Ukraine : la « boîte à outils » des USA est vide

Par Scott Ritter
Paru sur Consortium News sous le titre UKRAINE CRISIS: US ‘Toolboxes’ Are Empty


La boîte à outils des USA est vide. La Russie le sait. Biden le sait. Blinken le sait. CNN le sait. Les seuls qui ne le savent pas sont les citoyens américains, et plus largement occidentaux.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a rencontré son homologue russe, Sergueï Lavrov, lors d’un sommet de 90 minutes programmé à la hâte vendredi à Genève, à l’issue duquel les deux parties ont salué l’utilité de cette rencontre, qui a permis de garder la porte ouverte à une résolution diplomatique de la crise actuelle en Ukraine. Ce que signifie « garder la porte ouverte » représente toutefois deux réalités totalement différentes.

Pour Blinken, l’important semble être le processus, la poursuite d’un dialogue qui, par son existence même, donne l’impression de progresser, les progrès étant mesurés en termes de temporisation plutôt que de résultats.

Un résultat axé sur les résultats n’était pas prévu au programme pour Blinken et son entourage ; les États-Unis étaient censés soumettre une réponse écrite aux demandes de garanties de sécurité formulées par la Russie dans deux projets de traités présentés aux États-Unis et à l’OTAN en décembre. Mais Blinken a dit à Lavrov que la réponse écrite serait fournie seulement la semaine prochaine.

Entre-temps, Blinken a amorcé la pompe en soulignant la possibilité de futures négociations qui répondraient aux préoccupations de la Russie (sur une base de réciprocité) concernant les missiles à portée intermédiaire et les exercices militaires de l’OTAN.

Mais en aucun cas, a dit Blinken, les États-Unis ne répondront aux demandes russes contre l’expansion de l’OTAN en Ukraine et en Géorgie, et pour le retour des forces de l’OTAN dans son ancien périmètre, tel qu’il existait en 1997.

Blinken a également passé un temps considérable à insister sur le danger d’une invasion militaire imminente de l’Ukraine par les forces russes censément massées au long de la frontière ukraino-russe. Il a souligné que toute incursion militaire de la Russie, quelle que soit sa taille, qui violerait l’intégrité territoriale de l’Ukraine, serait considérée comme une continuation de l’ « agression » russe de 2014 et, en tant que telle, déclencherait des « conséquences massives » pour la Russie.

La réaffirmation par Blinken d’une position sur laquelle il pontifie depuis plus d’un mois n’a pas été faite au profit de Lavrov et du gouvernement russe, mais plutôt pour le public américain et européen – qui était collectivement perplexe après les commentaires de la veille du président Joe Biden selon lesquels les États-Unis avaient une gamme d’options qu’ils envisageraient de déployer en fonction de la taille de l’incursion russe.

« Je pense qu’il [le président russe Vladimir Poutine] va intervenir, il doit faire quelque chose », a déclaré Biden lors d’un point de presse mercredi. Tout en présentant une invasion russe comme inéluctable, Biden a poursuivi en indiquant que Poutine « sera tenu pour responsable » et qu’il n’a « jamais vu de sanctions comme celles que j’ai promises d’imposer » si la Russie devait effectivement agir contre l’Ukraine. Biden a évoqué le déploiement de forces militaires américaines supplémentaires en Europe de l’Est, ainsi que des sanctions économiques non précisées.

Toutefois, Biden a ensuite nuancé ses propos, notant que la portée et l’ampleur de la réponse américaine dépendraient de ce que ferait la Russie. « C’est une chose, a dit Biden, s’il s’agit d’une incursion mineure et que nous finissons par devoir nous battre sur ce qu’il faut faire et ne pas faire. »

Presque immédiatement, l’establishment de Washington s’est mis en branle pour corriger ce que tout le monde considérait comme une  » déclaration erronée  » de Biden, qui a lui-même fait une nouvelle déclaration le lendemain, selon laquelle il avait été « absolument clair avec le président Poutine. Il n’y a aucun malentendu. Tout rassemblement d’unités russes traversant la frontière ukrainienne, c’est une invasion », et qu’il ne doit y avoir « aucun doute que si Poutine fait ce choix, la Russie en paiera le prix fort. »

Et au cas où le président n’aurait pas été assez clair, Blinken a réitéré ce point après sa rencontre de vendredi avec Lavrov.

Immuable

Le discours des États-Unis sur la Russie et l’Ukraine est immuable : la Russie est déterminée à envahir le pays et il y aura des conséquences massives si elle passe à l’acte. Ce n’était pas une menace en l’air, a dit Blinken, mais plutôt la position unifiée des États-Unis, de leurs alliés et de leurs partenaires.

Mais l’est-elle vraiment ? Dans un aveu révélateur, le correspondant de CNN à la Maison Blanche, John Harwood, a déclaré que la déclaration de Biden sur les « incursions mineures » n’était pas surprenante, car (selon Harwood) Poutine savait déjà par des sources que c’est, en fait, la position des États-Unis.

Quant à l’UE et à l’Ukraine, leur confusion et leur indignation collectives n’étaient qu’une mise en scène, une posture qu’elles devaient adopter pour la consommation de leur opinion publique, puisque la déclaration de Biden « sonne mal ».

En bref, l’absence de toute stratégie commune sur la manière de faire face à une incursion/invasion russe potentielle en Ukraine était un secret de polichinelle pour tout le monde, sauf pour les opinions publiques américaine et européenne, qui ont été nourries de foutaises pour que leurs leaders politiques ne soient pas perçus comme capitulant face aux exigences russes.

Biden et son administration ont l’habitude de mentir au public américain lorsqu’il s’agit de questions de sécurité nationale. Il suffit de se reporter à l’appel téléphonique de Biden au président afghan Ashraf Ghani, le 23 juillet 2021, pour trouver un précédent clair de cette incapacité à parler ouvertement et honnêtement de la réalité sur le terrain. « Je n’ai pas besoin de vous dire », avait déclaré Biden à Ghani, « la perception dans le monde et dans certaines parties de l’Afghanistan, je crois, est que les choses ne vont pas bien en termes de lutte contre les talibans. Et il est nécessaire », avait ajouté Biden, « que ce soit vrai ou non, il est nécessaire de projeter une image différente. »

Voilà, en quelques mots, l’essence de la position adoptée par l’administration Biden sur l’Ukraine. Blinken a indiqué que les États-Unis disposent d’une boîte à outils remplie d’options qui entraîneront des « conséquences massives » pour la Russie si celle-ci envahit l’Ukraine. Ces « outils » comprennent des options militaires telles que le renforcement du flanc oriental de l’OTAN par des troupes américaines supplémentaires, et des options économiques telles que la fermeture du pipeline NordStream 2 et l’éviction de la Russie du système bancaire SWIFT. Toutes ces options, note Blinken, bénéficient du soutien inconditionnel des alliés et partenaires européens des États-Unis.

La boîte à outils est partout, semble-t-il – Biden y a fait référence, tout comme le porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki. Blinken y a fait allusion à de nombreuses reprises.

Il n’y a qu’un seul problème : il s’avère que la boîte à outils est vide.

Alors que le Pentagone travaille censément sur une série d’options militaires visant à renforcer la présence militaire américaine en Europe de l’Est, la mise en œuvre effective de ces options ne serait ni opportune, ni même possible.

L’une des options consiste à déplacer les forces déjà présentes en Europe ; l’armée américaine maintient une brigade blindée lourde en Europe sur une base de rotation, et dispose d’une brigade de véhicules blindés légers et d’une brigade d’artillerie stationnées en Allemagne. Avec quelques hélicoptères et un soutien logistique. Et c’est tout.

L’afflux de ces unités en Pologne n’aurait qu’un but de communication : elles représentent une force de combat non opérationnelle qui serait détruite en quelques jours, voire en quelques heures, lors de tout combat terrestre à grande échelle contre une menace russe.

Les États-Unis peuvent déployer une deuxième brigade blindée lourde en Pologne, qui s’appuierait sur du matériel déjà entreposé sur le sol polonais. Cette brigade subirait le même sort si elle était confrontée à l’armée russe. Les États-Unis peuvent également déployer une brigade aéroportée. Elle mourrait aussi.

Il n’y a pas d’autres options disponibles pour déployer des forces lourdes américaines supplémentaires en Europe à une échelle et dans un délai qui seraient significatifs. Le problème n’est pas seulement le déploiement des forces depuis leurs bases aux États-Unis (ce qui prendrait des mois à mener à bien), mais la durabilité de ces forces une fois arrivées sur le terrain en Europe. Nourriture, munitions, eau, carburant – la logistique de la guerre est compliquée et ne se résout pas sur un claquement de doigts.

En bref, il n’y a pas d’option militaire viable, et Biden le sait.

Des sanctions vides aussi

Les États-Unis n’ont pas de plan de sanctions qui puisse survivre à un contact initial avec leurs premières ennemies, qui, dans ce cas, sont la faiblesse collective des économies post-pandémiques de l’Europe et des États-Unis, la dépendance excessive de l’Europe à l’égard de l’énergie russe et la vulnérabilité des dirigeants élus face aux caprices d’électorats de pays démocratiques. La Russie peut survivre à l’impact de n’importe quel régime de sanctions possible à mettre en œuvre par les États-Unis – même celles visant le système bancaire russe – bien plus longtemps que l’Europe ne peut se passer de l’énergie russe.

C’est une réalité avec laquelle l’Europe vit, et même si les décideurs américains peuvent penser que des sanctions sévères sont bonnes sur le papier, la réalité est que l’apparence actuelle d’unité américano-européenne s’effondrerait en un rien de temps si les pipelines russes étaient fermés. La douleur ne se limiterait pas non plus à l’Europe : l’économie américaine en souffrirait également, avec des prix du carburant qui grimperaient en flèche et un effondrement du marché boursier qui plongerait les États-Unis dans une récession économique, voire une véritable dépression.

Le coût politique encouru par Biden et, par extension, par les Démocrates, porterait un coup fatal à tout espoir de conserver l’une ou l’autre chambre du Congrès en 2022, ou la Maison Blanche en 2024. Ce serait une chose si Biden et son équipe de sécurité nationale étaient honnêtes et directs quant aux conséquences réelles de déclarer l’équivalent d’une guerre économique à la Russie. C’est une toute autre chose de ne parler que de la douleur que les sanctions causeraient à la Russie, sans mentionner le prix à payer sur le front intérieur.

Les Américains et leurs alliés ne devraient jamais oublier que la Russie travaille sous de sévères sanctions américaines depuis 2014, avec un effet zéro. La Russie sait ce qui pourrait arriver et s’est préparée. Le peuple américain se vautre dans son ignorance, croyant sur parole ce que lui dit l’administration Biden et ce que lui répètent les médias grand public complaisants.

La propagande sur la « propagande »

L’une des grandes ironies de la crise actuelle est que, à la veille de la réunion Blinken-Lavrov à Genève, le Département d’État américain a publié un rapport sur la propagande russe, décriant le rôle joué par les médias financés par l’État tels que RT et Sputnik dans le fabrication de l’opinion publique aux États-Unis et en Occident (dans un souci de transparence, j’ajoute que RT est l’un des médias pour lesquels j’écris).

Le fait que le Département d’État publie un tel rapport à la veille d’une réunion dont le but est de propager un grand mensonge – à savoir que les États-Unis auraient un plan pour empêcher « l’agression irresponsable de la Russie » – vise à cacher la vérité : cette crise découle uniquement des politiques irresponsables des États-Unis et de l’OTAN au cours des 30 dernières années.

Alors que les médias américains complaisants ont répercuté tous les avertissements et menaces lancés par Biden et Blinken à la Russie au cours des derniers jours, la position russe a été largement ignorée. Voici un rappel de la position de la Russie sur ses demandes de garanties de sécurité : « Nous parlons du retrait des forces, des équipements et des armes étrangers, ainsi que d’autres mesures, notamment le retour à la configuration que nous avions en 1997 dans les pays non membres de l’OTAN », a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères dans un bulletin publié après la réunion Lavrov-Blinken. « Cela inclut la Bulgarie et la Roumanie ».

Blinken a déjà dit que les États-Unis rejetteront cette proposition.

La boîte à outils est vide. La Russie le sait. Biden le sait. Blinken le sait. CNN le sait. Les seuls qui ne le savent pas sont les citoyens américains, et plus largement occidentaux.

Les conséquences d’un rejet des demandes de la Russie par les États-Unis seront plus que probablement la guerre.

Mais si vous pensez que le peuple américain est prêt à supporter le poids d’une guerre avec la Russie, détrompez-vous.

Scott Ritter est un ancien officier de renseignement du corps des Marines des États-Unis. Il était basé dans l’ancienne Union soviétique dans le cadre des traités de contrôle des armements, puis dans le golfe Persique pendant l’opération Tempête du désert et en Irak pour superviser le désarmement des ADM.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration OpenClipart-Vectors /Pixabay

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