Comment se tromper de combat : la psychose anti-Poutine de l’Amérique

Attribuer tous ses malheurs à un seul et unique dirigeant, que ce soit Sarkozy, ensuite Hollande et aujourd’hui Macron en France, ou encore Poutine aux yeux de USA et nos médias pour la Russie, c’est oublier que cette personne n’est que le visage public d’un système, que ce système assure sa survie en secrétant des représentants successifs adaptés à ses besoins, et que tant qu’il peut le faire, il reste inchangé et stable.

Comme nous le verrons avec l’exemple de Poutine vu par les USA, c’est se tromper de combat et perdre la guerre avant même de l’avoir menée.


Par Scott Ritter
Paru sur Consortium News sous le titre America’s Putin Psychosis


Plutôt que d’examiner les intérêts de la sécurité nationale russe, les responsables américains pensent à tort que le sort de la paix européenne est entre les mains d’un seul homme : Vladimir Vladimirovitch Poutine.

La guerre des mots entre la Russie et les États-Unis au sujet de l’Ukraine s’est encore intensifiée mardi, lorsque le président russe Vladimir Poutine a répondu pour la première fois à la réponse écrite des États-Unis aux demandes de garanties de sécurité formulées par la Russie sous la forme de deux projets de traités soumis par Moscou aux États-Unis et à l’OTAN en décembre.

« Il est déjà clair… que les préoccupations fondamentales de la Russie ont été ignorées. Nous n’avons pas vu de prise en compte adéquate de nos trois exigences clés », a déclaré Poutine lors d’une conférence de presse qui a suivi sa rencontre avec le Premier ministre hongrois Viktor Orban, à Moscou.

Poutine a déclaré que les États-Unis n’avaient pas accordé de « considération adéquate à nos trois demandes clés concernant l’expansion de l’OTAN, la renonciation au déploiement de systèmes d’armes de frappe près des frontières russes et le retour de l’infrastructure militaire du bloc [OTAN] en Europe à ses limites de 1997, lorsque l’acte fondateur Russie-OTAN a été signé ».

Il a détaillé ce qu’il a suggéré être la longue histoire de tromperies de l’OTAN, soulignant à nouveau l’engagement verbal de 1990 de l’ancien secrétaire d’État américain James Baker, selon lequel l’OTAN ne s’étendrait pas « d’un pouce de plus » vers l’est. « Ils ont dit une chose, ils en ont fait une autre », a déclaré Poutine. « Comme on dit, ils nous ont baisés, eh bien ils nous ont tout simplement menti ».

Avec quelque 130 000 soldats russes déployés dans les districts militaires de l’ouest et du sud de la frontière russe avec l’Ukraine, et 30 000 autres qui se rassemblent dans le Belarus voisin, les décideurs politiques et militaires américains s’efforcent de comprendre quelle pourrait être la prochaine action de la Russie, un choix qui, selon la plupart d’entre eux, se résume à la diplomatie ou à la guerre.

Cependant, plutôt que d’examiner la situation du point de vue des intérêts de la sécurité nationale russe, ces responsables s’imaginent que le sort de la paix et de la sécurité européennes reposent dans les mains d’un seul individu : Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Quid des intérêts de toute une nation ?

Dans un article récent de l’Atlantic, Tom Nichols estime que « personne ne sait vraiment pourquoi Poutine fait ce qu’il fait – ou ce qu’il a vraiment l’intention de le faire. Il est peu probable que même son propre cercle de proches ait une bonne lecture de son patron ».

Même le président des États-Unis, Joe Biden, a professé un sentiment de frustration, parce qu’il ne sait pas quels sont les objectifs de Poutine vis-à-vis de l’Ukraine. « Je vais être tout à fait honnête avec vous », a déclaré Joe Biden le mois dernier, tenter de prédire la prochaine action de Poutine, « c’est un peu comme lire le marc de café ».

Le fait que le président américain ne sache pas comment évaluer la prochaine action de la Russie en Ukraine devrait glacer tous les Américains concernés. L’une des principales raisons de cette confusion réside dans l’accent mis par Biden sur l’importance de savoir ce que Poutine pense, et non sur les intérêts légitimes de la Russie en matière de sécurité nationale.

Ce problème n’est pas propre aux circonstances actuelles, mais fait partie intégrante de l’obsession nationale pour l’homme Poutine, qui fait oublier que la Russie est un pays dont les intérêts sont plus importants que ceux d’un seul individu, quelle que soit sa longévité à son poste ou sa puissance.

Le problème lorsqu’on se concentre sur un individu en tant qu’incarnation d’une nation est que l’on tombe à côté du problème. Les problèmes actuels de la Russie avec l’Ukraine sont plus étendus que Vladimir Poutine et, en tant que tels, beaucoup plus complexes dans la définition des objectifs nationaux et des limites politiques. Or, vous ne pouvez pas résoudre un problème si vous ne le définissez pas précisément ; en liant le problème de l’Ukraine à un seul homme, les décideurs américains traitent en fait le mauvais problème.

Cette déconnexion de la réalité est encore exacerbée lorsque, comme c’est le cas de la majorité des soi-disant « experts de la Russie » qui prévalent aujourd’hui en Amérique, on cherche à jouer les psychiatres amateurs en entrant dans l’esprit du dirigeant russe.

Prenez, par exemple, Michael McFaul, l’architecte du tristement célèbre « reset » de la politique de Barack Obama avec la Russie (un effort à peine caché visant à évincer Poutine du pouvoir et à le remplacer par Dmitri Medvedev, ostensiblement plus docile). Le titre de son mémoire politique,  From Cold War to Hot Peace: An American Ambassador in Putin’s Russia (De la Guerre froide à la paix chaude : Un ambassadeur américain dans la Russie de Poutine) en dit long. Si vous pensez être capable de définir le caractère d’une nation entière à travers un seul individu, vous devriez être en mesure de fournir un aperçu de la pensée de cette personne.

Mais comme l’a admis McFaul lui-même récemment sur MSNBC, « Je veux affirmer catégoriquement que je ne sais pas ce que veut Poutine. Je ne sais pas ce qu’il a décidé. Le président Biden ne le sait pas. Le directeur de la CIA [William Burns] ne le sait pas. Je ne pense pas que Sergueï Lavrov, le ministre des affaires étrangères, le sache. »

Un moment de franchise et d’humilité ? Non ; McFaul poursuit : « Et d’après mon expérience des négociations avec Poutine, je ne pense pas qu’il ait encore pris sa propre décision. Je pense qu’il aime cette incertitude. Il aime que nous soyons tous en train de parler, vous savez, de négocier entre nous, de faire des contre-propositions. Il aime observer cela. »

McFaul, de son propre aveu, ne sait pas ce que veut Poutine, mais il a une opinion arrêtée sur ce que Poutine pense et aime. Je suggérerais respectueusement que, si vous connaissez assez bien une personne pour pontifier en public sur ses pensées et ses désirs, alors vous savez probablement ce qu’elle veut.

La perception supplante la réalité

McFaul a honnêtement déclaré qu’il ne sait pas ce que veut Poutine ; le reste n’est que du radotage spéculatif motivé non pas par une véritable curiosité intellectuelle à l’égard de la Russie et de l’homme qui en est le président, mais plutôt par le besoin de satisfaire l’appétit les grands médias américains pour tout récit qui ne remette pas en cause celui de la Maison Blanche. Pour sa part, cette dernière donne le ton et le contenu de ce qui passe pour des informations en fonction de ses impératifs de politique intérieure, et non de la réalité géopolitique mondiale.

La perception est tout, les faits ne signifient rien. Tel est le mantra de l’administration Biden. Il suffit de se reporter à la conversation téléphonique que Biden a eue le 23 juillet 2021 avec Ashraf Ghani, alors président de l’Afghanistan. « Je n’ai pas besoin de vous dire que la perception dans le monde et dans certaines parties de l’Afghanistan, je crois, est que les choses ne vont pas bien en termes de lutte contre les talibans », avait déclaré Biden au leader afghan assiégé. « Et il y a un besoin, que ce soit vrai ou non, il y a un besoin de projeter une image différente ».

Le fait que les administrations présidentielles américaines fabriquent systématiquement des récits déconnectés de la réalité destinés à tromper l’opinion publique américaine n’étonnera pas quiconque a étudié l’intersection écœurante de la politique intérieure et des affaires étrangères aux États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un des derniers mensonges de cette nature a porté sur l’un des thèmes centraux tissés dans le récit sur l’Ukraine : la nature pulsionnelle de la prise de décision par Vladimir Poutine.

McFaul a décrit la prise de la péninsule de Crimée par la Russie en 2014 comme une impulsion de Poutine, non pas une chose prévue de longue date et mise en œuvre au moment le plus opportun, à savoir dans le sillage du coup d’État de 2014 à Kiev soutenu par les États-Unis. Cette vision était endémique dans la Maison Blanche d’Obama, où servait McFaul. La journaliste Susan Glasser, critique de longue date de Poutine, cite un « haut fonctionnaire d’Obama » anonyme dans son article de 2014 pour Politico, « Poutine sur le divan ».

« J’entends des gens dire que nous étions naïfs à propos de Poutine et que le président ne comprenait pas Poutine », avait déclaré le fonctionnaire. « Non. Nous avions une évaluation très sobre, très réaliste, très froide, de Poutine. »

Mais le « haut fonctionnaire » a ensuite prouvé que ce n’était pas le cas. « Tout se résume à un débat qui se déroule dans sa propre tête », a noté le fonctionnaire. « Il fait des choses impulsives, ou j’ose dire irrationnelles. Je ne pense pas qu’il soit le grand stratège réaliste que certains s’imaginent avec admiration. »

Glasser a poursuivi sur ce thème en citant David Remnick, rédacteur en chef du New Yorker et auteur du livre lauréat du prix Pulitzer Le tombeau de Lénine, qui, parlant de Poutine et de la Crimée, a déclaré : « Je pense qu’il a improvisé, agi de manière irréfléchie et stupide, même selon ses propres critères. »

Stephen Sestanovich, ambassadeur itinérant des États-Unis auprès de l’ex-Union soviétique de 1997 à 2001, a poursuivi sous cet angle, notant le « mauvais jugement de Poutine, ses prises de décision à l’émotionnel, ses règlements de compte mesquins, et son peu de souci des conséquences à long terme », avant de conclure : « Mais c’est du Poutine typique. »

Même lorsque des personnages comme Fiona Hill, principale kremlinologue de George W. Bush et de Donald Trump, et Andrea Kendall-Taylor, ancienne analyste de la CIA responsable adjointe du renseignement national pour la Russie et l’Eurasie sous Barack Obama, se réunissent pour procéder à une évaluation pragmatique de la Russie, ils sont biaisés par leur focalisation commune sur Poutine.

Fiona Hill, auteur du livre Mr. Putin: Operative in the Kremlin (M. Poutine : un agent secret au Kremlin), a récemment observé qu’ « avec Poutine, il faut toujours s’attendre à l’inattendu. Il s’assure de disposer d’un éventail d’options et de différentes façons d’exploiter des faiblesses. Si toute notre attention se porte sur l’Ukraine, son prochain coup pourrait être ailleurs pour nous déstabiliser et voir comment nous réagissons. »

De son côté, Kendall-Taylor, dont les évaluations sur Poutine et la Russie étaient régulièrement communiquées au président Obama, a témoigné devant le Congrès en 2019 que « Bien que les actions de Poutine en Crimée et en Syrie aient été conçues pour faire avancer un certain nombre d’objectifs russes clés, il est également probable que l’absence de contraintes intérieures de Poutine ait augmenté le niveau de risque qu’il était prêt à accepter dans la poursuite de ces objectifs. »

Ces deux expertes chevronnées de la Russie, toutes deux très influentes en termes de conseil aux hauts responsables politiques américains, jusqu’au président, entretiennent la vision d’un Poutine joueur impulsif, un preneur de risques qui prendrait des décisions pulsionnelles fondées sur sa seule intuition.

Comme tous les autres soi-disant experts de la Russie, ils ont tort.

Comment la politique est élaborée en Russie

Le fait est que tout expert de la Russie digne de ce nom sait quels sont les buts et objectifs de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine, car les Russes nous les ont expliqués en 2008. L’un des rares véritables experts de la Russie en mesure d’influencer la politique, le directeur de la C.I.A. William Burns, avait mis tout cela par écrit dans un câble de février 2008 intitulé, assez simplement, « Nyet veut dire Nyet : les lignes rouges russes sur l’expansion de l’OTAN ». Il l’a écrit alors qu’il était ambassadeur des États-Unis en Russie sous l’administration de George W. Bush.

Burns, qui rendait compte de la réaction de la Russie au sommet de l’OTAN de 2008, au cours duquel l’idée de l’adhésion de l’Ukraine avait été lancée, a noté que le ministère russe des affaires étrangères avait déclaré qu’ « une nouvelle expansion de l’OTAN pourrait entraîner un grave changement politico-militaire qui affecterait inévitablement les intérêts de la Russie en matière de sécurité ».

Les Russes avaient souligné qu’en ce qui concerne l’Ukraine, la Russie était liée par les obligations bilatérales énoncées dans le traité d’amitié, de coopération et de partenariat de 1997, dans lequel les deux parties s’étaient engagées à « s’abstenir de participer ou de soutenir toute action susceptible de porter atteinte à la sécurité de l’autre partie. » L’ « intégration possible de l’Ukraine dans l’OTAN », avait déclaré le ministère russe des Affaires étrangères, « compliquerait encore davantage les relations très complexes russo-ukrainiennes », et que la Russie « devrait prendre les mesures appropriées. »

Burns avait donné à l’administration Bush le scénario russe des conséquences potentielles si l’OTAN cherchait à faire progresser l’adhésion de l’Ukraine. Cette information était connue de McFaul, Hill, Kendall-Taylor, et de tous les autres soi-disant « experts de la Russie », et pourtant ils n’en ont pas tenu compte (ce qui étaye les affirmations de Poutine selon lesquelles « les préoccupations fondamentales de la Russie ont été ignorées »).

Le concept selon lequel, en 2014, Poutine avait réagi de manière « impulsive » à un problème décrit de manière concise et précise en 2008 par le ministère russe des Affaires étrangères témoigne également d’un mépris absolu ou d’une ignorance totale de la manière dont la politique est élaborée dans la Russie d’aujourd’hui.

Il ne fait aucun doute que Poutine est un président très puissant qui exerce de forts pouvoirs exécutifs. Mais ce n’est pas un dictateur, et la Russie n’est pas près d’être dirigée par un dictateur.

La politique russe est élaborée par des bureaucrates professionnels inscrits dans la bureaucratie russe permanente, qui est extrêmement dense. Ces bureaucrates, qui font partie de la classe des fonctionnaires russes, sont chargés de transformer les orientations politiques en plans de mise en œuvre détaillés à partir desquels les ressources nécessaires sont attribuées, ainsi qu’un calendrier pour l’achèvement de la tâche.

Ces plans de mise en œuvre transcendent les ministères et sont conçus pour prendre en compte toutes les variables prévisibles. En bref, la politique russe est le sous-produit d’un processus qui représente l’effort coordonné d’une vaste bureaucratie – tout le contraire de l’ « impulsivité » individuelle attribuée par McFaul, Hill, Kendall-Taylor et d’autres à Poutine.

Le plan mis en œuvre par la Russie sur la Crimée, en 2014, est né des préoccupations russes exprimées en 2008, et ne résultaient pas des réactions à chaud d’un président russe impulsif et preneur de risques. On peut en dire autant de la situation qui se déroule aujourd’hui en Ukraine. Le fait que Biden et ses conseillers en sécurité nationale s’enferment dans la vision d’un Poutine seul décideur est révélateur d’une incompréhension fondamentale du fonctionnement de la Russie ou – pire – d’une campagne délibérée de gestion de la perception destinée à tromper le public américain sur les complexités et les réalités des objectifs de la politique américaine.

Se tromper lorsqu’il s’agit de définir la réalité politique en Russie aujourd’hui va bien au-delà d’une mauvaise politique appelée ensuite à être mise en œuvre de manière incompétente. Les États-Unis cèdent l’initiative à la Russie et à son président.

Les Russes ont un double avantage sur les États-Unis en termes de mise en œuvre des politiques. Tout d’abord, ils ont affaire à un dirigeant qui est à la barre du navire russe depuis deux décennies ; Poutine est inégalé en ce qui concerne la connaissance de son système de gouvernement et la manière de le faire fonctionner. En revanche, quelqu’un comme Biden, avec ses plus de quatre décennies d’expérience gouvernementale, fonctionne comme un débutant, ne serait-ce que parce que c’est, en fait, un débutant dans l’âme.

Dans son premier mandat, toute administration présidentielle américaine part littéralement de zéro. Il est vrai qu’il existe une fonction publique américaine permanente (considérée par certains comme une partie de l’ « État profond ») qui assure un minimum de cohérence opérationnelle d’une administration à l’autre, mais la direction essentielle de chaque administration est assurée par des personnes nommées par chaque nouveau pouvoir politique. En contraste avec la Russie, qui a connu deux décennies de formulation et de mise en œuvre cohérentes de sa politique, les États-Unis ont connu, au cours de la même période, quatre changements d’administration, chacun avec une approche radicalement différente de celle de son prédécesseur en matière de gouvernance.

Une narration fabriquée

La seule cohérence entre les administrations est le besoin de fabriquer des récits utilisés pour apaiser l’électorat national sur les politiques liées à la défense nationale et, par extension, à l’industrie de la défense. Ici, la diabolisation de la Russie a joué un rôle important dans la définition des besoins de défense des États-Unis et, par extension, dans l’acquisition d’armes.

Aucune administration n’a fait confiance à l’opinion publique américaine pour s’engager dans un débat national factuel à propos de la « menace » posée par la Russie et, par extension, la nécessité de préserver l’OTAN. La principale raison en est que, si les faits étaient présentés clairement, aucun Américain ne soutiendrait le maintien de l’OTAN, ni l’élévation de la Russie au rang de menace digne de centaines de milliards de dollars des contribuables.

De cette manière, les États-Unis peuvent produire une classe d’ « experts » sur la Russie dont la seule réelle expertise est leur capacité à se conformer à un récit conçu pour promouvoir un mensonge, par opposition à une recherche de la vérité. L’époque où les maîtres en études russes, tels que l’ancien ambassadeur américain en Union soviétique Jack Matlock, étaient en position de force est révolue.

Même lorsque les États-Unis ont produit un expert de la Russie qualifié dans le milieu universitaire, le regretté Stephen Cohen, les médias grand public ont réfuté son savoir, soit en noyant son message dans l’océan de propagande russophobe vomi par ses homologues, soit en l’ignorant tout simplement. Au lieu de quoi, nous avons les Michael McFaul, Fiona Hill et Andrea Kendall-Taylor – des universitaires dont la seule prétention à la pertinence est leur adhésion collective à l’image de Poutine en tant qu’incarnation de tous les maux actuels de la Russie.

La dépendance de l’Amérique à ce type d’ersatz d’expertise sur la Russie a créé un défaut congénital dans le processus de décisions de la sécurité nationale américaine, que l’on pourrait décrire sous la forme d’une variation de la boucle OODA de John Boyd. Boyd, un pilote de chasse renommé, prétendait pouvoir abattre n’importe quel chasseur adverse en quarante secondes, même à partir d’une position de désavantage, en utilisant un cycle de prise de décision qu’il appelait la « boucle OODA » (pour Observer, Orienter, Décider, Agir).

En bref, en exécutant son cycle de prise de décision plus rapidement que l’adversaire, on « entre dans » le cycle de prise de décision de l’ennemi, ce qui le force à réagir et garantit sa perte.

La boucle OODA a été adaptée par diverses organisations et entités non pilotes, des Marines américains jusqu’à des entreprises, comme modèle pour améliorer l’efficacité opérationnelle. Bien que ni le ministère russe des Affaires étrangères, ni le Département d’État américain n’aient officiellement adopté cette théorie, elle peut être utilisée comme véhicule d’analyse comparative pour évaluer l’efficacité de leurs cycles respectifs de formulation et de mise en œuvre des politiques.

Trois phases

Du point de vue de l’observation, la tactique fondamentale consiste à collecter des données en utilisant toutes les ressources possibles. En ce qui concerne l’Ukraine et l’OTAN, la Russie s’est concentrée sur la politique de l’OTAN, à la fois exprimée et mise en œuvre, en ce qui concerne son expansion vers l’est et l’applicabilité de cette expansion à l’Ukraine. Les données recueillies par la Russie sont fondées sur des faits et se concentrent sur le problème en question, à savoir la menace potentielle que représente pour la Russie l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.

Les États-Unis, en revanche, avec leur approche centrée sur Poutine, se focalisent sur la personne du président russe, sans chercher à faire correspondre les actions observées à une politique réelle. Les données recueillies sont de l’ordre du magazine people, se concentrant sur les postures, les maniérismes et les opportunités de photos.

Bien que Poutine fournisse une pléthore de données sous la forme de discours et de longues séances de questions-réponses avec la presse, l’analyse menée à partir de ces occasions va rarement plus loin qu’une représentation caricaturale du président russe.

La phase suivante, l’orientation, est guidée par des données recueillies lors de la phase d’observation. Ici, les Russes peuvent zoomer sur les centres de gravité des États-Unis et de l’OTAN, pour ainsi dire – ce qui fait fonctionner l’alliance transatlantique et ce qui pourrait causer des problèmes.

Ici, la Russie a prédit les options politiques possibles que l’OTAN pourrait adopter en réponse à une grande variété de stimuli émanant de la Russie, et elle a joué avec chacune d’elles pour trouver une gamme d’actions et de possibilités de réaction adaptées aux objectifs politiques russes.

Les États-Unis, cependant, persistent à se concentrer sur Poutine, produisant des documents sous forme de livres, d’articles et de programmes télévisés qui attaquent le président russe, tout en dénigrant la Russie en tant que nation (« La Russie n’est rien de plus qu’une station-service gazière déguisée en pays » semble être une plaisanterie répandue).

En créant un faux récit construit autour de la supposée nature absolutiste de l’État quasi-dictatorial de Poutine, les Américains se sont bercés d’un faux sentiment de complaisance fondé sur la notion d’une supposée impulsivité de Poutine qui, de par sa nature même, est imprévisible et ne peut donc pas être prévenues par des mesures dissuasives.

La troisième phase, la décision, est primordiale. C’est à ce stade que les Russes, après avoir recueilli des données, évalué leur valeur et formulé les options politiques qui en découlent, choisissent l’option qui correspond le mieux à leurs objectifs politiques. Ils contrôlent le calendrier et, à ce titre, peuvent affecter des ressources suffisantes à la tâche.

Les Américains, en revanche, continuent à rabaisser les Russes et leur président dans des récits conçus pour leur opinion publique, et, en tant que tels, pratiquement inutiles dans le domaine de la réalité.

La dernière phase, l’action, est celle du test de réalité sur le terrain. Ici, les Russes ont lancé un processus qui leur permet non seulement d’opérer au moment et à l’endroit de leur choix, mais aussi de se positionner pour entamer immédiatement le cycle suivant de la boucle OODA, en mettant en place les capteurs appropriés pour collecter des données concernant toute réaction américaine potentielle, afin que de nouvelles options de décision puissent être rapidement préparées et mises en œuvre.

Les Américains, quant à eux, ne sont alertés d’une crise potentielle que par les actions des Russes. Les Américains lancent leur propre processus d’observation, mais leur mécanisme de collecte, si fermement ancré dans le personnage de Poutine, ne tient pas compte de la complexité et des strates de l’action russe.

La Russie, armée du luxe du temps et de l’initiative, peut isoler les actions américaines au fur et à mesure qu’elles se déroulent, amorçant un processus d’action-réaction contrôlé par la Russie.

En bref, si l’engagement diplomatique actuel entre les États-Unis et la Russie au sujet de l’Ukraine était un combat aérien, les Américains seraient abattus par les Russes en moins de quarante secondes, c’est garanti.

La Russie ne se contente pas d’opérer à l’intérieur du cycle de décision américain – elle le mène.

La conformité à la propagande

Bien que la responsabilité ultime d’une mauvaise politique incombe au décideur principal – le président des États-Unis – il ne fait aucun doute que les administrations présidentielles successives ont été mal servies par la génération actuelle de kremlinologues américains incarnée par McFaul, Hill, Kendall-Taylor et autres, qui ont fait du dénigrement de Poutine la norme de ce qui passe pour des études russes.

En bref, tant que votre vision de la Russie est conforme à celle des poutinophobes, vous êtes le bienvenu ; si, en revanche, vous choisissez d’adopter une approche plus nuancée, fondée sur des faits, qui aille au-delà du personnage du président russe et explore la complexité de la Russie de l’après-Guerre froide, les pouvoirs en place au sein du gouvernement, du monde universitaire et des médias vous reléguent à la poubelle.

Chaque citoyen américain devrait réaliser qu’il a été mal servi par ces laquais de la conformité à la propagande, et la conséquence potentielle de leur échec collectif – à savoir la guerre – nous contemple tous.

Si nous parvenons à sortir intacts de ces temps difficiles, ce sera uniquement parce que les Russes – et non Biden – ont choisi une voie politique qui comprend une rampe de sortie diplomatique viable.

Et si nous avions de la chance, alors les praticiens de cette psychose sur Poutine – les McFaul, Hill, Kendall-Taylor et autres – devraient être tenus pour responsables de la mise en place de la politique de l’Amérique et traités en conséquence – toutes sinécures, touts passe-droits, toute crédibilité devraient leur être ôtés.

Scott Ritter est un ancien officier du renseignement du corps des Marines des États-Unis, dont la carrière a comporté des périodes de service dans l’ancienne Union soviétique pour la mise en œuvre d’accords de contrôle des armements. Il a fait partie de l’état-major du général Norman Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe et a ensuite été inspecteur en chef des armements pour l’ONU en Irak, de 1991 à 1998.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel

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