Comment reprendre le contrôle de nos esprits

Où l’on apprend, entre autres choses, que ceux qui acceptent sans réfléchir des conditions de vie de plus en plus bizarres, voire stigmatisantes pour leurs congénères – par exemple en ce moment, dans l’UE, en Australie et autres, la société à deux vitesses des « pass sanitaires » – ne sont pas pour autant des « moutons » ou des personnes insensibles et cruelles, mais tout simplement des gens normaux.

Nous verrons pourquoi et comment.


Par Cynthia Chung
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre How to Take Back Control of Your Mind


Les politiciens, les prêtres et les psychiatres sont souvent confrontés au même problème : comment trouver le moyen le plus rapide et le plus durable de changer la croyance d’un homme… Le problème du médecin et de son patient malade des nerfs, et celui du chef religieux qui entreprend de gagner et de retenir de nouveaux convertis, est maintenant devenu le problème de groupes entiers de nations, qui souhaitent non seulement confirmer certaines croyances politiques à l’intérieur de leurs frontières, mais aussi faire du prosélytisme à l’extérieur. »

– William Sargant, “Battle for the Mind”

Il est étrange qu’en cette « ère de l’information », nous soyons plus noyés dans la confusion que jamais…

Dans le passé, on pensait généralement, et non sans raison, que la tyrannie ne pouvait exister qu’à condition que le peuple soit maintenu dans l’analphabétisme et l’ignorance de son oppression. Pour reconnaître que l’on est « opprimé », il faut d’abord avoir une idée de ce qu’est la « liberté », et si l’on a le « privilège » d’apprendre à lire, cette découverte est inévitable.

Si l’éducation des masses pouvait alphabétiser la majorité d’une population, on pensait que les idées supérieures, le genre d’ « idées dangereuses » que le héros d’Huxley Moustapha Mond, par exemple, exprime dans Le meilleur des mondes, organiseraient rapidement les masses et qu’une révolution contre les autorités s’ensuivrait inévitablement. En d’autres termes, la connaissance est la liberté, et il est impossible d’asservir ceux qui apprennent à « penser ».

Cependant, ce n’est pas exactement comme ça que les choses se sont passées, n’est-ce pas ?

La grande majorité d’entre nous sommes libres de lire ce que nous voulons, en termes de livres autrefois « interdits » tels que ceux énumérés par l’Index Librorum Prohibitorum (*). Nous pouvons lire tous les écrits interdits dans le roman d’Huxley Le Meilleur des mondes, notamment les œuvres de Shakespeare qui y sont désignées comme des formes de « connaissance » résolument dangereuses.

Nous sommes maintenant totalement libres de faire notre propre « éducation » sur les « idées », même celles qui étaient reconnues par les tyrans du passé comme « des antidotes » à une vie d’esclavage. Et pourtant, aujourd’hui, la majorité choisit de ne pas le faire…

Il est reconnu, bien que superficiellement, que celui qui contrôle le passé, contrôle le présent et donc l’avenir. Le livre de George Orwell 1984 martèle cette notion comme la caractéristique essentielle qui permet à l’appareil de Big Brother de maintenir un contrôle absolu sur les masses, bien plus que la peur ou la loyauté à la cause du Parti, et pourtant, malgré la popularité du livre, la majorité manque d’intérêt envers l’histoire.

Quelle importance, si le passé est contrôlé et réécrit pour s’adapter au présent ? Comme le fonctionnaire zélé de Big Brother, O’Brien, le déclare à Winston : « Nous, le Parti, contrôlons toutes les archives et nous contrôlons tous les souvenirs. Alors nous contrôlons le passé, n’est-ce pas ? [Et donc, nous sommes libres de le réécrire comme bon nous semble…] ».

Bien sûr, nous ne sommes pas dans la même situation que Winston… nous sommes bien mieux lotis. Nous pouvons étudier et apprendre sur le « passé » si nous le désirons, malheureusement, c’est un choix auquel beaucoup de gens sont indifférents.

En fait, beaucoup de gens ne sont probablement pas pleinement conscients qu’actuellement, une bataille se déroule pour savoir comment « contrôler le passé » d’une manière qui ressemble beaucoup à une forme de « suppression de la mémoire ».

En ce moment même, une attention particulière est accordée à la réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Des propagandistes tentent de réécrire cette histoire, car c’est là que se trouve la racine du fascisme d’aujourd’hui.

Quiconque comprend cette période de l’histoire comprend le fascisme d’aujourd’hui.

Les « experts » affirment que le pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939 est censé « prouver » que Staline a soutenu le programme fasciste d’Hitler, et donc que le statut de l’Union soviétique en tant que principal rempart contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale n’est qu’une imposture.

Cependant, ce qui est oublié à chaque fois dans cette discussion, c’est qu’au cours de l’année précédente, le 30 septembre 1938, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain avait signé un accord d’apaisement avec Hitler connu sous le nom d’accord de Munich (la trahison de Munich), aux termes duquel Hitler avait exigé et obtenu l’annexion de zones frontalières tchèques, connue sous le nom d’annexion des Sudètes. La politique britannique officielle consistait donc à permettre à Hitler d’étendre le territoire allemand de manière relativement incontrôlée, dans un souci d’ « apaisement ».

La « logique » sous-jacente était que la Grande-Bretagne donnerait ce que Hitler exigeait dans l’espoir d’ « apaiser » ses « appétits » impérialistes et d’éviter ainsi une extension du conflit. En d’autres termes, en donnant plus de pouvoir à Hitler, elle allait le convaincre, d’une manière ou d’une autre, de ne pas en demander davantage… du moins, le plan semblait bon sur le papier.

Ensuite, il y a toute l’affaire gênante de la Bank of England et de la BIS (Banque des règlements internationaux), à laquelle le gouverneur de la Bank of England, Montague Norman, avait permis le transfert direct d’argent à Hitler, mais cependant, pas avec l’argent de l’Angleterre ; avec l’équivalent en or de 5,6 millions de livres appartenant à la Banque nationale de Tchécoslovaquie ! Vous ne pensiez tout de même pas que l’Angleterre allait utiliser son propre argent ?

Et n’oublions pas l’Union Banking Corporation, dont le membre fondateur et directeur Prescott Bush a également participé au financement d’Hitler avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, et dont le 20 octobre 1942, les actifs bancaires ont été saisis en vertu de la « loi américaine sur le commerce avec l’ennemi » et de l’ « ordre exécutif 9095 ».

Bien sûr, on peut imaginer que le fait d’être au courant de ces manigances avait mis Staline mal à l’aise, car il devenait évident que la vision d’Hitler était partagée par d’autres personnes de la « haute société » occidentale. Sommes-nous censés attendre de Staline qu’il soit resté seul, sans soutien, et qu’il ait risqué d’être immédiatement abattu, alors que ses « alliés » supposés signaient des « apaisements » et remettaient des millions à celui qui était censé être la pire menace pour le monde libre ?

Ces hommes de la « haute société » ont l’habitude de tirer les ficelles, ils se prennent pour des champions d’échecs, mais on ne sait jamais vraiment de quel côté ils jouent…

Et ainsi, nous nous retrouvons de plus en plus dans la position inquiétante d’un Winston, le héros de 1984, d’Orwell. Dans le livre, il y a trois super-États dans le monde : l’Oceania, l’Eurasia et l’Eastasia, qui, sous une forme ou une autre, sont constamment en guerre les uns contre les autres, et ce depuis 25 ans.

Dans le cas de Winston, il n’a connu que l’Oceania (le Commonwealth britannique et les États-Unis), il ne sait essentiellement rien de l’Eurasia ou de l’Eastasia, sauf que parfois l’Oceania est en guerre contre l’Eurasia et parfois contre l’Eastasia. En fait, même ce souvenir, que l’ennemi n’est pas toujours le même, n’est pas quelque chose dont Winston est censé se rappeler ou qu’il doit reconnaître. Quand il s’y risque, il commet un « crime de la pensée ».

L’expérience de Winston soulève la question suivante : si quelqu’un était né dans un État fasciste, totalitaire, le saurait-il ? Bien sûr, l’État lui-même ne se décrirait pas comme tel. Comment pourriez-vous comparer votre « liberté » à l’ « oppression » qui est censément la règle chez l’ennemi, alors que tout ce que vous savez est ce que votre État a choisi de vous dire ?

Comment savez-vous que ce qui a façonné vos convictions, vos croyances, vos peurs vous appartient vraiment, et n’a pas été inscrit là par d’autres ?

Nous sommes tous très sensibles à cette question déstabilisante car, ironiquement, c’est aussi ce qui a été inscrit en nous. C’est ce qui a déclenché toute cette volonté de « contrôle des esprits », car vous voyez, il fallait nous contrôler… pour notre « bien ».

La bataille pour le contrôle de notre esprit

Celui que les dieux veulent détruire, ils le rendent d’abord fou. »

– Henry Wadsworth Longfellow, « Le Masque de Pandore ».

William Sargant était un psychiatre britannique et, pourrait-on dire, effectivement le Père du « contrôle des esprits » en Occident. Il avait des connexions avec les services secrets britanniques, qui allaient influencer la CIA et l’armée américaine pour le programme MK Ultra. Sargant a également été conseiller pour les travaux d’Ewen Cameron sur le LSD et « la page blanche » [l’effacement de la mémoire, NdT] à l’université McGill, financés par la CIA. [1]

Sargant explique la raison pour laquelle il étudiait et utilisait des formes de « contrôle de l’esprit » sur ses patients, qui étaient principalement des soldats britanniques renvoyés du champ de bataille pendant la Seconde Guerre mondiale avec diverses formes de « psychose » : selon lui, c’était le seul moyen de traiter les formes extrêmes de PTSD.

L’autre raison était que les Soviétiques étaient apparemment devenus « experts » dans ce domaine et que, par souci de sécurité nationale, les Britanniques devaient à leur tour devenir des experts… par mesure d’autodéfense, bien sûr.

Les travaux d’Ivan Pavlov, un physiologiste russe, ont permis de faire des découvertes intéressantes et inquiétantes sur quatre formes primaires de tempéraments chez les chiens, qui étaient des combinaisons d’inhibitions et d’excitabilité : « fortement excitable », « équilibré », « passif » et « calme imperturbable ». Pavlov avait découvert que le tempérament du chien dictait la forme de « conditionnement » la plus efficace pour « reprogrammer son comportement ». Le rapport avec le « conditionnement humain » n’était pas tombé dans l’oreille de sourds.

Les Occidentaux craignaient non seulement que ces techniques soient employées contre leurs soldats pour obtenir des confessions désinhibées de la part de l’ennemi, mais aussi que ces soldats puissent être renvoyés dans leur pays d’origine comme assassins et espions-zombies qu’un simple mot de code pouvait pousser à passer à l’acte. Du moins, c’est ce que racontaient les histoires et les films à suspense diffusés auprès de la population. [2] C’est vraiment horrible ! Que l’ennemi puisse apparemment pénétrer dans ce que l’on croyait être le seul territoire sacré qui nous appartienne… notre « esprit » même !

Cependant, pour ceux qui étaient à la pointe de la recherche sur le contrôle de l’esprit, comme William Sargant, il était entendu que ce n’était pas exactement ainsi que le contrôle de l’esprit fonctionnait.

Pour commencer, la question du « libre arbitre » était un obstacle.

Peu importe la durée ou le degré des électrochocs, de la « thérapie » à l’insuline, des cocktails de tranquillisants, des comas provoqués, de la privation de sommeil, de la faim, etc., il a été découvert que si le sujet avait une « forte conviction » et une « forte croyance » en quelque chose, cela ne pouvait pas être simplement effacé, cela ne pouvait pas non plus être supplanté par quelque chose d’arbitraire. Il fallait que le sujet ait l’illusion que son « conditionnement » était en fait un « choix ». C’était une tâche extrêmement difficile, et les conversions à long terme (durables sur des mois ou années) étaient rares.

Cependant, Sargant a vu une ouverture. Il était entendu que l’on ne pouvait pas créer un nouvel individu à partir de zéro, mais avec le bon conditionnement, qui devait conduire à un effondrement physique par le biais d’un stress anormal (en fait, un « reboot » du système nerveux), on pouvait sensiblement augmenter la « suggestibilité » des sujets.

Sargant a écrit dans sa Battle for the Mind : « Les descriptions cliniques de Pavlov des « névroses expérimentales » qu’il pouvait induire chez les chiens se sont avérées, en fait, avoir une correspondance étroite avec les névroses de guerre que nous étudiions à l’époque. »

En outre, Sargant a découvert qu’un faux souvenir implanté pouvait contribuer à induire un stress conduisant à un épuisement émotionnel et à une dépression, et augmenter la « suggestibilité ». En d’autres termes, il n’était même pas nécessaire d’avoir un « stress réel » ; un « stress imaginaire » pouvait être tout aussi efficace.

Sargant poursuit en disant dans son livre : « Il n’est pas surprenant que la personne normale, en général, soit beaucoup plus facilement endoctrinée que l’anormal… Une personne est considérée comme ‘ordinaire’ ou ‘normale’ par sa communauté simplement parce qu’elle adhère à la plupart de ses normes sociales et de ses modèles de comportement ; cela signifie, en fait, qu’elle est sensible à la suggestion et qu’elle a été persuadée d’aller dans le sens de la majorité dans la plupart des occasions ordinaires ou extraordinaires. »

Sargant aborde ensuite le phénomène du Blitz londonien, une période de huit mois de bombardements intensifs sur Londres pendant la Seconde Guerre mondiale. Au cours de cette période, pour faire face et rester « sains d’esprit », les gens se sont rapidement habitués à l’idée que leurs voisins pouvaient être enterrés vivants dans les maisons bombardées autour d’eux. Leur pensée était la suivante : « Comme je n’y peux rien, à quoi bon me tourmenter ? ». On a donc constaté que ceux qui s’en sortaient le mieux étaient ceux qui acceptaient le nouvel « environnement » et se concentraient simplement sur la « survie », sans essayer d’y résister.

Sargant remarque que cette adaptabilité à un environnement changeant fait partie de l’instinct de survie, et est très forte chez l’individu « sain » et « normal », qui peut apprendre à s’y plier, et continue donc d’être « fonctionnel » malgré un environnement en perpétuel changement.

C’est donc notre instinct de survie profondément enraciné qui s’était avéré la clé de la suggestibilité de nos esprits. En quelque sorte, les meilleurs « survivants » étaient également les plus perméables au « lavage de cerveau ».

Sargant cite les travaux de Justus Friedrich Karl Hecker, qui avait étudié le phénomène médiéval de la « Danse de Saint-Guy ». [3] Hecker avait observé qu’une suggestibilité accrue avait la capacité d’amener une personne à « accepter au même degré la raison et la folie, le bien et le mal, et à relativiser la vertu et le vice ».

Et qu’un tel état d’esprit était semblable aux premiers efforts de l’esprit du tout-petit, « cet instinct d’imitation, lorsqu’il existe à son plus haut degré, est également corrélé à une perte de toute volonté, qui se produit dès que l’impression sur les sens est fermement établie, produisant un état semblable à celui des petits animaux lorsqu’ils sont fascinés par un serpent. » [4]

Je me demande si Sargant se voyait dans le rôle du serpent…

Sargant admet finalement :  » Cela ne signifie pas que toutes les personnes puissent être véritablement endoctrinées par de tels moyens. Certains ne se soumettent que temporairement aux exigences qui leur sont imposées, et se battent à nouveau lorsque la force du corps et de l’esprit leur revient. D’autres sont sauvés parce qu’ils se réfugient dans la folie. Ou bien la volonté de résistance peut céder, mais pas l’intellect lui-même. »

Mais il se console, en réponse à cette résistance obstinée, en affirmant que « Comme nous l’avons mentionné dans un contexte précédent, le bûcher, la potence, le peloton d’exécution, la prison ou l’asile d’aliénés sont généralement disponibles pour s’occuper des échecs. »

L’art de la double pensée

LA GUERRE C’EST LA PAIX, LA LIBERTÉ C’EST L’ESCLAVAGE, L’IGNORANCE C’EST LA FORCE »

– 1984 de George Orwell (Mantra de Big Brother)

Ainsi, ce que Sargant a découvert, et ce qu’Orwell a astucieusement identifié, était que la forme la plus fiable de contrôle de l’esprit se trouvait dans l’art de la « double pensée », c’est-à-dire la capacité d’accepter à la fois deux pensées contradictoires, sans reconnaître qu’elles sont opposées.

Orwell identifie ce phénomène sous deux formes de « double pensée », à savoir le « crimestop » et le « blancnoir ». Le « crimestop » signifie la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse.

Orwell précise encore : « Il inclut le pouvoir de ne pas saisir les analogies, de ne pas percevoir les erreurs de logique, de ne pas comprendre les arguments les plus simples… et d’être ennuyé ou rebuté par tout train de pensée susceptible de mener dans une direction hérétique. Le crimestop, en résumé, est de la stupidité protectrice ».

Le « blancnoir » est l’acte de contredire des faits avérés. Appliqué au parti, c’est la volonté de dire que le noir est blanc si la discipline du parti l’exige.

Comme Orwell le décrit, « cela signifie la capacité de croire que le noir est blanc, et plus encore, de savoir que le noir est blanc, et d’oublier que l’on a jamais pensé le contraire. Cela exige une altération continue du passé… L’altération du passé est nécessaire pour deux raisons… La raison secondaire est que… la personne doit être coupée du passé, tout comme elle doit être coupée des pays étrangers, parce qu’il est nécessaire qu’elle croie être mieux lotie… La raison principale de l’altération du passé est la nécessité de sauvegarder les apparences d’infaillibilité du Parti. » [5]

Orwell poursuit « Le fractionnement de l’intelligence que le Parti exige de ses membres, et qui est plus facilement réalisé dans une atmosphère de guerre, est maintenant presque universel, mais plus on monte dans sa hiérarchie, plus il devient marqué. C’est précisément dans le noyau dur du Parti que l’hystérie de guerre et la haine de l’ennemi sont les plus fortes. »

En d’autres termes, ce sont les hiérarques du Parti qui sont les plus endoctrinés, les plus aptes à se soumettre à un « contrôle mental » ou à une « double pensée », tout en étant convaincus que c’est la meilleure chose à faire.

Orwell décrit la « double pensée » ainsi : « Le processus doit être conscient, sinon il ne serait pas exécuté avec suffisamment de précision, mais il doit aussi être inconscient, sinon il entraînerait un sentiment d’hypocrisie et donc de culpabilité… Dire des mensonges délibérés tout en y croyant sincèrement, oublier tout fait qui soit devenu gênant, puis, lorsque cela devient nécessaire, le tirer de l’oubli juste le temps qu’il faut, nier l’existence d’une réalité objective et, en même temps, tenir compte de la réalité que l’on nie – tout cela est indispensable. Même pour employer le terme double pensée, il est nécessaire d’exercer une manière de double pensée. »

Descente dans le terrier du lapin

Ce que beaucoup ne parviennent pas à saisir en lisant 1984, c’est qu’Orwell n’anime pas seulement le personnage de Winston, il anime aussi le personnage d’O’Brien. Il est à la fois le membre du Parti de l’extérieur devenu révolutionnaire, et le fondamentaliste du Parti de l’intérieur.

Il est simultanément le tortionnaire-programmeur et la victime-programmée.

Winston finit par craquer et abandonner la seule chose qui avait préservé son humanité, son amour et sa loyauté envers Julia. À la fin, on annonce que l’Oceania est de plus en plus proche de gagner la guerre. Winston lève les yeux vers une grande affiche de Big Brother et pleure des larmes de joie et de soulagement, car il a finalement appris à aimer Big Brother.

Il est devenu O’Brien.

L’histoire d’Orwell est celle, tragique, d’un pur produit de l’Empire britannique. Stationné en tant qu’officier de police supérieur en Birmanie, il avait eu une expérience directe des techniques de « programmation » utilisées par O’Brien.

Je pense que l’on peut affirmer sans risque de se tromper qu’Orwell voulait que Big Brother symbolise l’Empire britannique, l’empire le plus étendu qui ait existé dans l’histoire du monde.

Aujourd’hui, l’OTAN prévoit d’aller plus loin vers l’est. 9500 soldats américains sont en train d’être transférés d’Allemagne en Europe de l’Est, près de la frontière russe, et dans la région Indo-Pacifique, un nouveau point chaud potentiel entre les États-Unis et la Chine.

La justification de ce mouvement repose sur le récit de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, selon lequel la Russie et la Chine ont toujours été les ennemies du « monde libre »… et que la Russie et la Chine n’ont jamais quitté les « idéologies » fascistes qui ont plongé le monde entier dans des conflits et des guerres depuis près d’un siècle.

Je vous laisse le soin, cher lecteur, de compléter.

(*) Note de l’auteur : L’Index Librorum Prohibitorum était une liste de livres interdits, jugés dangereux pour la foi et la morale des catholiques romains, par exemple les œuvres des humanistes. Parmi les œuvres interdites figuraient celles de Dante, d’Érasme et tous les écrits de Machiavel.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo Public Domain Pictures / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Voir le livre très documenté du journaliste d’investigation primé Stephen Kinzer Poisoner in Chief: Sidney Gottlieb and the CIA Search for Mind Control, Henry Holt & Co, 2019, sur les relations entre William Sargant et la CIA dans le cadre de l’Operation MK Ultra. Hélas non traduit en français.

[2] Films dont le plus célèbre exemple est bien sûr « The Manchurian Candidate » (« Un crime dans la tête », 1962).

[3] A ce jour, personne n’a pu expliquer de façon convaincante le phénomène médiéval des épidémies récurrentes de danse de Saint-Guy. Lien Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Manie_dansante

[4] Autrement dit, l’esprit d’imitation, qui sert à l’apprentissage de l’enfant, peut devenir une disqualification chez l’adulte.

[5] Ce que l’auteur ne dit pas – pour ne pas allonger indûment son papier, sans nul doute – c’est que le « blancnoir », une forme d’autocensure due à un « gaslighting », s’exerce toujours au détriment de la santé mentale de ceux qui s’y adonnent trop souvent. La volonté de se conformer à une société anormale, exactement comme celle de se conformer à des individus anormaux (parents ou partenaires maltraitants) a un prix : confusion, dépression, perte de repères et de confiance en soi, recherche anxieuse de directives parce que la personne ne sait plus réfléchir ou prendre des décisions seule… C’est « l’esprit de gramophone » dénoncé par Orwell, à savoir la répétition par certains, comme des perroquets, des éléments de langage et des narratifs médiatiques ou gouvernementaux du moment – souvent assortie de colère quand ils sont contredits, tout comme les membres d’une secte. Vous en avez tous des exemples autour de vous.

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