En attendant que les structures craquent

De l’aveu même de ses principaux acteurs, les structures économiques du capitalisme à l’occidentale sont gangrenées et nécessitent de sérieuses réformes, si ce système espère se maintenir. Mais comment réformer sans toucher aux profits des banques et des multinationales, sachant que ce sont elles qui tiennent les cordons de la bourse et qu’elles résisteront de toutes leurs forces à tout changement qui pourrait amoindrir leur prospérité et leur influence ? C’est le casse-tête que Biden s’est proposé de résoudre avec son « Build Back Better » (« Reconstruire en mieux »), ainsi que Davos avec son « Great Reset » – La France, plus modestement, se contentant d’appliquer benoîtement tout ce que Biden et l’UE commandent, et comme d’autres pays, de mater les manifestations qui en résultent.

Voici ce que concrètement, tout ce que cette volonté réformatrice mal orientée donne jusqu’ici.


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Waiting Upon Structures to Crack


Il semble que la Russie et la Chine, voyant tout cela, garderont leur distance – en attendant patiemment que les structures craquent.

Jeffrey Tucker, dans un article intitulé « How Close Is Total Social and Economic Collapse ? » (« A quel point l’effondrement social et économique total est-il proche ? »), écrit : « Les économies et les sociétés s’effondrent au ralenti, puis un peu plus vite, puis d’un seul coup. Nous semblons être dans la période intermédiaire de cette trajectoire [aux États-Unis]. Cette période d’accélération a commencé en mars 2020, lorsque les politiciens du monde entier ont imaginé que ce ne serait pas une bien grande affaire que de mettre l’économie à l’arrêt et de la redémarrer une fois que le virus serait parti ». Quelle belle démonstration de la puissance d’un gouvernement « guidé par la science » ce serait – la technocratie partie en guerre !

Mais « aucune de ces mesures n’a fonctionné. Vous ne pouvez pas éteindre une économie et un fonctionnement social normal, puis les rallumer comme avec un interrupteur. La tentative d’imposer cela, à elle seule, causera nécessairement une casse imprévisible de long terme, non seulement des structures économiques mais aussi de l’esprit du peuple. Tout ce qui se passe actuellement reflète la prétention désastreuse de rendre cela possible – sans que cela cause des dommages dramatiques et durables. C’est le plus grand échec de la politique depuis un siècle ». [1]

Tout marche jusqu’à ce que soudainement, ça ne marche plus. Comme le disait Minsky, la stabilité engendre l’instabilité. Le problème est que les systèmes complexes sont intrinsèquement fragiles. Les restructurations qui les rendent plus rentables suppriment également les postes de travail qui les rendaient résilients, de sorte que les choses peuvent s’effondrer rapidement lorsqu’un événement imprévu se produit. Et ce n’est pas tout : la psyché collective du public est également un système complexe fragile – on ne peut pas la rétablir en appuyant simplement sur un bouton de réinitialisation.

Tucker considère tout cela essentiellement comme le résultat d’une erreur de jugement. Peut-être que c’est le cas, et peut-être que non – c’est-à-dire d’une erreur de jugement dans le sens où il l’entend. Oui, la débâcle de la chaîne d’approvisionnement n’a peut-être pas été prévue de manière adéquate ; ni les dommages auto-infligés qui ont résulté de la tentative de se découpler d’une économie aussi importante que celle de la Chine (après avoir réduit leurs importations de Chine, les USA connaissent une pénurie de micro-puces).

Mais peut-être que la raison pour laquelle la stratégie vaccinale n’est toujours pas revue et corrigée, mais est devenue une doctrine-culte sur laquelle l’Establishment s’est raidie, est qu’elle a été conçue, dès le départ, non seulement comme un moyen d’atteindre une fin – à savoir une immunité collective par le biais des vaccins – mais aussi comme une fin en soi.

Vu de cette façon, nous ne percevons pas seulement « un échec » – le fait qu’une reprise en V au redémarrage ait été présentée comme parole d’évangile – mais plutôt une série d’ « échecs » liés à une suite de jugements erronés. Ceux-ci peuvent donner l’impression d’être une suite d’erreurs sans liens entre elles, inscrites dans une analyse bien intentionnée mais fausse, mais en fait, ils ont toujours été liés – parce qu’ils étaient tous conçus dès le départ comme des fins en soi.

Le point commun de ces « erreurs » réside dans le fait qu’elles font partie d’un « seul projet » – d’un seul « genus » – et qu’elles ne sont pas simplement une suite d’accidents.

La logique apparente est qu’en « incitant » presque tout le monde à se faire vacciner, on contribuera à une immunité collective et donc à l’éradication du virus. L’erreur à la Tucker ici est qu’on aurait pensé que les vaccins n’étaient pas « perméables » aux variantes, ou que les personnes vaccinées ne seraient pas vulnérables à l’infection, ou que les personnes vaccinées ne porteraient ni ne transmettraient le virus, ou que la protection vaccinale ne se dégraderait pas en quelques semaines ou mois ? Peut-être ont-ils mal compris l’histoire du virus de la famille du SRAS (qui n’est pas particulièrement sensible aux vaccins, en raison de sa tendance à créer des variantes) ; ou alors, peut-être n’est-ce pas une erreur, et la vaccination de masse est aussi une fin en soi ? 

Pas de vaccin, pas de travail ? Les non-vaccinés sont devenus « l’ennemi », exactement de la manière dont le philosophe Carl Schmitt a dit que la désignation d’un « ennemi » est censée fonctionner : par l’attribution d’une étiquette si noire et si « étrangère » que la médiation avec ces « monstres » « qui mettent la vie des autres en danger » devient inconcevable. Un tel manichéisme en noir et blanc est l’essence de la politique, écrivait Schmitt avec approbation. En Italie, par exemple, les représentants de l’establishment politique, médical et médiatique ont ouvertement accusé les non-vaccinés d’être des « rats », des « sous-hommes » et des « criminels », qui méritent d’être « exclus de la vie publique » et « du service national de santé », voire de « mourir comme des mouches ».

S’agit-il d’un autre échec à penser clairement ? D’une incapacité des dirigeants à comprendre qu’un tel langage déchire la société, que la société ne retrouvera pas un fonctionnement social normal dès que le « commutateur » du green pass sera éteint (s’il l’est jamais) ?

Ou bien, est-ce une fin en soi ? – La vaccination en tant que garante de la loyauté politique – la majorité se définissant par une opposition totale à une minorité diabolisée : « Avoir la mauvaise idéologie politique vous rend impur ». Vous devez être purgé. Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’administration Biden ne s’est pas non plus inquiétée des licenciements massifs (et des perturbations économiques qu’ils ont engendré) – parce que cela aide à purifier le pays des récalcitrants partisans de Trump ?

De toute évidence, le « projet d’écologisation » précipité lié à une « urgence » climatique déclarée est le pendant des confinements et des erreurs des politiques de vaccination. Il semble que ce projet ait été imaginé simplement comme celui d’un monde qui passerait de l’énergie sale à l’énergie propre, par le biais de « mandats carbone » qui mettraient un terme à la désinvolture individuelle et collective en matière de carbone. Et l’économie serait alors relancée après que 150 000 milliards de dollars aient été dépensés dans des énergies renouvelables vertes. Une nouvelle démonstration du pouvoir des gouvernements « scientifiques », dirigés par des experts censément objectifs et non susceptibles d’être influencés par des biais politiques ou des ambitions de gains personnels.

Encore cette fois, cela ne fonctionne pas : Vous ne pouvez pas simplement « éteindre » une économie basée sur les combustibles fossiles, puis la rallumer, peu de temps après, en tant qu’économie verte « nette zéro ».

Nous pouvons, d’une part, percevoir cela comme une simple incapacité à apprécier les obstacles pratiques qui a légué au monde sa pénurie d’énergie, et les énormes hausses de coûts concomitantes pour les consommateurs – bien que déclenchées, nous dit-on, par un pur souci de sauver la planète.

Ou, d’un autre côté, les mandats carbone sont-il aussi une fin en soi, parce qu’ils opèrent une transition vers une classe technocratique supranationale de bureaucrates, et le transfert des principaux outils politiques du niveau national au niveau supranational ? Si c’est le cas, cela non plus ne fonctionne pas. Les coûts sociaux du choc des prix de l’énergie se répercuteront sur la politique et provoqueront de nouvelles ruptures dans l’économie.

Et, le passage de la gestion économique traditionnelle à la théorie monétaire moderne (MMT) – qui s’est avéré coïncider avec la pandémie – est-il une simple coïncidence découlant de la nécessité d’agir pour protéger les gens pendant la crise du Covid  ? – Une crise qui a vu la « création » par les banques centrales de 30 000 milliards de dollars de liquidités injectées dans les économies pour les soutenir durant la pandémie ! S’agissait-il alors d’une malheureuse erreur d’appréciation des risques d’engendrer une inflation (non transitoire) qui appauvrirait les consommateurs et pourrait provoquer une récession économique ?

Ou bien était-ce aussi une fin en soi, conçue dès le départ comme le carburant qui financerait la transition d’un capitalisme individualiste hyper-financiarisé (dont les technocrates eux-mêmes reconnaissent qu’il n’est plus viable) vers un gestionnariat largement déplacé vers la vision plus large des ESG (Critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) du « capitalisme participatif » mis en avant par Davos ? [2]

Dès 1941, James Burnham, dans The Managerial Revolution (en français L’Ère des organisateurs), soutenait que l’ancien paradigme du travail contre le capitalisme était dépassé ; que l’évolution progressive permettrait au monde de passer de la dialectique capitaliste-socialiste à une nouvelle synthèse – une structure organisationnelle composée d’une classe technocratique managériale woke – pour un type de société à la fois « socialiste » (ESG) et entrepreneuriale. Elle serait dirigée par des experts qui comprendraient mieux les problèmes que le public n’en est capable. [3] Burnham pensait que ce processus était en passe de remplacer le capitalisme à l’échelle mondiale. Davos appelle cela aujourd’hui « capitalisme participatif » (stakeholder capitalism).

Cette évolution est-elle une fin en soi ? Bien sûr – la classe oligarchique d’élite est préservée, et contrôle la monnaie et le crédit, bien qu’à un niveau supranational (par exemple, nous avons la BCE qui pratique un rationnement strict du crédit pour les entreprises, dans le cadre de ses doctrines vertes). Mais cela ne fonctionne pas très bien non plus : Nous connaissons à la fois un « choc des prix » de l’énergie et une inflation perturbatrice (encore plus de casse).

Sur le plan géopolitique, les choses ne semblent pas fonctionner non plus. L’équipe Biden affirme vouloir une « concurrence contrôlée » avec la Chine, mais pourquoi alors envoyer Wendy Sherman (qui n’est pas réputée pour ses compétences diplomatiques) en Chine en tant qu’envoyée de Biden ? Pourquoi passer son temps à provoquer la Chine avec une série de démarches contre la politique de la Chine unique avec Taïwan, si l’équipe Biden souhaite une concurrence maîtrisée (ce qu’il a dit vouloir lors d’un récent appel au président Xi) ?

L’équipe Biden ne comprend-elle pas qu’elle ne « maîtrise » pas la concurrence chinoise, mais qu’elle joue avec le feu en laissant entendre que les États-Unis pourraient soutenir l’indépendance de Taïwan ?

Et puis, pourquoi envoyer Victoria Nuland à Moscou, si la concurrence avec Moscou devait être tranquillement « rééquilibrée », comme le face-à-face de Biden avec Poutine à Genève semblait le signaler ? Comme Sherman, Nuland n’a pas été reçue à un niveau élevé, et sa réputation de « pyromane du Maidan » l’a bien sûr précédée à Moscou. Et pourquoi décimer la représentation diplomatique de la Russie au siège de l’OTAN, et pourquoi le secrétaire d’État Austin a-t-il parlé de la « porte ouverte » de l’OTAN pour la Géorgie et l’Ukraine ?

Y a-t-il une logique cachée derrière tout cela, ou ces envoyés ont-ils été envoyés intentionnellement comme une sorte de provocation pour signifier qui est le chef ? (« L’Amérique est de retour ») ? C’est ce qu’on appelle à Washington la « diplomatie de la capitulation » : les concurrents se voient présenter les conditions de leur capitulation. Si tel est le cas, cela n’a pas fonctionné. Les deux émissaires ont été congédiées comme des malpropres et les relations de Washington avec ces États clés se sont dégradées jusqu’au quasi-zéro.

L’axe Russie-Chine est arrivé à une conclusion : tout discours diplomatique poli avec Washington revient à verser de l’eau sur les plumes d’un canard. Les États-Unis et leurs protégés européens n’entendent tout simplement pas ce que Moscou ou Pékin leur disent – alors quel est l’intérêt de parler aux Américains « atteints de surdité » ? Réponse : aucun.

Tucker a écrit, à propos des confinements de la pandémie, que « tout ce qui se passe actuellement reflète la prétention désastreuse de rendre cela possible – sans que cela cause des dommages dramatiques et durables. C’est le plus grand échec de la politique depuis un siècle ». Cela vaut-il aussi pour la politique étrangère des États-Unis (c’est-à-dire de la diplomatie de la capitulation) ?

Pense-t-on que le moyen pour l’Amérique de conserver sa primauté mondiale est de continuer à harceler la Chine avec Taïwan et la politique de la Chine unique, et de harceler la Russie avec l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ? Et que des allusions répétées à des rencontres bilatérales avec un Biden souriant sont la seule chose nécessaire pour empêcher les événements de devenir incontrôlables?

Est-ce que tout ce harcèlement et ces provocations sont simplement des erreurs commises à dessein par l’équipe Biden pour évaluer le sérieux de la Chine et de la Russie quant à leurs lignes rouges, ou sont-ils une fin en soi ? (Soit dit en passant, Burnham était clair sur le fait que de nombreuses guerres devraient être menées avant qu’une société managériale puisse s’implanter pleinement. Ces guerres conduiraient à la destruction d’États-nations souverains, de sorte que seul un petit nombre de grandes nations survivrait, pour aboutir à un noyau de trois « super-États ». Burnham pensait que « la souveraineté sera limitée à quelques super-États »).

La question initiale de Tucker, rappelons-le, était : « A quel point l’effondrement social et économique total est-il proche ? » Ce que nous voulons dire dans cet article, c’est que cette litanie d’échecs est liée au fait que ces politiques ont été conçues dès le départ comme des fins en soi. Et à un degré ou à un autre, aucune ne fonctionne. Une tempête économique destructrice est-elle en préparation ?

Le point commun de ces « erreurs » distinctes réside dans le fait qu’il s’agit d’un « projet unique » – un coup d’État invisible contre les outils politiques et les structures de la responsabilité publique, au niveau national, et leur transfert au niveau supranational (également connu sous le nom de « Reset »). Ils découlent tous aussi du culte du managérialisme technocratique. En dernière analyse, Tucker a raison : pour ce projet, avec son sillage de ratages, « la tentative d’imposer cela, à elle seule, causera nécessairement une casse imprévisible de long terme, non seulement des structures économiques mais aussi de l’esprit du peuple. »

Historiquement, les sectes ne tiennent pas compte de la fragilité des systèmes complexes. Elles se concentrent sur les moyens d’arriver à leurs fins. Elles ne verraient pas nécessairement les « ruptures » de Tucker comme des ruptures. Les attitudes et les comportements humains – c’est-à-dire les gens – sont considérés comme un obstacle et, comme a averti Biden à plusieurs reprises, « si les gens ne veulent pas aider, ils doivent s’écarter du chemin de la vaccination… s’écarter du chemin des gens qui font ce qu’il faut ».

Il semble que la Russie et la Chine, voyant tout cela, garderont leur distance – en attendant patiemment que les structures craquent.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo Ulrike Leone / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] « Depuis un siècle »… L’auteur fait sûrement référence aux politiques américaines qui allaient déboucher sur la grande crise de 1929.

[2] Le « capitalisme participatif » (« stakeholder capitalism »), comme le dit Crooke, est la vision proposée par Davos. Selon la définition du forum écomique, « Le capitalisme participatif est une forme de capitalisme dans laquelle les entreprises cherchent à créer de la valeur à long terme en tenant compte des besoins de toutes leurs parties prenantes, et de la société en général. »

Comme on peut le voir, les définitions rédigées en patois néolibéralais de ce type n’éclairent pas grand-chose sur les modalités du fonctionnement de ce qu’elles se proposent de décrire. On pourra donc saluer National Review, qui a résumé l’affaire en un titre clair et net : « Le capitalisme participatif est du corporatisme sous un autre nom ».
Voilà.

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