Et si la Russie et la Chine s’alliaient sur Taïwan et l’Ukraine ?

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Sino-Russian collusion over Taiwan, Ukraine seems improbable but isn’t


Les États-Unis ont déclenché une hystérie guerrière à partir d’une image satellite d’un camp militaire russe à Yelnya, à plus de 500 km de la frontière ukrainienne, pour alléguer de plans d’invasion de Moscou et justifier une participation de l’OTAN.

La rencontre virtuelle de mardi 16 entre le président Joe Biden et le président Xi Jinping n’a pas été sans rappeler le sommet américano-russe de Genève en juin.

Les entretiens de Joe Biden avec le président russe Vladimir Poutine visaient apparemment à créer une relation « stable et prévisible » avec la Russie, mais l’humeur aujourd’hui est à la guerre.

Mardi 16, Jake Sullivan, conseiller de Biden pour la sécurité nationale, a déclaré lors d’une réunion d’information sur le sommet que les États-Unis et leurs partenaires partageant les mêmes idées établiraient des « règles pour promouvoir leurs intérêts et leurs valeurs » et faire reculer la Chine.

Jeudi 18, Biden a révélé qu’il envisageait un boycott diplomatique des Jeux olympiques d’hiver de Pékin.

Vendredi 19, le Département d’État américain a annoncé qu’un dialogue sur le partenariat pour la prospérité économique entre les États-Unis et Taïwan allait se tenir afin de renforcer la coopération commerciale et économique, soulignant que Taïwan resterait un point sensible dans les relations entre les États-Unis et la Chine, et que l’administration Biden renforcerait sa coopération militaire et technologique avec Taipei.

Samedi 20, le chef du commandement américain pour l’Indo-Pacifique, l’amiral John Aquilino, a réaffirmé l’engagement des États-Unis en faveur d’une région Indo-Pacifique libre et ouverte et a souligné aux alliés l’urgence de faire face aux tensions croissantes avec la Chine et à ses actions militaires.

De hauts responsables de la Maison-Blanche ont depuis lors exhorté Pékin à respecter le « code de la route » ou, alternativement, les « règles de circulation ».

Vendredi 19, la Chine a riposté. Qin Gang, ambassadeur aux États-Unis, a carrément demandé de quel droit les États-Unis affirment que Pékin devait obéir aux « règles de circulation » fixées par la Maison Blanche, et a accusé les États-Unis de tenter d’ériger un autre « mur de Berlin » pour contenir la Chine.

En comparaison, le sommet Biden-Poutine à Genève a été moins vite périmé. Pourtant, les États-Unis avertissent désormais leurs alliés que la Russie semble se diriger vers une guerre en Ukraine.

Fondamentalement, sur le plan diplomatique, l’objectif de l’administration Biden est de mettre en place des « garde-fous » pour éviter que les tensions bilatérales ne dégénèrent en conflit avec la Chine ou la Russie. En réalité, toutefois, de tels « garde-fous » constitueraient une contrainte unilatérale de la part de la Chine et de la Russie vis-à-vis des intérêts des États-Unis.

C’est un cocktail parfait pour engendrer de la méfiance et des antagonismes. Sourabh Gupta, chargé de recherche à l’Institut d’études sino-américaines de Washington, a décrit avec justesse ce paradigme comme des « transactions à la carte » qui font l’impasse sur une véritable coopération.

Il est clair que ni la Chine ni la Russie ne se contenteront d’une coexistence aussi erratique et mal gérée, car Taïwan et l’Ukraine sont des questions existentielles. Elles finiront par accuser les États-Unis de bluffer. Les tensions actuelles autour de l’Ukraine en sont l’illustration.

Les États-Unis adoptent la tactique du salami, qui consiste en provocations progressives et soumet Pékin et Moscou à des tests de résistance. Ils ne cessent de les narguer sur leurs « lignes rouges » pour créer de nouveaux faits sur le terrain.

Un éminent expert russe, le professeur Glenn Diesen, a écrit la semaine dernière : « Les lignes rouges ont un caractère dissuasif. Leur tracé a pour but de faire comprendre des intérêts cruciaux en matière de sécurité, et les graves conséquences qui en découleraient s’ils étaient remis en cause. En substance, les ultimatums de Moscou sont destinés à empêcher l’Occident de faire une dangereuse erreur de calcul. »

Il a continué : « La dissuasion repose sur les trois C : capacité, crédibilité et communication. La Russie a la capacité militaire d’agir si ses lignes rouges sont franchies, elle a démontré sa crédibilité en termes de préparation à agir sur les menaces, et elle sait que les détails doivent être communiqués clairement pour éviter que l’Occident ne fasse des faux pas qui nécessiteraient une réponse énergique. Cependant, la faiblesse de ses lignes rouges est un manque actuel de détails sur ce qui se passerait si une autre nation faisait un pas de trop. »

Le professeur Diesen écrivait sur RT, le média financé par le Kremlin, peu après les remarques énergiques du président Vladimir Poutine à Moscou le 18 novembre sur les « lignes rouges » en Ukraine.

Ce que les États-Unis font à Taïwan est presque identique à ce qu’ils font en Ukraine. Tant à Taïwan qu’en Ukraine, les États-Unis ont tendu des « fils-pièges » sous la forme d’un déploiement de forces spéciales, brouillant ainsi la « ligne rouge ». Et dans les deux cas, les États-Unis ont eu recours à la lente progression de la tactique du salami – « la conquête par découpage en tranches fines ». Aucune action n’est assez scandaleuse en soi pour constituer un casus belli, mais, un jour, vous vous retournez et réalisez combien de terrain vous avez perdu », comme l’a écrit le professeur Diesen.

La patience de Moscou a des limites. Essentiellement, Moscou ne peut plus et ne veut plus accepter :

  • le soutien des États-Unis à l’abandon par Kiev des accords de Minsk ;
  • l’encouragement par l’Occident des sentiments de revanche en Ukraine ;
  • la feuille de route de l’Occident visant à transformer l’Ukraine en un État « anti-russe » ;
  • l’intensification du soutien militaire à l’Ukraine ;
  • le déploiement des forces américaines en Ukraine et dans la mer Noire ; et
  • l’engagement actif de l’OTAN en Ukraine et sa présence dans la mer Noire.

Poutine avait espéré que Biden comprendrait les préoccupations de la Russie, mais il n’y a pas eu de changement de cap et l’ancienne approche continue d’être vigoureusement mise en avant. Du point de vue russe, la politique américaine empêche Moscou d’avoir des relations normales avec Kiev et conduit inexorablement à la création d’un État anti-russe à sa frontière occidentale.

Il est intéressant de noter que Poutine a également évoqué dans ses remarques le caractère central de la quasi-alliance sino-russe. Il a déclaré : « Certains de nos partenaires occidentaux tentent ouvertement de creuser un fossé entre Moscou et Pékin. Nous en sommes bien conscients. Avec nos amis chinois, nous continuerons à répondre à ces tentatives en développant notre coopération politique, économique et autre, et en coordonnant nos actions sur la scène mondiale. » Le ministère chinois des affaires étrangères a salué les remarques de Poutine.

Le 19 novembre, la Chine et la Russie ont effectué une patrouille aérienne stratégique conjointe dans la mer du Japon et la mer de Chine orientale. Deux bombardiers à capacité nucléaire chacun, de la Russie et de la Chine, ont pris part à l’exercice, qui a duré plus de dix heures. Tass souligne que Poutine en a été tenu informé.

Le communiqué de presse conjoint indique, entre autres, que la patrouille vise à « améliorer le niveau de coordination stratégique et les capacités opérationnelles conjointes des deux parties, et à protéger conjointement la stabilité stratégique mondiale ».

Pour la Chine et la Russie, Taïwan et l’Ukraine sont des questions existentielles. Pékin ne peut pas se permettre que Taïwan devienne une métastase d’un cordon sanitaire dirigé par les États-Unis. Moscou ne peut pas non plus se permettre une éventualité similaire le long de sa frontière occidentale et méridionale. (La semaine dernière, le Secrétaire général de l’OTAN a ouvertement parlé du déploiement d’armes nucléaires en Europe de l’Est).

Inutile de dire que la Russie ne supportera pas stoïquement les tendances actuelles. Que se passera-t-il alors ? Le Kremlin a mis en garde contre la gravité de l’évolution de la situation.

Personne ne parle ici d’une quelconque « collusion » sino-russe actuelle. Il ne s’agit pas non plus, pour Moscou ou Pékin, d’une simple question d’entrer en guerre ou non. La Chine et la Russie pourraient toujours adopter une approche proactive pour atteindre leurs objectifs.

Pékin disposerait vraisemblablement de mesures pour faire face aux provocations des forces indépendantistes de Taïwan. Pour Moscou aussi, il existe des options autres qu’une invasion de l’Ukraine. Les deux pays ont dans leur boîte à outils des options qui n’ont pas encore été utilisées.

Toutefois, ce serait un scénario entièrement nouveau si une simultanéité se faisait jour dans le syndrome « action-réaction » en Extrême-Orient et en Europe de l’Est. Il y a des variables en jeu, mais un scénario de simultanéité ne pourrait pas avoir d’issue favorable pour les États-Unis sur le plan géopolitique dans le Pacifique occidental et dans le monde. En fait, le monde pourrait prendre une toute autre allure.

Si Pékin devait assister passivement à la « défaite » de la Russie en Ukraine, les États-Unis ne feraient que s’enhardir, et la capacité de la Chine à repousser l’hégémonie américaine s’affaiblirait d’autant. De la même façon, si les États-Unis sortent triomphants en Extrême-Orient, Washington imposera à la Russie une réinitialisation de la stabilité stratégique mondiale à ses conditions, quoi qu’il en coûte.

Taïwan et l’Ukraine sont aujourd’hui, de facto, des frères siamois. Et les enjeux ne peuvent pas être plus élevés pour la Russie et la Chine.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel

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