Qui est la « lanceuse d’alerte » de Facebook Frances Haugen ?

Hier, Ouest-France titrait « La lanceuse d’alerte de Facebook, Frances Haugen, sera auditionnée le 10 novembre à l’Assemblée », et poursuivait, « Frances Haugen, ancienne employée de Facebook et lanceuse d’alerte, va être entendue par les députés de la commission des Lois et des Affaires économiques le 10 novembre. »

Pour comprendre pourquoi Frances Haugen va être reçue à bras ouverts à haut niveau en France, alors qu’il n’a pas été question d’un traitement de faveur de cette sorte, ni d’ailleurs d’une quelconque autre sorte, pour d’autres lanceurs d’alerte comme Edward Snowden ou Julian Assange, une mise en contexte éclairante.


Par Alexander Rubinstein
Paru sur The Grayzone sous le titre Facebook ‘whistleblower’ Frances Haugen represented by US intelligence insiders


Les antécédents de Whistleblower Aid, l’équipe juridique de Frances Haugen, indiquent qu’elle a été cultivée pour parachever la transformation de Facebook en véhicule de l’appareil de sécurité nationale des États-Unis.

Whistleblower Aid, pour le progrès des intérêts de l’appareil de sécurité nationale des USA.

Une ancienne employée de Facebook nommée Frances Haugen a acquis une renommée nationale après s’être présentée devant le Congrès le 5 octobre 2021 pour accuser l’entreprise où elle travaillait d’avoir empoisonné l’esprit de jeunes femmes américaines et d’avoir aidé et encouragé des malfaiteurs mondiaux.

Alors qu’Haugen s’est présentée comme une « lanceuse d’alerte » qui a tout risqué pour exposer les secrets des puissants, elle a été cultivée et est représentée légalement par une organisation dirigée par d’anciens initiés du renseignement étroitement liés à l’appareil de sécurité nationale des États-Unis.

Baptisée Whistleblower Aid, cette entité a été fondée par un avocat spécialisé dans la sécurité nationale, Mark Zaid, qui a été accusé d’avoir dénoncé un des ses clients, le lanceur d’alerte de la CIA Jeffrey Sterling, à ses employeurs de l’agence. Zaid a été rejoint par un ancien fonctionnaire du Département d’État et faux lanceur d’alerte approuvé par le gouvernement, John Tye ; un ancien fonctionnaire de la CIA et du Pentagone, Andrew Bakaj ; et une ancienne de la guerre de l’information du gouvernement américain, Libby Liu, qui s’est spécialisée dans le soutien d’opérations de type révolution de couleur contre la Chine.

John Kiriakou, le lanceur d’alerte de la CIA emprisonné pour avoir révélé le rôle de l’agence dans la torture en série de gens suspects de terrorisme, a indiqué à Grayzone : « Mark Zaid se présente au public comme un avocat spécialisé dans les lanceurs d’alerte, mais il est tout sauf cela. Au contraire, il a trahi ses clients et s’est rangé du côté des procureurs de la communauté du renseignement. Il ne faut pas lui faire confiance ».

Kiriakou a poursuivi : « Ma conviction personnelle est qu’il est l’avocat spécialiste des lanceurs d’alerte préféré de la communauté du renseignement, parce qu’il est prêt à placer ses intérêts avant ceux de ses clients. »

Le magnat de la tech et des médias Pierre Omidyar a fourni des fonds à Whistleblower Aid, ainsi qu’à une société de relations publiques qui assiste Haugen. Omidyar a joué son propre rôle dans l’interventionnisme américain à l’étranger en parrainant des médias et des militants, aux côtés d’agences gouvernementales américaines, dans des pays dont Washington cherche à changer les régimes.

Après les propos tenus le 5 octobre devant le Congrès par la « lanceuse d’alerte de Facebook », le président de la sous-commission sénatoriale sur la protection des consommateurs, le sénateur Richard Blumenthal, a félicité Haugen pour le « courage » et la « force » dont elle a fait preuve en « tenant tête à l’un des géants les plus puissants et les plus implacables de l’histoire du monde ». Pour sa part, Haugen a affirmé avoir présenté son témoignage « au prix de grands risques personnels ».

Cependant, Haugen est maintenant prête à rencontrer le conseil de surveillance de Facebook, ce qui laisse entendre que la soi-disant lanceuse d’alerte n’a jamais représenté une menace pour son ancien employeur et qu’elle a peut-être participé à une opération mutuellement bénéfique. Haugen a insisté dans son témoignage sur le fait qu’elle « ne voulait pas démanteler » Facebook ; elle souhaite simplement une « modération du contenu » accrue afin d’éradiquer l’ « extrémisme » et la « (més-dés)information ».

Si le public a été amené à croire qu’Haugen s’est lancée toute seule dans une croisade morale, mue par son propre sentiment d’indignation et son désir d’éradiquer la « désinformation », son témoignage s’inscrit dans le droit fil d’un ordre du jour issu de l’appareil américain de sécurité nationale, qui vise à stopper le flux d’informations provenant de « mauvais acteurs » qui s’élèvent contre l’hégémonie américaine.

Le programme a été révélé par Haugen elle-même : elle a affirmé travailler aux côtés d’agents de renseignement dans une unité jusqu’alors inconnue « de renseignement sur les menaces » de Facebook, et a fait référence à plusieurs reprises à des activités malveillantes supposées d’ennemis désignés des États-Unis, notamment l’Éthiopie, le Myanmar, la Chine et l’Iran.

Comme le révélera cette enquête, Haugen semble n’être guère plus qu’un outil dans un plan de grande envergure visant à accroître le contrôle de l’appareil de sécurité nationale américain sur l’une des plateformes de réseaux sociaux les plus populaires au monde.

Haugen en 2015

Le « making-of » d’une fausse lanceuse d’alerte de Facebook

Haugen est apparue pour la première fois en septembre 2021 comme la source supposée d’une fuite appelée « The Facebook Files ». Elle a immédiatement été saluée par les médias comme une « héroïne américaine moderne » pour avoir secrètement copié des dizaines de milliers de documents internes de Facebook et les avoir communiqués au Wall Street Journal, qui a publié une série de neuf articles fondés sur ces documents.

Le WSJ a d’abord préservé l’anonymat de sa source et publié la série d’articles, deux semaines avant qu’Haugen ne se manifeste dans une interview accordée le 3 octobre à l’émission 60 Minutes. Devant la caméra, elle a déploré que Facebook « fracture nos sociétés et provoque des violences ethniques dans le monde entier ».

« Des violences ethniques, y compris au Myanmar en 2018, lorsque les militaires ont utilisé Facebook », a raconté le correspondant de 60 Minutes, Scott Pelley, pour « lancer un génocide ».

Lorsque 60 Minutes l’a interrogée sur les raisons qui l’ont poussée à divulguer les documents, Haugen a répondu vaguement : « à un moment donné, en 2021, j’ai réalisé que j’allais devoir le faire de manière systématique et que je devais en obtenir suffisamment pour que personne ne puisse douter de l’authenticité de ces documents ».

Pourtant, Haugen avait divulgué des informations sur l’entreprise avant 2021. Dans le dernier volet de la série du WSJ, le média a révélé qu’Haugen avait envoyé pour la première fois un texte crypté à l’un de ses journalistes le 3 décembre 2020.

Ce même article, publié le jour de la diffusion de l’interview de 60 Minutes, rapporte qu’Haugen « a continué à rassembler des informations internes de Facebook jusqu’à sa dernière heure d’accès au système. Elle a contacté des avocats de Whistleblower Aid, un organisme à but non lucratif de Washington, D.C. qui représente les personnes dénonçant les comportements répréhensibles des entreprises et des gouvernements. »

La démission d’Haugen de Facebook a été effective en mars, mais le jour précis du début de sa relation client-avocat avec Whistleblower Aid reste inconnu. Ce que l’on sait, c’est que tout s’est passé très vite.

John Tye, cofondateur et chef de la divulgation [sic] de Whistleblower Aid, a déclaré au New York Times qu’il avait accepté de représenter Haugen « quelques minutes seulement » après avoir parlé avec elle.

Le 5 octobre, Haugen a témoigné devant une sous-commission du commerce du Sénat sur la protection des consommateurs. Mais elle avait déjà « parlé à des législateurs en France et en Grande-Bretagne, ainsi qu’à un membre du Parlement européen », selon le New York Times du 3 octobre, jour où son identité a été révélée dans l’émission 60 Minutes. Le quotidien ajoutait : « Ce mois-ci, elle doit se présenter devant une commission parlementaire britannique. Elle s’arrêtera ensuite au Web Summit, une conférence technologique à Lisbonne, et à Bruxelles pour rencontrer des décideurs européens en novembre », selon Tye.

Parallèlement à la grande révélation d’Haugen, un nouveau site web a été lancé, ainsi qu’un nouveau compte Twitter, qui a été immédiatement vérifié. L’ancien compte Twitter d’Haugen a été verrouillé lorsqu’elle s’est publiquement manifestée et a depuis été supprimé, tandis que son ancien blog n’est plus en ligne.

Il est instructif de comparer la vérification immédiate du compte d’Haugen à la façon dont Twitter a traité d’autres personnes qui ont fourni des documents secrets pour dénoncer les méfaits de l’élite – notamment le cofondateur de Wikileaks emprisonné, Julian Assange, qui n’a jamais reçu de vérification de la part de Twitter.

Dans son discours d’ouverture au Congrès, Haugen a tissé un récit liant le programme interventionniste du département d’État à la croisade du Parti démocrate pour la censure en ligne. Elle a déclaré que « ce que nous avons vu au Myanmar et que nous voyons maintenant en Éthiopie ne sont que les premiers chapitres d’une histoire si terrifiante que personne ne veut en lire la fin ».

Plus tard, Haugen a hoché la tête en signe d’approbation lorsque le sénateur Dan Sullivan a qualifié l’Iran de « plus grand État parrain du terrorisme dans le monde » et la Chine de « dictature du parti communiste » qui est la plus sérieuse concurrente des États-Unis au XXIe siècle. Curieusement, elle n’a fait aucune mention d’activités malveillantes de la part d’un quelconque allié des États-Unis, ou d’un pays qui ne soit pas actuellement sanctionné par le Département d’État américain.

Chez Facebook, Haugen a affirmé avoir travaillé en tant que chef de produit dans une « unité de renseignement sur les menaces » de l’entreprise. « J’étais donc une responsable de produit qui soutenait l’équipe de contre-espionnage », a-t-elle déclaré au sénateur Sullivan. Une partie de son travail consistait à « travailler directement sur le suivi de la participation chinoise à la plateforme », a-t-elle affirmé. En outre, elle a affirmé que l’Iran utilisait la plateforme pour y faire de l’ « espionnage ».

« Je parle à d’autres membres du Congrès à ce sujet », a dit Haugen. « J’ai de fortes préoccupations en matière de sécurité nationale sur la façon dont Facebook fonctionne aujourd’hui ».

Comme l’a rapporté le journaliste Kit Klarenberg, la peu connue « unité de renseignement sur les menaces » de Facebook où Haugen prétend avoir travaillé est composée d’anciens agents de la CIA, de la NSA et du Pentagone. Les personnes qui travaillent dans cette unité doivent avoir « plus de cinq ans d’expérience dans le domaine du renseignement (gouvernemental ou privé), de la géopolitique internationale [sic], de la cybersécurité ou des droits de l’homme », selon l’offre d’emploi.

Pourtant, le blog et le compte Twitter d’Haugen, aujourd’hui supprimés, ne comportent aucun contenu politique, non plus que son curriculum vitae. Sur Twitter, elle parlait fréquemment de prendre de l’Ambien [un somnifère, NdT] et de flirter avec des garçons, tandis que sur son blog, elle parlait de ses pérégrinations en vélo à travers l’Europe. À l’exception d’une conférence qu’elle a donnée sur « L’intersection entre la gestion de produits et le genre » et de dons au Parti démocrate, elle montrait peu d’intérêt pour la politique. Alors comment une personne tout à fait normale, qui a travaillé chez Google, Pinterest et Yelp !, est-elle devenue experte de l’Iran et de la Chine ?

Les antécédents de l’équipe juridique glauque d’Haugen suggèrent qu’elle a été cultivée, coachée et déployée pour parachever la transformation de Facebook en véhicule entièrement contrôlé par les impératifs de la politique étrangère américaine, prêt à déclasser ou à censurer carrément toute opinion que le gouvernement américain considérerait comme de la « désinformation ».

L’association de lanceurs d’alerte que Pierre Omidyar s’est offerte

Whistleblower Aid se présente comme « une organisation juridique pionnière à but non lucratif qui aide les fonctionnaires patriotes et les travailleurs courageux du secteur privé à faire part de leurs préoccupations et à les rendre publiques – en toute sécurité, légalement et de manière responsable ».

Mais ce groupe est-il vraiment l’organisme de protection des lanceurs d’alerte qu’il prétend être ? En fait, Whistleblower Aid semble avoir été modelé comme une sorte d’anti-Wikileaks.  « Whistleblower Aid n’est pas Wikileaks », insiste la page « Vision » de l’organisation. Sur une autre section de son site, on peut lire : « Personne ne devrait jamais envoyer d’informations classifiées à Whistleblower Aid. Whistleblower Aid n’aidera jamais ses clients ou ses clients potentiels à divulguer des informations classifiées. »

(#WhistleblowerAid au travail, diffusant un message à DC pour que les gens soient des #patriotes respectueux de la loi. Ne soyez pas @wikileaks & ne sabordez pas votre carrière. Demandez des comptes au gouvernement.)

Whistleblower Aid a été lancé avec le soutien du fondateur d’Ebay et magnat des médias Pierre Omidyar. Par le biais de sa fondation Luminate, Omidyar a versé 150 000 dollars à l’organisation, tout en finançant un organisme à but non lucratif, le Center for Humane Technology, qui travaille pour le même cabinet de relations publiques représentant d’Haugen.

Politico a dépeint Omidyar comme un « critique tech », suggérant que son soutien à Haugen est motivé par son dégoût de la dissémination de contenus toxiques par Facebook. Cependant, comme l’ont rapporté votre serviteur et Max Blumenthal, l’empire politique d’Omidyar a fonctionné pendant des années comme un démultiplicateur pour les initiatives interventionnistes américaines à l’étranger.

Au cours de la dernière décennie, les divers organismes à but non lucratif d’Omidyar ont parrainé la création d’un organe de diffusion en Ukraine, Hromadske, qui a favorisé le coup d’État de 2014 ; soutenu des blogueurs et des militants au Zimbabwe ; et financé des médias antigouvernementaux aux Philippines, dont Maria Ressa, lauréate du prix Nobel de la paix en 2021. Dans chaque cas, les bénéficiaires des largesses d’Omidyar étaient également parrainés par des entités du gouvernement américain dédiées aux changements de régime.

Un autre indice de la proximité d’Omidyar avec les opérations des services de renseignement américains se trouve dans le plan stratégique 2018-2022 de la fondation Luminate du milliardaire, qui cite comme ses principales priorités de « contrer » la Russie et la Chine et de « fournir un soutien critique » à des groupes dans des « pays en transition ».

(Le plan stratégique 2018-2022 du @luminategroup de @Pierre Omidyar énumère les priorités suivantes :  » contrer  » la Russie et la Chine » et « fournir un soutien critique » aux groupes dans les « pays en transition ».
Des mots-code pour le soutien à des opérations américaines de changement de régime. https://t.co/AXFBhAduCR)

Whistleblower Aid s’est fait connaître au niveau national en représentant le lanceur d’alerte anonyme qui a alimenté le scandale monté de toutes pièces Trump-Ukraine, qui a finalement conduit à la demande de destitution de l’ancien président Donald Trump.

Mais Whistleblower Aid est plus qu’un simple cabinet d’avocats. Il « prépare également ses clients pour qu’ils sachent répondre correctement aux questions », a déclaré à Gizmodo Mark Zaid, partenaire juridique fondateur de l’organisation.

« Nous travaillons avec des experts des médias pour guider les gens sur des sujets aussi simples que, vous savez, où regarder lorsque vous vous adressez à une caméra ou à un animateur ». explique Zaid. « Comment répondre de manière fluide à une question pour être perçu de manière positive ? Tout ce qui peut garantir que l’image et la substance de l’individu sont présentées au mieux. »

« Une lanceuse d’alerte idéale pour le gouvernement américain ».

Le processus des interventions de Frances Haugen a été méthodique et rapide, et clairement le fruit d’un effort de collaboration. « Je me suis présentée au risque de ma vie parce que je crois que nous avons encore le temps d’agir », a déclaré Haugen au Congrès. Le sénateur Blumenthal a répondu en promettant que le Congrès la protégerait.

Mais y avait-il vraiment un risque ? Lors de ses premières conversations avec John Tye, fondateur et chef des divulgations de Whistleblower Aid, Haugen lui avait demandé « une protection juridique et un moyen légal de divulguer des informations confidentielles ».

Zaid a lancé le groupe après avoir été le conseiller juridique de son cofondateur, John Tye,  au moment où ce dernier avait soi-disant « tiré la sonnette d’alarme » contre le Département d’État.

Tye avait été recruté au Département d’État par l’ancien secrétaire d’État adjoint à la démocratie, aux droits de l’homme et au travail, Michael Posner. Aujourd’hui éminent avocat des « droits de l’homme », Posner était chargé de conseiller un groupe de sept généraux israéliens accusés par les Nations unies de crimes de guerre à la suite de l’opération « Plomb durci », un massacre de trois semaines de 1 400 Palestiniens dans la bande de Gaza assiégée, comme l’a révélé Wikileaks en publiant des câbles diplomatiques américains. Ironiquement, Posner était également chargé de superviser l’examen de ces fuites de câbles par le Département d’État.

Tye avait été nommé chef de section pour la liberté de l’Internet sous la direction de Posner au Département d’État. Mais pour comprendre le travail de Tye au Département d’État, il est nécessaire de revenir sur un discours de son ancienne patronne, l’ex-secrétaire d’État Hillary Clinton, prononcé un an avant l’arrivée de Tye au Département d’État, mais qui constitue néanmoins une bonne explication du type de travail effectué par le Département : il s’agissait d’attaquer des pays comme l’Iran et la Chine pour avoir « érigé des barrières électroniques ».

C’est pendant la campagne de Clinton pour la « liberté d’Internet » – qui a établi la position de Tye -, que l’Agence américaine pour le développement international (USAID), une branche du Département d’État, avait développé ZunZuneo, un faux réseau social cubain. Cette arme d’information a été déployée par les États-Unis dans une tentative ratée d’inciter les jeunes Cubains à lancer des manifestations et à déstabiliser le gouvernement socialiste cubain.

Le travail de Tye consistait à voyager dans le monde entier et à faire pression pour « l’utilisation ouverte d’Internet, sans interférences ni surveillance de la part des gouvernements ».

Toutefois, à la suite de la révélation par Edward Snowden de la surveillance massive exercée par la National Security Agency, Tye a commencé à travailler explicitement contre l’échange ouvert d’informations, en collaborant avec la NSA sur des tactiques visant à nuire à l’auteur de la fuite.

À peu près à la même époque, Tye a pris connaissance du décret 12333, qui autorise la NSA à collecter des informations sur les citoyens américains en dehors des frontières des États-Unis. [Théoriquement, la loi américaine interdit toute collecte d’informations sur les citoyens du pays, NdT]. Tye a « tiré la sonnette d’alarme » dans une tribune publiée par le Washington Post, mais il avait permis à la NSA et au Département d’État d’examiner ses révélations avant de les publier. Ni l’une, ni l’autre n’ont ensuite modifié leurs politiques.

Avant de parler aux journalistes de sa divulgation, Tye s’est assuré de la présence d’un témoin et a promis qu’il ne révélerait aucune information classifiée. « Si vous entendez quelque chose qui donne l’impression que je parle d’activités classifiées de la NSA, je vous dis tout de suite que vous aurez mal entendu ce que j’ai dit », a-t-il déclaré.

« La seule raison pour laquelle j’ai eu un briefing de la NSA était que nous devions élaborer une réponse aux fuites de Snowden », a dit Tye à Ars Technica. « Je n’en aurais jamais su assez pour déposer une plainte si ces fuites n’avaient pas existé ».

Tye a également sollicité l’aide de Mark Zaid « pour l’aider à naviguer dans le processus légal de divulgation. »

Bien qu’il ait été redevable à Snowden, et que Snowden ait été le premier à révéler comment l’EO 12333 était « la source de la collecte d’informations par la NSA », l’avocat de Tye, Zaid, n’a pas cessé de dénigrer Snowden.

« Contrairement à Snowden, Tye ne donnera aucun exemple de surveillance illégale réelle dont il aurait eu connaissance lorsqu’il travaillait au Département d’État. Il honore ses accords de confidentialité », a déclaré Zaid.

Zaid, qui avait faussement accusé Snowden d’avoir refusé d’essayer de passer par les canaux appropriés, soutient que la meilleure façon d’obtenir un changement de politique est de passer par les canaux officiels. Et il a dépeint Tye comme « un exemple brillant de la façon dont un lanceur d’alerte de la sécurité nationale devrait soulever ses préoccupations en toute légalité et donner au système et au public le temps de débattre de ces préoccupations, plutôt que de décider unilatéralement comme Snowden l’a fait… ».

Tye s’est rapidement imposé comme un modèle de divulgation des secrets gouvernementaux, les gros titres des médias le décrivant comme « le nouveau lanceur d’alerte idéal du gouvernement américain » et « le lanceur d’alerte le plus délicat et le plus respectueux des règles ».

Just Security, un blog sur la sécurité nationale orienté sur le Parti démocrate et financé par l’Open Society Foundations de George Soros, qui compte parmi ses membres des officiels tels que la directrice du renseignement national Avril Haines et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan, a salué à l’époque Tye comme un « héros » au même titre que feu le sénateur John McCain. Cependant, le site a noté que « le jury ne sait pas encore si les dénonciations de Tye conduiront à des réformes significatives ».

À l’époque, Tye avait déclaré qu’il espérait « voir une réponse publique à ma plainte qui citerait les changements apportés depuis ».

Avançons jusqu’au 16 septembre 2021, et Just Security en est toujours à demander une réforme de l’EO 12333. En effet, la sonnette d’alarme de Tye n’a pas abouti à des changements politiques significatifs, même s’il a obtenu un soutien présidentiel de pure forme : selon ses propos, « même le président Obama a reconnu que les questions soulevées à la suite de ces divulgations ont été importantes pour notre démocratie ».

Par coïncidence, quelques jours avant de quitter ses fonctions, Obama a étendu le décret 12333, permettant à la NSA de partager les données qu’elle collecte sans mandat [donc en théorie illégalement, NdT] avec d’autres agences de renseignement, le tout sans avoir besoin d’une décision de justice. C’est ce décret qui a permis à la NSA, à l’époque, de mettre sur écoute l’ancien directeur de la sécurité nationale de Trump, Michael Flynn, et de divulguer aux médias le contenu de son appel téléphonique avec l’ambassadeur russe aux États-Unis de l’époque, Sergei Kislyak.

Malgré l’échec lamentable de la méthode « légale » d’alertes favorisée par Zaid, Tye et lui allaient ensuite former Whistleblower Aid, mais pas avant d’avoir quitté le Département d’État pour travailler pour un autre organisme louche, qui était impliqué jusqu’au cou dans des opérations interventionnistes de l’OTAN.

De juillet 2014 à juillet 2015, Tye a occupé les fonctions de directeur juridique et de directeur de campagne d’Avaaz, un groupe d’activistes numériques et une société de relations publiques qui avait contribué à obtenir un soutien pour une zone d’exclusion aérienne en Libye, comme l’a rapporté Max Blumenthal, rédacteur en chef de Grayzone.

Pendant que Tye travaillait pour Avaaz, qui recevait un soutien financier de l’Open Society Foundation de Soros, l’organisation a encore une fois fait pression pour une zone d’exclusion aérienne, cette fois en Syrie. En outre, Avaaz a contribué à la création d’une organisation de relations publiques appelée Purpose, qui était chargée de la communication de l’organisation – financée par l’USAID et liée à Al-Qaïda – des Casques blancs en Syrie.

Pendant le printemps arabe, Avaaz avait déboursé 1,5 million de dollars pour « fournir aux mouvements pro-démocratie des téléphones high-tech et des modems Internet par satellite, les connecter aux principaux médias du monde et leur donner des conseils en communication », selon la BBC.

Avaaz a mis en place des serveurs proxy en Iran pour soutenir le Mouvement vert iranien et a organisé une « chaîne de poignées de mains humaine de trois miles, allant du Dalaï Lama jusqu’aux portes de l’ambassade de Chine à Londres ». Plus récemment, l’organisation a parrainé un rassemblement pour exiger une enquête officielle en réponse à la série « Facebook Files » du Wall Street Journal, dont Haugen était la source.

(À maintes reprises, nous avons vu Facebook ne pas s’attaquer à la désinformation, à l’extrémisme, à la discrimination et à la haine qui sévissent sur ses plateformes. Rejoignez-nous jeudi lors de notre rassemblement sur Capitol Hill pour demander au Congrès d’enquêter sur Facebook : https://t.co/AoFpqSN75Q)

Peu de temps avant de quitter Avaaz, Mark Tye a répondu aux critiques formulées à l’encontre de cette ONG soutenue par des milliardaires, qui plaidait en faveur d’une zone d’exclusion aérienne, en écrivant « des milliers et des milliers de personnes mourront, pendant des années encore, si nous regardons ailleurs ».

Tout comme son ancien client devenu partenaire juridique, Mark Zaid a réclamé une intervention accrue des États-Unis en Syrie, tweetant au président Trump de l’époque « qu’allez-vous faire pour la Syrie ? C’est votre problème maintenant, nous ne pouvons pas rester sans rien faire et laisser des innocents continuer d’être massacrés. » [Tweet supprimé depuis, NdT]

Whistleblower Aid, de l’aide aux lanceurs d’alerte ou des lanceurs d’alerte trahis ?

Au début de sa carrière juridique, Zaid avait « contribué à faire pression sur le Congrès pour qu’il modifie la loi afin que le gouvernement libyen puisse être poursuivi pour son complot secret visant à faire exploser le vol 103 de la Pan Am en 1988″. Depuis lors, il s’est forgé une réputation dans la représentation de lanceurs d’alerte, bien qu’il représente maintenant « de nombreux fonctionnaires fédéraux qui ont été affligés des mystérieux symptômes connus sous le nom de syndrome de La Havane ».

Mark Zaid est peut-être l’avocat spécialisé dans les affaires de lanceurs d’alerte aux États-Unis qui a fait couler le plus d’encre dans les médias grand public américains, mais il est aussi l’un des antagonistes les plus virulents de ceux qui ont dénoncé des abus sans consentement préalable des autorités. En ce qui concerne Edward Snowden, Zaid a tweeté que le lanceur d’alerte en exil « ne mérite en aucun cas d’être gracié ». [Tweet également supprimé, NdT]

Zaid estime que seuls ceux qui ont dénoncé des actes répréhensibles dans le cadre d’une infrastructure légale méritent d’être appelés lanceurs d’alerte. S’ils ont tenté de le faire, mais se sont heurtés à une fin de non-recevoir et ont ensuite transmis leurs informations directement aux médias, cette action les classe, selon lui, parmi les traîtres coupables d’espionnage.

Ainsi, selon Zaid, Snowden n’est pas un lanceur d’alerte, et Julian Assange n’est pas un journaliste. Zaid a célébré l’inculpation d’Assange par le Département de la Justice en juin 2020 comme « un message à ceux qui veulent porter atteinte à la sécurité nationale américaine : vous serez poursuivis. »

Même Reality Winner, dont la fuite d’informations classifiées avait été mise en avant par les médias parce qu’elle soutenait le récit (discrédité depuis) de la collusion entre la Russie et le président Donald Trump – que Zaid avait par ailleurs attaqué en justice – n’est pas non plus lanceuse d’alerte, a soutenu Zaid dans le Washington Post.

Si Zaid a clairement exprimé ses sentiments à l’égard de ceux qui divulguent des informations classifiées par des voies « inappropriées », il a été vivement critiqué pour sa gestion du cas de l’un de ses anciens clients, le lanceur d’alerte de la CIA Jeffrey Sterling.

« WikiLeaks a eu connaissance, de la part des personnes directement impliquées, d’allégations sérieuses selon lesquelles Mark Zaid a dénoncé un de ses clients à la CIA. Ce client a ensuite été emprisonné », a tweeté WikiLeaks. Le lanceur d’alerte de la torture de la CIA, John Kiriakou, a écrit à propos de Zaid : « Tout ami ou défenseur des balances et des mouchards n’est pas l’ami des lanceurs d’alerte ».

(Vous avez raison à 100%. @MarkSZaidEsq n’est pas un avocat des lanceurs d’alerte, malgré ses affirmations. Tout ami ou défenseur des balances et des mouchards n’est pas l’ami des lanceurs d’alerte. Demandez à #JeffreySterling.)

Le lanceur d’alerte Thomas Drake a évoqué des préoccupations similaires, signalant en 2015 des transcriptions des commentaires de l’agent spécial du FBI Ashley Hunt lors du procès de Jeffrey Sterling.

« La CIA a fait savoir que le 24 février 2003, elle a été contactée par Mark Zaid et Roy Krieger », a déclaré Hunt à la cour. « Ils ont dit à la CIA le 24 février qu’un de leurs clients les avait contactés le 21 février 2003, et que ce client, ce client non nommé à l’époque, avait exprimé ses inquiétudes concernant une opération de nature nucléaire, et qu’il avait menacé de s’adresser aux médias. »

En outre, le FBI avait assigné Zaid à comparaître, l’obligeant à témoigner dans l’affaire de son client, Sterling. Zaid a affirmé qu’il n’avait à aucun moment violé la confidentialité avocat-client et a qualifié le témoignage de l’agent du FBI Ashley Hunt de « ouï-dire ».

Sterling a refusé de commenter la valeur de Zaid en tant qu’avocat auprès de Grayzone, et de dire s’il avait joué un rôle dans sa mise en accusation.

« Sans intention d’exprimer une opinion dans un sens ou dans l’autre, je ne ferai aucun commentaire sur M. Zaid ou son travail », a déclaré Sterling.

« Tout le Disney dont on a besoin et qu’on veut être »

Si Zaid maintient une hostilité extrême envers ceux qui divulguent des informations classifiées, refusant même de travailler avec eux, il n’a aucun scrupule à obtenir des habilitations de sécurité pour des types « qui ont des problèmes de pédopornographie ».

(J’ai obtenu des habilitations pour des gars qui avaient des problèmes de pédopornographie.)

Zaid a également une affection particulière pour Disney et les « Disney girls ». Une version archivée d’une chaîne YouTube qui semble lui appartenir montre qu’il a « aimé » des vidéos, notamment « Le Top 10 des plus jolies stars de Disney channel » et « le Top 10 des Disney Girls ». [Supprimé depuis, NdT]

(On n’a pas besoin d’enfants pour être tout le Disney dont on a besoin et qu’on veut être) [Les commentaires de ce tweet l’accusent carrément de pédophilie, NdT]

Si les dossiers de Tye et Zaid soulèvent de sérieuses questions quant à leur engagement à protéger les lanceurs d’alerte qui risquent réellement de subir des représailles, ils ne sont pas les seuls membres du personnel de Whistleblower Aid à avoir des liens étroits avec l’appareil de sécurité nationale des États-Unis.

Libby Liu, PDG de Whistleblower Aid, explique comment elle se bat contre le gouvernement chinois

Les barbouzes sur le palier de Whistleblower Aid

Presque au même moment où Haugen a commencé à travailler pour Whistleblower Aid, au printemps de cette année, l’organisation s’est dotée d’une nouvelle PDG, Libby Liu. Liu était auparavant PDG d’Open Technology Fund (OTF), une entité créé par Radio Free Asia, un organe de propagande fondé par la CIA, dans le cadre de la campagne d’Hillary Clinton pour la « liberté de l’internet ».

Avant son rôle à l’OTF, Liu avait été présidente de Radio Free Asia pendant plus de 14 ans. Le site web de Radio Free Asia attribue à Liu elle-même la création de l’Open Technology Fund.

En plus d’injecter des millions de dollars dans des projets comme Tor et Signal, l’Open Technology Fund proclame fièrement que « plus de deux tiers des utilisateurs de téléphones portables dans le monde ont une technologie incubée par l’OTF sur leur appareil ».

En outre, l’OTF affirme avoir « enquêté et révélé des applications utilisées pour la surveillance répressive dans toute la Chine, y compris des outils utilisés par le gouvernement chinois pour cibler la minorité religieuse des musulmans ouïghours dans la province du Xinjiang ».

L’OTF a aidé à financer les manifestations et les émeutes de 2019 à Hong Kong « pour apporter un secours rapide aux groupes de la société civile, aux manifestants, aux journalistes et aux défenseurs des droits de l’homme qui ont subi des attaques numériques. »

Après avoir aidé les émeutiers qui avaient envahi et saccagé le Parlement de Hong Kong à échapper à la censure, Liu travaille maintenant, ironiquement, pour le cabinet d’avocats représentant Haugen, qui rencontrera la commission d’enquête du Congrès sur l’ « insurrection » du 6 janvier – sans doute pour apporter des arguments en faveur d’une plus grande censure d’Internet.

Un autre personnage clé de Whistleblower Aid est Andrew Bakaj. Comme John Tye et Mark Zaid, Bakaj ne se contente pas de représenter Haugen, il en fait également la promotion dans les médias.

Bakaj se trouvé également être un ancien officier de la CIA et enquêteur criminel au Département de la Défense. Depuis qu’il a quitté l’agence, il a fait équipe avec son ancien avocat, Mark Zaid, et s’est occupé de cas similaires, notamment le « lanceur d’alerte ukrainien » [qui avait « tiré la sonnette d’alarme » sur Donald Trump à la suite de sa demande supposée au président ukrainien de l’époque de mener une enquête sur les activités de  Joe Biden en Ukraine, NdT] et les « fonctionnaires du Département d’État touchés par le « syndrome de La Havane ».

(#JulianAssange va enfin être traduit en justice. Il est complice de la fuite délibérée d’informations classifiées qui ont mis en péril notre sécurité nationale et directement mis nos sources et nos agents en grave danger. Peut-être un jour @Snowden connaîtra-t-il le même sort.)

Sur Twitter, Bakaj s’est moqué de Julian Assange, qui s’était réfugié à l’ambassade d’Équateur à Londres, en lui demandant de « sortir » et de prendre de la vitamine D.

Derrière l’image soigneusement fabriquée de Frances Haugen en tant que courageuse lanceuse d’alerte, les opinions déclarées et les antécédents douteux de son équipe juridique de Whistleblower Aid suggèrent qu’elle n’est guère plus qu’un pion dans un jeu visant à renforcer le pouvoir déjà considérable de l’appareil de sécurité nationale américain sur les réseaux sociaux.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Illustration Gerd Altmann / Pixabay

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