Le nouveau manifeste communiste de Xi

Xi Jinping est devenu leader à vie, ce qui a fait grincer des dents en Occident et l’a fait traiter de toutes sortes de noms d’oiseau de type « tyran » ou « dictateur » qui « renforce son emprise sur le pouvoir ». L’explication est beaucoup plus simple : on ne change pas une équipe qui gagne.


Par Pepe Escobar
Paru sur Asia Times sous le titre Xi’s new Communist Manifesto


L’ambition inébranlable du dirigeant est que la renaissance de la Chine effacera une fois pour toutes le souvenir du « siècle d’humiliation ». [1]

Marx. Lénine. Mao. Deng. Xi.

À la fin de la semaine dernière à Pékin, le sixième plénum du Parti communiste chinois a adopté une résolution historique – la troisième seulement en cent ans d’histoire – détaillant les principales réalisations et exposant une vision pour l’avenir.

Essentiellement, la résolution pose trois questions. Comment sommes-nous arrivés là ? Comment se fait-il que nous ayons eu autant de succès ? Et qu’avons-nous appris pour faire que ces succès soient durables ?

L’importance de cette résolution ne doit pas être sous-estimée. Elle marque un fait géopolitique majeur : la Chine est de retour. Et comment ! Et elle le fait à sa manière. La peur et la détestation déployées par l’hégémon déclinant ne changeront rien à cette évolution.

La résolution entraînera inévitablement un certain nombre de malentendus. Permettez-moi donc une petite déconstruction, du point de vue d’un gweilo [2] qui vit entre l’Est et l’Ouest depuis 27 ans.

Si l’on compare les 31 provinces chinoises aux 214 États souverains qui composent la « communauté internationale », chaque région chinoise a connu les taux de croissance économique les plus rapides du monde.

À travers l’Occident, les linéaments de la fameuse équation de la croissance de la Chine – sans précédent historique – ont généralement revêtu le manteau d’un mystère insoluble.

La célèbre formule du petit Timonier Deng Xiaoping, « traverser la rivière en tâtant les pierres », décrite comme la voie à suivre pour construire le « socialisme avec des caractéristiques chinoises », est peut-être la vision globale. Mais le diable, comme toujours, a été dans les détails : la façon dont les Chinois ont appliqué – avec un mélange de prudence et d’audace – tous les outils possibles pour faciliter la transition vers une économie moderne.

Le résultat – hybride – a été défini par un délicieux oxymore  : une « économie de marché communiste ». En fait, c’est la parfaite traduction pratique de la phrase légendaire « Peu importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape des souris » de Deng. Et c’est cet oxymore, en fait, que la nouvelle résolution adoptée à Pékin a célébré la semaine dernière.

Made in China 2025

Mao et Deng ont été tous deux analysés de manière exhaustive au fil des ans. Concentrons-nous ici sur Xi.

Juste après avoir été élevé au sommet du parti, Xi a défini sans ambiguïté son plan directeur : accomplir le « rêve chinois », ou la « renaissance » de la Chine. Dans ce cas, en termes d’économie politique, la « renaissance » signifie que la Chine doit retrouver la place qui lui revient dans une histoire qui s’étend sur au moins trois millénaires : juste au centre. Redevenir l’Empire du Milieu, si vous préférez.

Dès son premier mandat, Xi a réussi à imprimer un nouveau cadre idéologique. Le Parti – en tant que pouvoir central – doit diriger l’économie vers ce qui a été rebaptisé « la nouvelle ère ». Une formulation réductrice en serait « L’État contre-attaque ». En fait, c’était beaucoup plus compliqué.

Il ne s’agissait pas d’une simple reprise des normes de l’économie étatique. Rien à voir avec une structure maoïste s’emparant de larges pans de l’économie. Xi s’est lancé dans ce que l’on pourrait résumer comme une forme assez originale de capitalisme d’État autoritaire – où l’État est simultanément acteur et arbitre de la vie économique.

L’équipe Xi a tiré de nombreuses leçons de l’Occident, en utilisant des mécanismes de régulation et de supervision pour contrôler, par exemple, la sphère du shadow banking. Sur le plan macroéconomique, l’expansion de la dette publique en Chine a été contenue, et l’extension du crédit mieux encadrée. Il n’a fallu que quelques années pour que Pékin soit convaincu que la sphère de la finance à risque était sous contrôle.

Le nouveau rythme économique de la Chine a été annoncé de facto en 2015 via « Made in China 2025 », traduisant l’ambition centralisée de renforcer l’indépendance économique et technologique de l’État-civilisation. Cela allait impliquer une réforme sérieuse des entreprises publiques pas assez efficaces – car certaines étaient devenues des États dans l’État.

Parallèlement, il y a eu une refonte du « rôle décisif du marché » – avec une insistance sur le fait que les nouvelles richesses devaient être mises à la disposition de la renaissance de la Chine, en fonction de ses intérêts stratégiques – définis, bien sûr, par le Parti.

Le nouvel arrangement revenait donc à imprimer une « culture du résultat » dans le secteur public, tout en associant le secteur privé à la poursuite d’une ambition nationale unifiée. Comment y parvenir ? En facilitant le rôle du Parti en tant que dirigeant général et en encourageant les partenariats public-privé. [3]

L’État chinois dispose d’immenses moyens et ressources à la mesure de son ambition. Pékin s’est assuré que ces ressources seraient accessibles aux entreprises qui ont parfaitement compris la nouvelle mission dont elles sont investies : contribuer à l’avènement d’une « nouvelle ère. »

Un manuel de projection de puissance

Il ne fait aucun doute que la Chine sous Xi, en huit courtes années, a été profondément transformée. Quelle que soit la façon dont l’Occident libéral l’interprète – y compris avec des crises d’hystérie à propos du néo-maoïsme – du point de vue chinois, cela n’a aucune signification et ne fera pas dérailler le processus.

Ce qui doit être compris, tant par le Nord que par le Sud, c’est le cadre conceptuel du « rêve chinois » : L’ambition inébranlable de Xi est que la renaissance de la Chine efface définitivement les souvenirs du « siècle d’humiliation ».

La discipline du parti – à la chinoise – est vraiment remarquable. Le PCC est le seul parti communiste de la planète qui, grâce à Deng, a découvert le secret de l’accumulation des richesses.

Et cela nous amène au rôle de Xi, consacré comme grand réformateur, au même niveau conceptuel que Mao et Deng. Il a parfaitement compris comment l’État et le parti créaient de la richesse : l’étape suivante consiste à utiliser le parti et la richesse comme des instruments à mettre au service de la renaissance de la Chine.

Rien, pas même une guerre nucléaire, ne déviera Xi et les dirigeants de Pékin de cette voie. Ils ont même conçu un mécanisme – et un slogan – pour cette nouvelle projection de puissance : l’initiative « Belt and Road » (BRI), à l’origine « One Belt, One Road » (OBOR).
En 2017, la BRI a été intégrée dans les statuts du parti. Même en sachant que toute traduction ne peut être qu’approximative, il n’y a pas de définition occidentalisée et linéaire de la BRI.

La BRI se déploie sur de nombreux niveaux superposés. Elle a commencé par une série d’investissements facilitant l’approvisionnement de la Chine en matières premières.

Puis sont venus des investissements dans des infrastructures de transport et de connectivité, avec tous leurs carrefours et plateformes tels que Khorgos, à la frontière entre la Chine et le Kazakhstan. Le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), annoncé en 2013, a signé la symbiose de ces deux voies d’investissement.

L’étape suivante a consisté à transformer les plateformes logistiques en zones économiques intégrées – comme par exemple HP, basé à Chongjing, exporte ses produits aux Pays-Bas via un réseau ferroviaire de la Belt and Road. Puis sont apparues les Routes de la soie numériques – de la 5G à l’IA – et les Routes de la soie de la santé, liées au Covid-19.

Ce qui est certain, c’est que toutes ces routes mènent à Pékin. Elles fonctionnent autant comme des corridors économiques que comme des avenues de soft power, « vendant » la voie chinoise, notamment à travers les pays émergents.

Faites du commerce, pas la guerre

Faites du commerce, pas la guerre : telle serait la devise d’une Pax Sinica sous Xi. L’aspect crucial est que Pékin ne vise pas à remplacer la Pax Americana, qui s’est toujours appuyée sur la version du Pentagone de la diplomatie de la canonnière.
La déclaration a subtilement renforcé le fait que Pékin ne souhaite pas devenir un nouvel hégémon. Ce qui compte avant tout, c’est de supprimer toute pression éventuelle que le monde extérieur pourrait exercer sur ses décisions internes, et surtout sur sa configuration politique unique.

L’Occident peut se lancer dans des crises d’hystérie à propos de n’importe quoi – du Tibet et de Hong Kong au Xinjiang et à Taïwan. Cela ne changera rien.

En résumé, c’est ainsi que le « socialisme avec des caractéristiques chinoises » – un système économique unique, en mutation constante – est arrivé à l’ère technocratique liée au Covid-19. Mais personne ne sait combien de temps le système va durer, et sous quelle forme mutante.

La corruption, la dette – qui a triplé en dix ans – les querelles politiques, rien de tout cela n’a disparu en Chine. Pour atteindre une croissance annuelle de 5 %, la Chine devrait retrouver une croissance de la productivité comparable à celle, accélérée, des années 80 et 90, mais cela n’arrivera pas. La baisse de la croissance s’accompagne d’une baisse parallèle de la productivité.

Une dernière remarque sur la terminologie. Le PCC est toujours extrêmement précis. Les deux prédécesseurs de Xi ont épousé des « perspectives » ou des « visions ». Deng a écrit « théorie ». Mais seul Mao était accrédité d’une « pensée ». La « nouvelle ère » a maintenant vu Xi, à toutes fins pratiques, être élevé au rang de « pensée » – en outre intégrée dans la Constitution de l’État-civilisation.

C’est pourquoi la résolution du Parti adoptée la semaine dernière à Pékin pourrait être interprétée comme le nouveau manifeste communiste. Et son principal auteur est, sans l’ombre d’un doute, Xi Jinping. Quant à savoir si le manifeste sera la feuille de route idéale pour une société plus riche, plus éduquée et infiniment plus complexe qu’à l’époque de Deng, les paris sont ouverts.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Crédit photo China Daily

Notes de la traduction :

[1] Sur le « siècle d’humiliation » et son importance dans la psyché chinoise moderne, voir « Guerres de l’opium : le viol de la Chine par les puissances occidentales »

[2] « Gweilo » : étranger en cantonais.

[3] Nous avons également pléthore de partenariats public-privé, mais contrairement à ceux de la Chine qui reposent sur le « gagnant-gagnant », les nôtres sont de type « gagnant-perdant » : ils engraissent le secteur privé et ses actionnaires au détriment du pays.

1 réponse

  1. 19 novembre 2021

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