Kazakhstan : un nouveau Maïdan ?

Par Robert Bridge
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Kazakhstan: Another Western-Ordered ‘Maidan’ in the Making?


Le plus grand défi de Nur-Sultan à l’avenir : éliminer au plus vite les éléments étrangers intéressés qui font de l’agitation pour fomenter le chaos dans la région.

Washington nie que l’Occident ait joué un rôle actif dans les manifestations massives qui ont embrasé l’ancienne république soviétique du Kazakhstan. Pourtant, l’orchestration générale des troubles, en plus du curieux timing, suggère un certain niveau d’intrigue étrangère.

« En politique, rien n’arrive par hasard », a fait remarquer un jour l’ancien président américain Franklin D. Roosevelt sur la question des coïncidences dans la vie politique. « Si cela arrive, vous pouvez parier que cela a été planifié ».

Et nulle part ailleurs, les coïncidences ne s’emballent autant qu’au Kazakhstan, pays de steppes d’Asie centrale qui s’est retrouvé en proie à des troubles civils pratiquement du jour au lendemain, après que le gouvernement ait imposé une hausse du prix du gaz liquéfié, que de nombreux automobilistes kazakhs utilisent pour alimenter leurs véhicules.

Avec une détermination choquante, des bandes de manifestants ont réussi à pénétrer dans les bâtiments gouvernementaux des grandes villes, y compris dans la mairie d’Almaty, une imposante structure post-moderne qui a été incendiée. Un succès aussi rapide de la part d’une foule de rue censément dénuée de leaders, contre des unités militaires et policières lourdement armées a pris les experts par surprise.

Erika Madat, spécialiste des structures de sécurité et de l’ancien espace soviétique, a déclaré à l’UN Dispatch, « ce que nous avons vu au Kazakhstan était à la fois surprenant par l’ampleur et l’intensité des événements et de la mobilisation… »

Le président Kassym-Jomart Tokayev a rapidement cédé aux demandes des manifestants en ramenant le gaz à son ancien prix, tout en mettant sur la touche Nursultan Nazarbayev, 81 ans, qui, bien qu’ayant quitté la présidence en 2019 après 29 ans de pouvoir, continuait à exercer une forte influence en tant que chef du Conseil de sécurité. Malgré ces concessions, la foule a senti la faiblesse et a exigé davantage.

(Almaty a été fondée à l’époque impériale sous le nom de fort Verny, qui signifie « loyal » en russe.
Elle est devenue une mégapole d’un million d’habitants à l’époque soviétique,
puis a doublé de taille au cours des trois décennies d’indépendance.)

Cependant, la sophistication relative dont ont fait preuve certains des manifestants, qui possédaient des armes à feu (ce qui est étrange, si l’on considère que les autorités kazakhes ont imposé de sévères restrictions à la possession d’armes à feu à la suite d’attaques terroristes dans la ville d’Aktobe en 2016), avec en sus un camouflage urbain et des tactiques de rue audacieuses, a amené Tokayev à conclure qu’il n’avait pas simplement affaire à des automobilistes indignés, mais plutôt à des « terroristes formés à l’étranger » cherchant à renverser son gouvernement.

En raison de la perte du service Internet dans tout le pays, il est difficile de confirmer de telles allégations, mais elles n’en sont pas moins curieuses, surtout parce qu’elles émanent des plus hautes sphères. Ainsi, lorsque Tokayev a demandé de l’aide, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), composée de la Russie, de l’Arménie, du Belarus, du Kazakhstan, du Kirghizstan et du Tadjikistan, n’a pas hésité à envoyer des forces de maintien de la paix.

Si l’on met de côté le succès des tactiques de combat en milieu urbain, il y a d’autres éléments à prendre en considération, notamment l’étrange timing de cette dernière flambée antigouvernementale à la frontière russe, qui s’est produite quelques jours seulement avant que les responsables des États-Unis, de l’OTAN et de la Russie tiennent des discussions sur la sécurité. Après les réunions entre les responsables américains et russes le 10 janvier à Genève, une délégation de la Russie et de l’OTAN se réunira le 12 janvier.

(Le ThinkTankland américain montre son jeu :

« La situation volatile au Kazakhstan pourrait limiter les options de Moscou pour une escalade
ou une intervention en Ukraine (…) car le Kremlin pourrait conclure qu’il serait imprudent
d’accroître simultanément les tensions sur deux de ses grandes frontières terrestres. »)

Les réunions prévues ont été organisées en réponse à la proposition de Moscou d’un accord de sécurité qui vise à stopper l’expansion de l’OTAN dans les anciens pays soviétiques, y compris l’Ukraine, qui cherche activement à adhérer au bloc de 30 nations – une ligne rouge claire pour Moscou. Il serait difficile d’imaginer une méthode plus efficace pour perturber ces discussions que de créer un nouveau désordre à la frontière russe.

« Je trouve intéressant que les troubles aient semblé quelque peu coordonnés à travers le pays, survenant pendant la période du Noël orthodoxe et juste avant le dialogue sur la sécurité entre les États-Unis et la Russie », a confié à Sputnik Earl Rasmussen, vice-président exécutif de l’Eurasia Group. « Une coïncidence ? On peut se poser la question », a-t-il ajouté.

Une autre bizarrerie qui mérite d’être mentionnée est que l’ambassade des États-Unis à Nur-Sultan avait publié une « alerte de manifestations » sur son site pour plusieurs villes kazakhes le samedi 16 décembre 2021, soit plus de deux semaines avant que le véritable feu d’artifice ne commence. Oui, ce n’est probablement qu’une coïncidence, mais par le passé, de tels « avertissements » diplomatiques ont fait l’objet de critiques, notamment de la part de Moscou ; sous prétexte d’avertissements aux voyageurs américains, ces messages servent d’abord à promouvoir des événements antigouvernementaux.

En août 2019, la Russie a convoqué un diplomate américain de haut rang après avoir accusé le Département d’État de s’ingérer dans les affaires intérieures du pays en publiant sur Internet une carte indiquant l’itinéraire d’une manifestation interdite dans la capitale russe.

Et pour couronner le tout… 

En attendant, toute discussion sur la possibilité d’une révolution de couleur déclenchée par l’étranger serait incomplète si l’on n’y mentionnait pas le premier financier, philanthrope et artisan en chef des changements de régime, George Soros ; la Fondation Soros a une main si profonde dans les poches du Kazakhstan qu’elle atteint presque les chevilles d’Almaty. En parcourant la liste des activités et des institutions de cette seule fondation (à propos, l’International Center for Not-for-Profit Law estime qu’il existe quelque 38 000 ONG actives au Kazakhstan, dont une grande partie du financement provient de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), de la National Endowment for Democracy (NED), de la Freedom House, etc), on a du mal à comprendre comment un pays peut tolérer un tel niveau d’influence de la part d’un « agent étranger » qui s’est déjà vu poliment montrer la porte dans un certain nombre d’autres pays, dont l’Ouzbékistan, le Belarus et la Russie.

La Fondation Soros, qui a ouvert ses portes au Kazakhstan en 1995, est très présente dans tous les domaines de la vie kazakhe : de l’art à l’éducation, en passant par le monde des médias et la politique, toutes les bases sont couvertes. Une influence aussi profonde n’est pas passée inaperçue auprès des observateurs politiques.

Les médias kazakhs ont couvert à plusieurs reprises les activités de la Fondation Soros. En 2010, le journal « Notre Vie » de Pavlodar écrivait :

« En 2010, la Fondation Soros-Kazakhstan a annoncé son nouveau rôle d’intermédiaire entre l’État, les entreprises et la société civile dans l’élaboration des politiques publiques. Et ce, malgré la loi de la République du Kazakhstan ‘Sur les activités des organisations internationales et étrangères à but non lucratif en République du Kazakhstan’, qui stipule : ‘En République du Kazakhstan, les activités des organisations internationales et étrangères à but non lucratif, dont les objectifs ou les actions visent à interférer dans les affaires intérieures de l’État, sont interdites…' »

Sur cette question et d’autres similaires, Nikita Danyuk, directeur adjoint de l’Institut d’études et de prévisions stratégiques de l’université russe RUDN, a rédigé en 2016 un article prophétique intitulé « Le Kazakhstan sous le feu de technologies politiques destructrices ».

Danyuk écrit : « La région de l’Asie centrale, en particulier le Kazakhstan, est un nœud géostratégique important, dont le contrôle permet d’influencer les processus d’intégration politique et économique de l’ensemble de l’espace eurasien. Après l’Ukraine et l’Arménie, le Kazakhstan est devenu, au cours du mois dernier, un autre terrain d’essai pour la mise en œuvre de … technologies politiques destructrices. »

En examinant les manifestations qui ont eu lieu au Kazakhstan à l’été 2016 et qui portaient sur la réforme agraire, Danyuk a remarqué que « l’organisateur direct des manifestations était la Fondation internationale Adil Soz pour la défense de la liberté d’expression, dont les donateurs comprennent les ambassades américaine et britannique, l’Open Society Institute de George Soros, Freedom House et la National Endowment for Democracy (NED) ».

S’il ne fait aucun doute que le Kazakhstan est en proie à une foule de problèmes sociaux et politiques – dont le sous-développement économique, les inégalités, la corruption et la kleptocratie ne sont pas les moindres – cela ne signifie pas que sur le terrain, dans le pays, il n’y ait pas d’acteurs étrangers désireux de tirer parti de ces problèmes à des fins stratégiques. En fin de compte, ce sera le plus grand défi de Nur-Sultan à l’avenir : éliminer au plus vite ces éléments étrangers intéressés qui font de l’agitation pour fomenter le chaos dans la région.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo : Almaty, bâtiment du gouvernement incendié / Twitter

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