l’âme de la France ». Godin et Daniel citent la banlieue parisienne de Clichy comme un lieu où l’autorité de l’église a faibli : « Il n’y a pas de vie chrétienne ici, pas de culture chrétienne non plus, et même pas de culture d’aucune sorte. »

Derrière cette panique se cachait la menace omniprésente du marxisme, puisque Clichy faisait partie de la « Ceinture rouge » de Paris, ces banlieues industrielles qui, à partir des années 1920, ont toujours eu des gouvernements locaux communistes. Siège de l’école Lénine du Parti communiste français (PCF) depuis 1925, qui formait les militants du parti, Clichy possède également l’un des plus beaux exemples d’architecture municipale socialiste, la Maison du Peuple, construite de 1935 à 1939, qui contient une salle pour les productions musicales et théâtrales (pas de culture, vraiment ?).

La Maison du peuple de Clichy est classée monument historique. Comme elle a besoin de travaux que « ni l’Etat, ni la ville n’ont les moyens de financer », elle a été cédée en juillet 2021 au groupe Alain Ducasse. https://www.lesechos.fr/pme-regions/ile-de-france/a-clichy-la-maison-du-peuple-va-finalement-etre-cedee-au-groupe-alain-ducasse-1329057

Pour rechristianiser la France, Godin et Daniel en ont appelé à des prêtres missionnaires qui, en créant de « véritables communautés de vie », ramèneraient les masses au Christ. La mission opérerait en dehors du système paroissial – les curés étant souvent perçus comme des bourgeois – et chercherait à prévaloir sur l’attrait du communisme. « Seul un mysticisme peut s’opposer à un mysticisme », écrivaient-ils. « Contre une vision dynamique, seule une vision plus dynamique peut réussir ».

Le cardinal Suhard soutiendra les conclusions du rapport. Un séminaire, la Mission de France, est créé pour former une nouvelle génération de prêtres et, à la fin des années 40, des dizaines d’entre eux travaillent à plein temps dans des usines en France et en Belgique, travaillant en équipes pour reconquérir le « prolétariat païen », en agissant comme un « levain » dans la « pâte » prolétarienne.

La fin de l’expérience

Cependant, au fil du temps, des informations filtrent au Vatican sur l’agitation des prêtres et des communistes ensemble. Plusieurs prêtres ont rejoint le syndicat CGT (Confédération Générale du Travail) dirigé par des communistes, et ont pris part aux grèves de 1947 et 1950. Deux prêtres ouvriers ont été arrêtés lors d’une manifestation contre la visite du commandant de l’OTAN, le général Ridgway, en mai 1952, ce qui leur a valu le gros titre « Prêtres en taule ». Et en avril 1953, le quotidien communiste L’Humanité publie l’histoire de l’attaque d’un groupe de prêtres ouvriers contre le directeur du syndicat chrétien CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens), qu’ils accusent de collaborer avec le patronat.

À la suite de ces événements, le Vatican convoque les cardinaux français à Rome et ordonne la fin des contacts entre les prêtres et l’industrie, et à la fin de l’année 53, le séminaire de la Mission de France ferme. En janvier 1954, une déclaration publique des évêques français demande que le travail manuel soit limité et que le travail syndical et politique cesse. Le cas des prêtres ouvriers explose alors en une cause célèbre, avec des articles dans les grands journaux internationaux dénonçant la décision du Vatican de mettre fin à l’expérience des « prêtres en bleu de travail ».

Cette fin dramatique a conduit l’ « expérience » des prêtres ouvriers à être considérée à la fois comme mythique et comme un moment historique, mais son véritable intérêt est l’engagement des prêtres avec les travailleurs, et la manière dont l’héritage du mouvement perdure. J’ai parlé à Hugh Williamson, dont le père, Tony Williamson, un prêtre anglican, avait rejoint l’usine automobile Cowley à Oxford en 1958 et y avait travaillé comme conducteur de chariot élévateur pendant près de trente ans.

Je lui demande comment les ouvriers ont réagi lorsqu’ils ont découvert que son père était prêtre. « Ils pensaient que c’était un raté », m’a-t-il dit. « Les gens se demandaient ce qu’il pouvait bien faire là – qu’est-ce que vous avez fait de mal pour être obligé de travailler dans une usine ? »

Il n’est pas surprenant qu’ils aient été choqués, car le père de Hugh avait bénéficié d’une éducation relativement privilégiée, ayant fréquenté une école privée et étant sorti diplômé du Trinity College d’Oxford. Pourtant, il s’était jeté à corps perdu dans sa vocation au sein de l’industrie. En plus de travailler huit heures par jour à l’usine automobile, Tony était militant syndical, conseiller municipal et père de famille – et il célébrait la messe à l’église tous les mercredis, à 6h30 du matin, avec sa salopette de travail sous sa soutane.

« Mon père avait l’habitude de dire que prêcher à l’église, travailler à l’usine ou dans le bureau du syndicat, servait le même objectif », m’a dit Hugh. « C’était la même idée de servir les gens, de les aider autant qu’il le pouvait. »

Ce qui est intéressant, c’est qu’au fur et à mesure de l’approfondissement de leur engagement avec les ouvriers, les prêtres ouvriers de toutes les confessions ont commencé à comprendre leur vocation dans un esprit de « présence », « d’être avec » ou de « témoignage », plutôt que de conquête missionnaire.

L’idée d’une mission visant à convertir le prolétariat païen a commencé à passer au second plan, par rapport au partage de tous les aspects de l’existence prolétarienne. Le prêtre ouvrier méthodiste Jack Burton, qui a travaillé comme chauffeur de bus à Norwich pendant de nombreuses années, a exprimé ses sentiments dans son livre Transport of Delight (Transport de joie, 1976) : « À mon immense déception, je n’ai pas persuadé une seule personne d’assister régulièrement à la messe. Mais j’ai découvert ce que je soupçonnais depuis longtemps, à savoir que cela n’a pas grande importance ».

Les prêtres ouvriers aujourd’hui

Ce même esprit existe encore aujourd’hui sous des formes différentes. Le livre de Pierre Bourdieu  La Misère du Monde témoigne des problèmes que rencontrent les travailleurs dans l’économie néolibérale actuelle. Les films des frères Dardenne, qui se déroulent dans la Belgique postindustrielle, obligent le spectateur à être présent dans la vie des travailleurs, des jeunes, des immigrés et des petits délinquants qui luttent pour survivre. Pourtant, l’un des défauts du mouvement des prêtres ouvriers a toujours été le manque de femmes dans ses rangs, ce qui a assurément changé en mieux.

Maria Jans-Wenstrup

Maria Jans-Wenstrup, 57 ans, est une ancienne religieuse qui travaille dans un centre d’expédition à Oberhausen, en Allemagne, où elle emballe des colis en équipes de huit heures, du lundi au vendredi, et un samedi sur deux. Elle aime son travail, mais emballer de lourdes boîtes « me pousse à la limite de mes forces physiques », dit-elle, car la technologie ne fonctionne souvent pas et « la pression pour en faire toujours plus plane constamment sur tout ».

Bien que Maria ait un contrat permanent, 75 % de la main-d’œuvre est temporaire, ce que l’entreprise utilise pour stimuler leurs performances. La plupart de ses collègues sont des musulmans originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique, et leur foi les unit plutôt que de les séparer. Un jour, en entendant deux collègues parler une langue qu’elle ne reconnaissait pas, elle leur a demandé ce que c’était. L’un d’eux a souri et dit : « C’est de l’araméen – la langue de Jésus ! »

Maria se décrit comme une « sœur-ouvrière » plutôt que comme prêtre ouvrier, et elle aide ses collègues en leur lisant les notes internes de l’entreprise, en les aidant à remplir leurs formulaires et en leur expliquant leurs fiches de paie. Je lui demande ce qui améliorerait les conditions de travail. Si davantage de travailleurs obtenaient des contrats à durée indéterminée, dit-elle, l’entreprise ne pourrait pas les utiliser comme des « pions ». En ce qui concerne son passage au travail manuel, elle me dit qu’avec le temps, elle a acquis un solide respect pour les personnes qui se battent pour gagner leur vie, et qu’elle pense pouvoir transmettre ce qu’elle a appris au monde religieux, de « l’autre côté ».

Anne-Marieke Koot

Anne-Marieke Koot, 58 ans, a étudié la théologie et travaillé comme assistante religieuse pendant plus de 12 ans : dans l’industrie, dans une prison et dans une maison de retraite. Depuis 2002, elle est femme de ménage à Utrecht, aux Pays-Bas. Elle trouve ce travail gratifiant, car de nombreuses personnes se sentent seules et sont heureuses d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais elle doit parfois nettoyer trois maisons par jour, ses genoux lui font souvent mal et elle ne peut plus travailler comme avant.

Je demande à Anne-Marieke pourquoi il est important pour elle de lier ainsi spiritualité et travail. Cela signifie « être avec ceux qui sont les plus vulnérables », me dit-elle. Ceux qu’on ne voit pas, ceux qui sont au fond du trou. Et ne pas être là pour offrir de l’aide, mais pour être vraiment à côté d’eux, pour partager la vie. C’est par là, au fond, que tout commence ».

Tout comme Dawn Foster a pu partager la détresse d’une habitante de Grenfell, les prêtres ouvriers ont pu partager le fardeau du travail industriel à l’époque, et du travail précaire aujourd’hui. Parce que la pratique de la foi ne repose pas sur le lieu, le savoir ou le pouvoir, mais sur la maîtrise, et l’abandon de la volonté de pouvoir.

Paul Walsh est enseignant, écrivain et travailleur précaire.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo : Le prêtre-ouvrier Tony Williamson à 26 ans, en 1960. Il est au volant d’un tracteur industriel dans l’usine automobile de Cowley, à Oxford, où il travaillait. Crédit Hugh Williamson

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