Un nouveau Grand Jeu dans le Caucase et en Asie centrale

Nous avons vu hier les derniers développements de la situation de l’Afghanistan. Aujourd’hui, sous la plume du même journaliste, en voici le très complexe contexte régional. A la clé, des dizaines de milliards de gains à prévoir grâce au commerce qui sera facilité par les différents corridors et leur interconnexion, et une domination militaire et politique potentielle sur toute l’aire du super-continent eurasien. Sans même parler des pipelines. De quoi expliquer que les appétits soient aussi aiguisés, et la partie aussi serrée.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre New Great Game in the Caucasus and Central Asia


Les alliances se font et se défont si vite que l’échiquier de l’intégration eurasienne ressemble à un jeu de chaises musicales.

L‘échiquier eurasien est en mouvement continu, à une vitesse vertigineuse.

Après le choc de l’Afghanistan, nous sommes tous conscients de l’interconnexion progressive de l’initiative « Belt and Road », de l’Union économique eurasienne (UEE) et de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), ainsi que des rôles de premier plan joués par la Russie, la Chine et l’Iran. Ce sont les piliers du nouveau Grand jeu.

Concentrons-nous maintenant sur certains aspects relativement négligés mais non moins importants de ce jeu – ils vont du Caucase du Sud à l’Asie centrale.

Sous la nouvelle administration Raisi, l’Iran s’est engagé sur la voie d’une intégration commerciale et économique accrue avec l’UEE, après son admission en tant que membre à part entière de l’OCS. Le pivot « Go East » de Téhéran implique un renforcement de sa sécurité politique ainsi que de sa sécurité alimentaire.

C’est là que la mer Caspienne joue un rôle clé – car les routes commerciales inter-caspiennes contournent complètement les sanctions ou les tentatives de blocus américaines.

Une conséquence inévitable, à moyen et long terme, est que la sécurité stratégique renouvelée de l’Iran, ancrée dans la Caspienne, s’étendra également à l’Afghanistan, qui a des frontières avec deux des cinq pays riverains de la Caspienne : l’Iran et le Turkménistan.

Le processus d’intégration eurasiatique en cours prévoit la création d’un corridor transcaspien, nœud essentiel, qui partira du Xinjiang en Chine pour traverser l’Asie centrale, puis la Turquie, jusqu’à l’Europe de l’Est. Ce corridor est en cours de réalisation.

Une partie de ces activités est menée par le CAREC (Central Asia Regional Economic Cooperation), qui regroupe stratégiquement la Chine, la Mongolie, le Pakistan, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, les cinq « stans » d’Asie centrale et l’Afghanistan. La Banque asiatique de développement (ADB) en coordonne le secrétariat.

Le CAREC n’est pas un organe de la Belt & Road et de la Banque asiatique de développement des infrastructures (AIIB) pilotées par la Chine. Toutefois, les Chinois ont une interaction constructive avec la Banque asiatique de développement, basée à Manille et orientée vers l’Occident.

La Belt and Road développe ses propres couloirs via les « stans » d’Asie centrale et surtout jusqu’à l’Iran, désormais stratégiquement lié à la Chine par un accord à long terme de 400 milliards de dollars sur l’énergie et le développement.

Dans la pratique, le corridor transcaspien sera parallèle et complémentaire aux corridors existants de la Belt and Road. Ainsi, des composants de l’industrie automobile allemande sont chargés sur des wagons de marchandises dans le Transsibérien à destination de joint ventures en Chine, tandis que les ordinateurs portables et les imprimantes de Foxconn et HP fabriqués à Chongqing font le chemin inverse vers l’Europe occidentale.

La mer Caspienne devient une actrice clé du commerce eurasiatique depuis que son statut a finalement été défini en 2018 à Aqtaw, au Kazakhstan. Après tout, la Caspienne est un carrefour majeur reliant simultanément l’Asie centrale et le Caucase du Sud, l’Asie centrale et l’Asie occidentale, ainsi que le nord et le sud de l’Eurasie.

C’est une voisine stratégique du Corridor international de transport nord-sud (INSTC) – qui comprend la Russie, l’Iran, l’Azerbaïdjan et l’Inde – tout en connectant la Belt and Road et l’UEE.

Coup d’œil sur le Conseil turcique

Toutes les interactions susmentionnées sont couramment discutées et planifiées lors du Forum économique annuel de Saint-Pétersbourg et du Forum économique oriental de Vladivostok, les principales réunions économiques de la Russie parallèlement aux discussions de Valdai.

Mais il y a aussi des interpolations entre les acteurs – certaines d’entre elles conduisant à des partenariats possibles qui ne sont pas exactement appréciés par les trois locomotives de l’intégration de l’Eurasie : la Russie, la Chine et l’Iran.

Par exemple, il y a quatre mois, le ministre des affaires étrangères du Kirghizstan, Ruslan Kazakbaev, s’est rendu à Bakou pour proposer un partenariat stratégique – baptisé 5+3 – entre les États d’Asie centrale et du Caucase du Sud.

C’est là que le bât blesse. Un problème spécifique est que le Turkménistan et l’Azerbaïdjan sont tous deux membres du Partenariat pour la paix de l’OTAN – qui est une entité militaire – et également du Conseil turcique, qui s’est lancé dans une campagne d’expansion résolue. Pour compliquer encore plus les choses, la Russie a également un partenariat stratégique avec l’Azerbaïdjan.

Le Conseil turcique a le potentiel d’agir comme un bâton dans les roues eurasiennes. Il compte cinq membres : la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan.

C’est le panturquisme – ou pantouranisme – en action, avec un penchant particulier pour le slogan turco-azéri « une nation, deux États ». L’ambition est de mise : Le Conseil turcique a activement tenté de séduire l’Afghanistan, le Turkménistan, l’Ukraine et la Hongrie pour qu’ils en deviennent membres.

En supposant que l’idée du 5+3 fasse son chemin, cela conduirait à la formation d’une entité unique depuis la mer Noire jusqu’aux frontières du Xinjiang, en théorie sous domination turque. Et cela signifie la prééminence de l’OTAN.

La Russie, la Chine et l’Iran ne s’en réjouiraient pas vraiment. Les huit membres du 5+3 sont tous membres du Partenariat pour la paix de l’OTAN, tandis que la moitié d’entre eux (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan et Arménie) sont également membres de son contrepoids, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dirigée par la Russie. [*]

Les acteurs eurasiens savent très bien que, début 2021, l’OTAN a confié à la Turquie le commandement de sa Force de réaction. Ensuite, Ankara s’est lancée dans une sérieuse campagne de diplomatie – le ministre turc de la Défense Hulusi Aka s’est rendu en Libye, en Irak, au Kirghizstan et au Tadjikistan.

Traduction : C’est la Turquie – et non l’Europe – qui est chargée de développer la puissance de l’OTAN à travers l’Eurasie.

Ajoutez à cela deux exercices militaires récents, Anatolian 21 et Anatolian Eagle 2021, axés sur les opérations spéciales et le combat aérien. L’Anatolian 21 a été mené par les forces spéciales turques. La liste des participants était assez importante, en termes d’arc géopolitique. Outre la Turquie, nous avions l’Albanie, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, le Qatar, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan – avec la Mongolie et le Kosovo comme observateurs.

Une fois de plus, c’était le panturquisme – ainsi que le néo-ottomanisme – en action.

Coup d’œil sur la nouvelle Union de l’entre-mers

Les spéculations des nostalgiques de Brzezinski selon lesquelles un 5+3 réussi, plus un Conseil turcique élargi, conduiraient à l’isolement de la Russie dans de vastes régions d’Eurasie sont oiseuses.

Rien ne prouve qu’Ankara serait en mesure de contrôler les corridors pétroliers et gaziers (qui sont en territoire principalement russe et iranien) ou d’influencer l’ouverture de la Caspienne aux intérêts occidentaux (cette question relève des pays riverains de la Caspienne, qui comprennent, une fois encore, la Russie et l’Iran). Téhéran et Moscou sont tout à fait conscients de l’espionnage par le duo Erdogan-Aliyev [président de l’Azerbaidjan, NdT] qui se déroule constamment à Bakou.

Pour sa part, le Pakistan a beau entretenir des relations étroites avec la Turquie et le combo turco-azéri, cela n’a pas empêché Islamabad de conclure un énorme accord militaire avec Téhéran.

Selon cet accord, le Pakistan formera des pilotes de chasse iraniens et l’Iran formera les forces spéciales antiterroristes pakistanaises. L’armée de l’air pakistanaise dispose d’un programme de formation de première catégorie, tandis que Téhéran possède une expérience de premier ordre en matière d’opérations antiterroristes en Irak/Syrie, ainsi qu’à ses frontières sensibles avec le Pakistan et l’Afghanistan.

Le couple turco-azéri doit savoir que le rêve de Bakou de devenir une plaque tournante du commerce et des transports dans le Caucase ne peut se réaliser qu’en étroite coordination avec les acteurs régionaux.

Il est toujours possible qu’un corridor de commerce et de connectivité turco-azéri soit étendu au cœur turcique de l’Asie centrale Cependant, la récente brutalité de Bakou après sa victoire militaire dans le Nagorno-Karabakh a, comme on pouvait s’y attendre, provoqué un retour de bâton. L’Iran et l’Inde développent leurs propres idées de corridors vers l’Est et l’Ouest.

Il revenait au président de l’Organisation iranienne de promotion du commerce, Alireza Peymanpak, de préciser que « deux routes de transit alternatives Iran-Eurasie remplaceront la route de l’Azerbaïdjan ». La première devrait s’ouvrir prochainement, « via l’Arménie » et la seconde « par voie maritime en achetant et en louant des navires. »

Il s’agissait d’une référence directe au Corridor international de transport Nord-Sud (International North–South Transport Corridor, INSTC) : des voies ferroviaires, routières et maritimes sillonnant 7 200 kilomètres et reliant la Russie, l’Iran, l’Asie centrale, le Caucase, l’Inde et l’Europe occidentale. L’INSTC est au moins 30% moins cher et 40% plus court que les routes sinueuses existantes.

Bakou – et Ankara – devront faire preuve d’une grande habileté diplomatique pour ne pas se retrouver exclus de l’interconnexion, même si l’itinéraire initial de l’INSTC reliait l’Inde, l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Russie.

Itinéraire initial de de l’INSTC. 

Deux camps semblent irréconciliables à ce stade : La Turquie et l’Azerbaïdjan, d’une part, et l’Inde et l’Iran, d’autre part, le Pakistan se trouvant dans une inconfortable position intermédiaire.

Le fait marquant est que New Delhi et Téhéran ont décidé que l’INSTC passerait par l’Arménie – et non par l’Azerbaïdjan – jusqu’à la Russie.

C’est une nouvelle terrible pour Ankara – une blessure que même un Conseil turcique élargi ne pourra pas guérir. Bakou, pour sa part, pourrait avoir à faire face aux conséquences désagréables d’être considéré comme un partenaire peu fiable par les principaux acteurs eurasiens.

Quoi qu’il en soit, nous sommes encore loin de la finalité exprimée par le légendaire mantra des casinos, « Les jeux sont faits, rien ne va plus ». C’est une table de jeu en perpétuelle évolution.

N’oublions pas, par exemple, les Bucharest Nine (Neuf de Bucarest) : la Bulgarie, la République tchèque, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie et la Slovaquie. Il s’agit d’un rêve éveillé de l’OTAN : le dernier remix de l’Union de l’entre-mers, un vieux concept géopolitique [lien en français, NdT] qui consistait à bloquer de facto la Russie hors de l’Europe. Une équipe dominante de 5 +3 et de Bucharest Nine serait la tenaille ultime en termes d’ « isolement » de la Russie.

Mesdames et Messieurs, faites vos jeux.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo PIRO4D / Pixabay

[*] Note de la traduction : L’OTSC, Organisation du traité de sécurité collective a été fondée en 2002. Elle regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan.

1 réponse

  1. 14 novembre 2021

    […] Source : Un nouveau Grand Jeu dans le Caucase et en Asie centrale (entelekheia.fr) […]

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