Afghanistan : entre le pipeline et ISIS-K, les Américains sont encore là

Par Pepe Escobar
Paru sur The Cradle sous le titre Afghanistan: between pipelines and ISIS-K, the Americans are still in play


Les forces de sécurité afghanes formées et armées par les États-Unis rejoignent l’ISIS-K (Daesh), ce qui fait que le « retrait » des États-Unis d’Afghanistan ressemble aujourd’hui davantage à un « repositionnement » visant à maintenir le chaos.

Quelque chose d’assez extraordinaire s’est produit début novembre à Kaboul.

Le ministre des Affaires étrangères par intérim des Talibans, Amir Khan Muttaqi, et le ministre turkmène des Affaires étrangères, Rashid Meredov, se sont rencontrés pour discuter d’une série de questions politiques et économiques. Mais surtout, ils ont ressuscité le feuilleton à suspense que j’avais baptisé « Pipelineistan » au début des années 2000 : le gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde (TAPI).

Il s’agit d’un nouveau rebondissement historique remarquable dans la saga afghane post-jihad, qui remonte au milieu des années 1990, lorsque les Talibans avaient pris le pouvoir à Kaboul.

En 1997, les Talibans s’étaient même rendus à Houston pour discuter du gazoduc, alors connu sous le nom de TAP, comme l’indique la première partie de mon livre Forever Wars (Guerres perpétuelles)

Au cours de la seconde administration Clinton, un consortium dirigé par Unocal – qui fait aujourd’hui partie de Chevron – était sur le point de se lancer dans ce qui aurait été une proposition extrêmement coûteuse (près de 8 milliards de dollars) afin d’affaiblir la Russie à l’intersection de l’Asie centrale et de l’Asie du Sud et d’écraser la concurrence : le pipeline Iran-Pakistan-Inde (IPI).

Les Talibans avaient été dûment courtisés – à Houston et à Kaboul. Un intermédiaire clé était l’omniprésent Zalmay Khalilzad, alias « l’Afghan de Bush », dans l’une de ses premières incarnations en tant que lobbyiste d’Unocal et interlocuteur des Talibans. Mais la baisse des prix du pétrole et le marchandage incessant sur les frais de transit avaient bloqué le projet. Telle était la situation à l’approche du 11 septembre.

Au début de l’année 2002, peu après que les Talibans eurent été chassés du pouvoir par les « bombardements démocratiques » américains, un accord pour construire ce qui était alors encore appelé TAP (sans l’Inde), avait été signé par Achgabat, Kaboul et Islamabad.

Le parcours prévu du TAPI

Au fil des ans, il est apparu clairement que le TAPI, un pipeline appelé à traverser les terres afghanes sur environ 800 km, et qui pourrait rapporter jusqu’à 400 millions de dollars par an en recettes de transit dans les coffres de Kaboul, n’allait jamais pouvoir être construit dans un contexte de guérilla.

Pourtant, il y a cinq ans, Kaboul a décidé de relancer le TAPI et les travaux ont commencé en 2018 – sous une sécurité massive dans les provinces de Herat, Farah, Nimruz et Helmand, déjà largement sous le contrôle des Talibans.

À l’époque, les Talibans avaient déclaré qu’ils n’attaqueraient pas le TAPI et qu’ils assureraient même sa sécurité. Le gazoduc devait être associé à des câbles de fibre optique – comme pour la route de Karakoram au Pakistan – et à une ligne ferroviaire reliant le Turkménistan à l’Afghanistan.

L’histoire ne cesse de jouer des tours dans le Cimetière des empires. Croyez-le ou non, nous sommes aujourd’hui revenus à la même situation de terrain qu’en 1996.

Des bâtons dans les roues

Si nous prêtons attention aux rebondissements de cette interminable saga du Pipelineistan, il n’y a aucune garantie que le TAPI sera finalement construit. Il s’agirait certainement d’un quadruple avantage pour toutes les parties concernées – y compris l’Inde – et d’un pas important vers l’intégration de l’Eurasie dans son nœud d’Asie centrale et du Sud.

C’est là qu’interviennent les bâtons dans les roues : ISIS-Khorasan (ISIS-K), la filiale de Daesh en Afghanistan.

Les services de renseignement russes savent depuis plus d’un an que les « usual supects » apportent leur aide à l’ISIS-K, au moins indirectement.

Mais il y a maintenant un nouvel élément, confirmé par des sources talibanes, selon lequel un certain nombre de soldats de l’ancienne armée nationale afghane formés par les États-Unis rejoignent les rangs de l’ISIS-K pour combattre les Talibans.

L’ISIS-K, qui affiche un état d’esprit jihadiste global, considère les Talibans comme un groupe de sales nationalistes. Auparavant, les membres jihadistes étaient recrutés parmi les Talibans pakistanais et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO). Aujourd’hui, hormis les anciens soldats, il s’agit principalement de jeunes Afghans urbains mécontents, occidentalisés par la pop culture trash.

Il a été difficile pour l’ISIS-K d’établir le récit selon lequel les Talibans sont des collaborateurs de l’Occident, étant donné que la galaxie de l’OTAN continue de contrarier et/ou d’ignorer les nouveaux dirigeants de Kaboul.

Le nouveau discours de l’ISIS-K est donc monomaniaque : il s’agit essentiellement d’une stratégie du chaos visant à discréditer les Talibans en insistant sur le fait que ces derniers sont incapables d’assurer la sécurité des citoyens afghans. C’est ce qui sous-tend les récentes attaques atroces contre des mosquées chiites et des infrastructures gouvernementales, y compris des hôpitaux.

En parallèle, la communication du président américain Joe Biden sur l’ « au-delà de l’horizon », censée définir la prétendue stratégie américaine de lutte contre l’ISIS-K, n’a convaincu personne, hormis les vassaux de l’OTAN.

Depuis sa création en 2015, l’ISIS-K continue d’être financé par les mêmes sources louches qui ont alimenté le chaos en Syrie et en Irak. Le nom lui-même est une tentative de diversion, un stratagème de division tout droit sorti du manuel des opérations de la CIA.

Le nom historique « Khorasan » provient des empires perses successifs. C’est une vaste région allant de la Perse et de la mer Caspienne jusqu’au nord-ouest de l’Afghanistan ; elle n’a absolument rien à voir avec le jihadisme salafiste et les wahhabites déments qui composent les rangs du groupe terroriste. En outre, ces jihadistes de l’ISIS-K sont basés dans le sud-est de l’Afghanistan, loin des frontières de l’Iran, de sorte que l’étiquette « Khorasan » n’a aucun sens.

Les services de renseignement russes, chinois et iraniens partent du principe que le « retrait » des États-Unis en Afghanistan, comme en Syrie et en Irak, n’était pas un retrait mais un repositionnement. Ce qui reste, c’est la marque de fabrique, la stratégie américaine pure et dure du chaos, exécutée par des acteurs directs (des troupes volant le pétrole syrien) et indirects (ISIS-K).

Le scénario est évident si l’on considère que l’Afghanistan était le précieux chaînon manquant des nouvelles Routes de la soie de la Chine. Après le retrait des États-Unis, l’Afghanistan est non seulement prêt à s’engager pleinement dans l’initiative « Belt and Road » (BRI) de Pékin, mais aussi à devenir une plateforme essentielle de l’intégration de l’Eurasie, en tant que futur membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et de l’Union économique eurasienne (UEEA).

Pour se prémunir contre ces évolutions positives, comme à leur habitude, le Pentagone et de sa filiale de l’OTAN restent aux aguets en Afghanistan, prêts à perturber les progrès politiques, diplomatiques, économiques et sécuritaires du pays. Nous entrons peut-être maintenant dans un nouveau chapitre du manuel opératoire de l’hégémonie américaine : Les guerres perpétuelles.

L’OCS à l’unisson

La cinquième colonne est chargée de transmettre le nouveau message impérial à l’Occident. Un exemple en est Rahmatullah Nabil, ancien chef de la Direction nationale de la sécurité (NDS) de l’Afghanistan, « le service de renseignement afghan étroitement lié à la CIA », comme le décrit le magazine Foreign Policy.

Dans une interview assaisonnée de la typique série de mensonges impériaux – « l’ordre public se désintègre », « l’Afghanistan n’a pas d’amis dans la communauté internationale », « les Talibans n’ont pas de partenaires diplomatiques » – Nabil, au moins, ne se ridiculise pas complètement.

Il confirme que l’ISIS-K continue de recruter, et ajoute que d’anciens membres de la défense/sécurité afghanes rejoignent l’ISIS-K parce qu’ « ils considèrent l’État islamique comme une meilleure plateforme pour eux-mêmes. »

Il a également raison de dire que les dirigeants Talibans de Kaboul « craignent que la jeune génération extrémiste de leurs combattants » ne rejoigne l’ISIS-K, « qui a un agenda régional ».

Dire que la Russie jouerait « un double jeu » est tout simplement stupide. En la personne de l’envoyé présidentiel Zamir Kabulov, Moscou dispose d’un interlocuteur de premier ordre en contact permanent avec les Talibans, et ne permettrait jamais que la « résistance », c’est-à-dire les actifs de la CIA, s’installe au Tadjikistan avec un programme de déstabilisation de l’Afghanistan.

Sur le Pakistan, il est exact qu’Islamabad « essaie de convaincre les Talibans d’inclure des technocrates pro-Pakistan dans leur système ». Mais ce n’est pas « en échange d’un lobbying pour la reconnaissance internationale ». Il s’agit de répondre aux besoins de gouvernance des Talibans eux-mêmes.

L’OCS est en plein accord sur ce qu’elle attend collectivement des Talibans. Cela inclut un gouvernement inclusif et aucun afflux de réfugiés. L’Ouzbékistan, par exemple, en tant que principale porte d’entrée de l’Afghanistan en Asie centrale, s’est engagé à participer à sa reconstruction.

Pour sa part, le Tadjikistan a annoncé que la Chine allait construire une base militaire de 10 millions de dollars dans la spectaculaire région autonome de Gorno-Badakhshan. Pour contrer l’hystérie occidentale, Douchanbé s’est assuré que la base accueillera essentiellement une unité spéciale de réaction rapide du Département régional de lutte contre le crime organisé, subordonné au ministre des affaires intérieures du Tadjikistan.

Elle comprendra environ 500 militaires, plusieurs véhicules blindés légers et des drones. La base fait partie d’un accord entre le ministère de l’Intérieur du Tadjikistan et le ministère chinois de la Sécurité d’État.

La base est un compromis nécessaire. Le président tadjik Emomali Rahmon a un sérieux problème avec les Talibans : il refuse de les reconnaître et insiste sur une meilleure représentation tadjike dans un nouveau gouvernement à Kaboul.

Pékin, pour sa part, ne dévie jamais de sa priorité numéro un : empêcher par tous les moyens les Ouïgours du Mouvement islamique du Turkestan oriental (MITO) de franchir les frontières tadjikes pour ravager le Xinjiang.

Tous les principaux acteurs de l’OCS agissent donc à l’unisson en faveur d’un Afghanistan stable. Quant au Think Tankland américain, comme on pouvait s’y attendre, il n’a pas vraiment de stratégie, à part prier pour le chaos.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo Inconnu / The Cradle

1 réponse

  1. 14 novembre 2021

    […] Source : Afghanistan : entre les pipelines et ISIS-K, les Américains sont encore là (entelekheia.fr) […]

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