Pandémie, prix du gaz, inflation, et maintenant hausse du prix du pétrole aussi ?

Malgré toute la puissance qu’ils s’emploient à déployer verbalement, les USA semblent bien avoir dépassé leur point de bascule : le moment où ils auraient pu suffisamment se réformer pour essuyer des tempêtes économiques sans trop de dégâts. Aujourd’hui, ils semblent bien au bord du gouffre, avec des fronts de crise multiples et des ricochets mondiaux, voire des retours de bâton imprévus pour chacune de leurs décisions (par exemple, au cours de ces dernières années, le passage des USA, et de l’Occident à sa suite, aux énergies renouvelables a déclenché une récente hausse exponentielle des prix du gaz en Europe, à la suite de mois sans vent pour alimenter les champs d’éoliennes).

Or, si les USA entrent en récession, voire, s’ils arrivent au bout des possibilités de leur système comme le suggère l’auteur (qui n’a rien d’un anti-américain primaire, soit dit au passage), quelles en seront les répercussions sur l’UE, donc la France ? D’autant plus qu’outre nos liens tentaculaires avec eux, nous avons peu ou prou les mêmes problèmes : inflation galopante, grimpée des prix de l’énergie, économie réelle en dents de scie pour cause de virus/pass sanitaire, politiciens incompétents et dépassés par les événements, etc. Sans même parler de notre vassalité envers lesdits USA, qui entravent nos possibilités de politiques indépendantes… En clair, la question est : si les USA s’effondrent, tomberons-nous avec eux?


Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Oil price stalks another superpower


Dans le folklore de la géopolitique, l’Afghanistan est censé avoir précipité la fin de l’Union soviétique, mais en réalité, la guerre n’aurait pas été une « plaie saignante » en 1989 sans la chute rapide des revenus soviétiques provenant des exportations de pétrole.

Les experts estiment aujourd’hui que « les coûts militaires et financiers du conflit afghan, bien que non négligeables, n’ont guère mis à l’épreuve les capacités de la superpuissance », pour reprendre les termes d’un article publié en 1989 par Tad Daley, ancien analyste politique de la RAND, Afghanistan And Gorbachev’s Global Foreign Policy, Asian Survey, mai 1989.

Après le coup fatal porté à l’économie soviétique et à l’industrie énergétique par la catastrophe de Tchernobyl en 1986, William Casey, alors directeur de la Central Intelligence Agency dans l’administration Reagan, avait négocié secrètement avec le roi saoudien Fahd un accord faustien par lequel les Saoudiens ont multiplié par plus de cinq leur extraction ; les prix ont chuté de 32 à 10 dollars le baril. L’URSS a ainsi perdu une bonne partie de ses revenus annuels, et elle avait déjà un déficit budgétaire.

Trente ans plus tard, c’est au tour des États-Unis de se débattre avec les prix du pétrole. Sa contrariété provient de la forte hausse des prix du pétrole, alors que de plus en plus de populations vaccinées sortent des confinements dus au coronavirus, ce qui favorise la reprise de l’activité économique de l’Asie à l’Europe et à l’Amérique du Nord.

Le pronostic est que l’hiver à venir sera exceptionnellement rigoureux, ce qui entraînera une demande accrue de carburant. Le resserrement continu de l’offre, la reprise économique dans les zones et régions clés, et les pressions externes qui en découlent sur le marché s’additionnent. Les principales banques d’investissement prédisent un pétrole à 100 dollars. Goldman Sachs estime qu’un pétrole à 90 dollars pourrait être une prévision juste. Le président russe Vladimir Poutine pense qu’un pétrole à 100 dollars le baril est « tout à fait possible ».

Pour les États-Unis, c’est un désastre qui s’annonce, car le spectre de l’inflation hante l’économie. Le Wall Street Journal a rapporté que l’inflation, mesurée par l’indice des prix à la consommation du ministère américain du travail, était de 6,2% en octobre, son niveau le plus élevé depuis 31 ans.

La psychologie de l’inflation n’est pas claire. Le New York Times rapporte que « les travailleurs ont pris le dessus sur le marché du travail, obtenant les plus importantes augmentations depuis des décennies et quittant leurs emplois à un rythme record. » [Le journal souligne que, bien que les travailleurs aient plus d’opportunités d’emploi qu’ils n’en ont eues depuis des décennies, ils considèrent l’économie comme étant en mauvais état, NdT]

Les pressions inflationnistes surviennent à un moment où l’administration Biden subit une pression immense pour ramener les électeurs dans son giron après les résultats désastreux des élections du mardi 2 novembre dernier, et prévoit pour ce faire de se lancer dans une frénésie de dépenses. Le modèle budgétaire de Penn Wharton estime que le plan de dépenses sociales « Build Back Better » de 1 750 milliards de dollars de Biden coûtera en réalité plus près de 3 900 milliards de dollars, tandis que les augmentations de revenus que Biden propose pour financer ces dépenses pourraient ne générer que près de 1 500 milliards de dollars.

Les prix du pétrole et les niveaux d’inflation sont liés dans une relation de cause à effet, car le pétrole est un élément majeur dans l’économie. Lorsque les prix du pétrole augmentent, l’inflation – qui est la mesure des tendances générales des prix, telles que le coût de la vie, le coût des affaires, les emprunts d’argent, les hypothèques, les rendements des obligations d’entreprises et d’État, etc – prend le même chemin.

Dans le contexte de la hausse des prix du pétrole, le président Biden a demandé à l’OPEP+ (le condominium de la Russie et de l’Arabie Saoudite) d’augmenter l’offre. L’OPEP+ l’a ignoré. Plus tard, un Biden exaspéré a lancé aux médias : « Si vous regardez les prix de l’essence, et si vous regardez les prix du pétrole, c’est une conséquence du refus, jusqu’à présent, de la Russie ou des nations de l’OPEP de pomper plus de pétrole. »

Mais l’OPEP+ reste sourde à ses arguments. Dans sa déclaration de conclusion d’une réunion virtuelle du jeudi 4 dernier, elle a décidé de s’en tenir au mécanisme d’ajustement mensuel de la production approuvé lors de sa réunion de juillet. À l’évidence, les producteurs ne sont pas désireux d’augmenter trop rapidement la production, craignant que de nouvelles flambées de Covid-19 ne viennent freiner la reprise économique mondiale.

La hausse des prix de l’énergie ne va pas seulement alimenter l’inflation à court terme, elle va également affaiblir le dollar américain. Pendant ce temps, la Russie et l’Arabie Saoudite se livrent à une course contre la montre pour tirer le maximum de revenus de leurs énormes réserves de pétrole avant que la « révolution verte » ne réinitialise les règles du jeu, à moyen terme.

Il semble bien que ce soit un « moment Gorbatchev » pour Biden. Il cristallise les mécontentements, tout comme l’ancien leader soviétique à l’époque. Et les Républicains préparent la curée. L’ancien secrétaire à l’énergie de Trump, Rick Perry, a prévenu : « Le potentiel de désastre est très réel, tant du point de vue de la sécurité nationale que de celui de savoir si nous pourrons, littéralement, garder les lumières allumées. »

Perry a déclaré à CNBC : « Les actions restrictives de l’administration Biden – non aux pipelines, non au forage, non au financement de projets pétroliers et gaziers à l’étranger… sont un renversement stupéfiant de l’indépendance énergétique obtenue sous l’administration Trump. » Perry est un ancien gouverneur du Texas qui entretient des liens étroits avec l’industrie pétrolière (Big Oil).

Actuellement, le pétrole brut oscille autour de 82 dollars le baril. Vendredi, Saudi Aramco a augmenté le prix de vente de son brut léger arabe pour décembre à l’Asie à 2,70 $ le baril, soit 1,40 $ de plus que ce mois-ci. C’est un signe que la demande reste forte.

Biden a peu de cartes à jouer. Il pourrait peut-être ordonner le déblocage du pétrole de la réserve stratégique de pétrole, qui contient suffisamment de brut pour remplacer tout le pétrole que les États-Unis importent de l’OPEP+ pendant plus d’un an ; il pourrait interdire les exportations américaines de pétrole ; ou il pourrait essayer d’adopter une loi pour poursuivre l’OPEP pour avoir agi comme un cartel (c’est peu probable).

D’un autre côté, il y a le risque que si Biden parvenait à faire baisser fortement les prix, cela pourrait se retourner contre lui et ralentir encore plus le rebond de l’activité du pétrole de schiste, ce qui entraînerait une forte hausse des prix l’année prochaine, au moment des élections de mi-mandat au Congrès.

Bien sûr, la meilleure option pour Biden pourrait être d’appeler le président Poutine et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane pour leur demander de pomper davantage de pétrole. Mais pour cela, Biden doit tempérer la rhétorique de l’exceptionnalisme. Il est trop faible pour cela. Trump l’aurait pu.

Il est de fait que le marché du pétrole, cette fois encore, se joue d’une superpuissance. L’URSS a été plongée dans une profonde récession, ce qui a sonné le glas de la perestroïka et alimenté la critique sévère de Boris Eltsine à l’égard du système soviétique dans son ensemble. Il y a là une étrange ressemblance, car Biden doit également mener à bien une perestroïka, qui est également existentielle.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo Gerd Altmann / Pixabay

Ajouter un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :