Chronique marxienne 2 : l’humanité peut-elle s’accommoder du libéralisme?

Seconde partie : une proposition pacifique pour sortir de l’impasse libérale. La première partie (sans laquelle l’article ci-dessous est strictement incompréhensible) est ici.

Par Corinne Autey-Roussel

Quid des valeurs du clergé et de la noblesse, les deux castes laissées en arrière?

Il ne sera pas question ici de juger de la sincérité ou de son absence chez ceux, prêtres et aristocrates, qui représentaient ces valeurs ou de leur attribuer des vertus mirifiques, mais qu’elles aient été respectées ou pas, uniquement de rappeler l’existence et la teneur de ces prescriptions.

  • Pour la caste sacerdotale (clergé-autorité spirituelle) : contemplation, recherche de vérités universelles (le but antique de la ‘sophia’ ou sagesse), frugalité, recherche de perfectionnement de l’état humain (par les rites, l’ésotérisme, la philosophie, l’art et l’étude), charité, mémoire et transmission, intégrité, devoir de conseil. Interdits spécifiques à la caste : ignorance ou inculture, débauche, mensonge, ambitions temporelles ou matérielles. 1 Du christianisme au taoïsme chinois en passant par le druidisme celtique ou les religions traditionnelles africaines, toutes les religions du monde ont grosso modo posé les mêmes principes pour leur caste sacerdotale.
  • Pour la caste royale-aristocratique (noblesse-guerre-pouvoir politique) : patriotisme, 2 courage, honneur, protection des plus faibles (la « veuve et l’orphelin »), justice, fidélité à la parole donnée (les légendes arthuriennes en fourmillent d’exemples), maîtrise de soi, discipline, frugalité (les valeurs nobiliaires sont, ni plus ni moins, des valeurs militaires nées des impératifs de défense des tribus et, par extension, des territoires et des nations, d’où la capacité à se contenter de peu qui devait compter parmi les qualités du guerrier au combat et par extension, de toute la noblesse). Interdits spécifiques à la caste : mensonge, lâcheté, trahison, ambition personnelle, 3 sacrilège, avarice, injustice, commerce ou pratique de la finance. 4

Évangiles de l’abbaye de Lindisfarne, VIIIe siècle. Détail d’enluminure.

Reprenons une phrase de Marx déjà citée, « Elle (la bourgeoisie) a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse [mots symboliques des valeurs sacerdotales], de l’enthousiasme chevaleresque [mots symboliques des valeurs nobiliaires], de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. » 

Effectivement. Quelle que soit l’estime dans laquelle on tient les anciens principes sacerdotaux et nobiliaires, il est difficile de ne pas voir avec Marx qu’à l’exception de la sentimentalité petite-bourgeoise qui lui sert aujourd’hui à manipuler les populations, le monde bourgeois/libéral les a effectivement tous ridiculisés ou frappés d’anathème pour y substituer l’efficacité marchande, l’individualisme et comme principale mesure de l’humain, l’argent. 5

« À l’époque féodale le paiement en espèces n’était pas le seul… nexus (lien) entre les hommes. Il n’y avait pas entre eux que la relation d’acheteur à vendeur… mais les rapports entre personnes de condition inférieure et plus élevée étaient multiples, de soldat à capitaine…, de sujet loyal à seigneur. Le triomphe final de l’argent a inauguré une époque toute différente. – Thomas Carlyle: On Chartism, Londres, 1840, cité par Karl Marx 6

« L’argent est propriété « impersonnelle ». Il me permet de transporter sur moi, dans ma poche, la puissance sociale et les rapports sociaux généraux : la substance de la société. L’argent remet, sous forme d’objet, le pouvoir social entre les mains de particuliers, qui exercent ce pouvoir en tant qu’individus. Les rapports sociaux, l’échange de substance même de la société, apparaissent, dans l’argent, comme quelque chose de tout à fait extérieur, n’ayant aucune relation avec celui qui possède cet argent … » – Marx, Contribution à la critique de l’économie politique.

L’argent dans la poche ne peut certes en aucun cas définir un être humain, ni donner la moindre indication sur ses qualités en tant qu’individu. Pire, pour peu qu’il en aie beaucoup, l’argent dévie l’intérêt qu’on pourrait porter à la personnalité de son propriétaire sur son portefeuille. La déférence de notre société libérale envers les milliardaires s’adresse à leur compte en banque, pas à leur personnalité propre – on peut s’intéresser à la façon dont ils s’y sont pris pour faire fortune (soit dans l’espoir d’imiter leurs méthodes, autrement dit parce qu’ils sont riches et qu’on voudrait l’être aussi, soit pour les réprouver), mais rien de plus. 7 Et cette vision purement matérielle, quantitative, déshumanisante, s’étend aujourd’hui à l’ensemble de la société. Cela peut-il assurer l’épanouissement de l’humanité ?

Un « gourou » moderne : Elon Musk, expert des crypto-monnaies, autrement dit de l’argent. Pour avoir une idée encore plus précise de l’ampleur du problème au niveau « philosophique », on aurait pu choisir Jacques Attali. 

L’être humain est à reconquérir

Bien qu’il soit impossible à un être humain de réunir à lui tout seul l’ensemble des qualités spirituelles, guerrières, marchandes et productives des quatre castes traditionnelles, elles font néanmoins toutes partie de l’éventail des possibles que chacun, selon ses goûts et aptitudes, devrait pouvoir développer à son gré pour réaliser son potentiel individuel propre. La première liberté, celle qui fonde toutes les autres, est celle d’être soi-même.

La ringardisation de certaines des qualités intrinsèques à l’humain et sa réduction au lit de Procuste des « valeurs » de la classe marchande sont probablement les vraies causes de ce qu’il est coutumier d’appeler « l’aliénation contemporaine », à savoir celle de l’être humain diminué, amputé de ses qualités supérieures, borné de toutes parts et ballotté à hue et à dia par les modes médiatiques qui peuple aujourd’hui le monde occidental. Et les appels à la gentillesse, à la solidarité, à l’empathie, à la « common decency » comme cataplasmes ne peuvent qu’aggraver le mal en culpabilisant encore davantage des foules dont la bonne volonté est déjà quotidiennement sollicitée par divers agendas drapés dans des apparences swiftiennes de vertu droit-de-l’hommiste.

Dans les années 20, une campagne publicitaire de masse menée pour l’American Tobacco Company par un des pionniers de la propagande moderne, Edward Bernays, incite les femmes à fumer « au nom de l’émancipation féminine », doublant ainsi rapidement les profits de l’industrie du tabac. Si les intentions affichées du progressisme libéral sont toujours généreuses, les motivations réelles de ses acteurs ont rarement un quelconque rapport avec la générosité.

Retrouver la conscience des multiples possibilités de l’humain ne serait pas un retour en arrière. Au contraire, il s’agirait de jeter aux oubliettes de l’histoire notre pseudo-progressisme déprimant (qui de toutes façons est en train d’agoniser et de basculer dans la folie) et, de façon qu’on pourrait qualifier de novatrice après trois siècles de désagrégation libérale pendant lesquels l’humain a été dépouillé pièce à pièce de la richesse de ses facettes, de reprendre notre droit à être tout ce que nous sommes de meilleur et ainsi, de redonner un élan à la société. Tout le monde ne se satisfait pas de la vacuité de la société marchande, du maigre réconfort trouvé dans la médiocrité du nombrilisme, de la consommation comme seul horizon ou de la répétition décérébrée d’éléments de langage médiatiques stéréotypés. Bien sûr, il est hors de question de revenir à l’ordre tripartite ancien, mais on peut du moins comprendre l’importance des qualités diverses des humains qui le composaient, et les rétablir.

Pour cela, un peu moins de relativisme et de cynisme, un peu plus d’optimisme et un peu plus de foi en soi-même et en l’humanité suffiraient de la part de chacun d’entre nous. Cessons de voir l’altérité comme une ennemie et de vouloir à tout prix que tout le monde se ressemble ! Certains ont besoin de grands espaces, de créer sans déférer à des modes, de prier, de penser et d’étudier des choses non utilitaires, de faire des choses dont ils seront orgueilleux, d’écrire des poèmes, de bâtir ensemble, de la fierté de se battre pour des causes justes sans rien demander en retour, de sincérité, d’honneur, de beauté, de grandeur et d’espoir.

Accordons-leur toute leur place, même si nous ne sommes pas toujours d’accord avec eux, et même si l’ensemble des institutions et médias libéraux nous enjoignent de surtout nous en garder.
Ils ont tant et tant à donner en retour…

Corinne Autey-Roussel

Photo Gerd Altmann /Pixabay

Notes et références :

1 La Société celtique, Françoise Le Roux et Christian-J. Guyonvarc’h, Editions Ouest-France Université, 1991. Page 144.

2 Il est à noter que dans les sociétés libérales, le patriotisme est totalement accepté, voire encouragé, dans le seul domaine qui se fonde, au moins en théorie, sur les valeurs de la noblesse guerrière : le sport. Cette acceptation paradoxale s’explique, bien sûr, par l’argent rapporté par le spectacle du sport. Quand il s’agit de profits, la société libérale ne s’encombre pas de cohérence idéologique.

3 Par exemple, dans la pièce de Shakespeare, l’ambition personnelle cause la déroute de Macbeth.

4 http://www.histoire-france.net/moyen/feodalite

5 Ou des objets dont la seule qualité tient à leur prix, lui-même garant d’un statut social. D’où par exemple, l’obsession actuelle des marques de luxe qui de leur côté, vont souvent jusqu’à placarder leur logo sur des vêtements, des sacs, etc, souvent de facture médiocre, transformant leurs porteurs en hommes et femmes-sandwiches. C’est le prix qui compte et non l’esthétique ou la durabilité, dont presque plus personne ne s’inquiète.

6 http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/contribution_critique_eco_pol/critique_eco_pol.pdf

7 Aux USA, on dit qu’un milliardaire « vaut » tant de millions de dollars. A ce stade, le milliardaire dépend de sa fortune pour exister tout court, puisque rien d’autre ne le caractérise.

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