Comment la dernière escalade ukrainienne divise l’UE

Pas de front uni contre la Russie dans l’UE ou dans l’OTAN, ce qui signifie pas de guerre. Tout simplement, pour bon nombre de pays de l’UE, il n’y aurait que des coups à prendre et rien à gagner à une confrontation militaire avec la Russie.


Par Elizaveta Naumova
Paru sur RT sous le titre How the latest Ukraine escalation split the EU


Les inquiétudes concernant une prétendue « invasion » de l’Ukraine par la Russie sont de plus en plus vives en Occident, et la machine médiatique américano-britannique est en pleine effervescence. Les « experts » ne cessent de parler du « renforcement militaire croissant » du pays le long de ses frontières occidentales et, chaque mois, ils affichent des images presque identiques provenant de satellites américains.

La presse occidentale brosse un tableau saisissant du plan de Moscou visant à « attaquer depuis trois directions », tandis que les politiciens font des allusions à certains rapports des services de renseignement qui décrivent les mouvements mystérieux de 100 000 soldats.

La guerre sans guerre

« Si la Russie continue à l’emporter au paradis avec ce qu’elle fait en Ukraine et à essayer de modifier les frontières, c’est tout l’ordre international qui sera en danger », a déclaré avec indignation Evelyn Farkas, ancienne secrétaire adjointe américaine à la défense pour la Russie, l’Ukraine et l’Eurasie sous Obama. Elle n’a pas pris la peine d’expliquer ce que la Russie « fait » exactement.

Farkas est aujourd’hui lobbyiste à l’Atlantic Council, le think tank de l’OTAN, et experte pour NBC/MSNBC.

Les politiciens et les diplomates russes ont souligné à maintes reprises que Moscou n’a violé aucune règle et n’a aucune envie d’envahir quoi que ce soit, mais les pays occidentaux sont néanmoins engagés dans des discussions sur des sanctions. Ils se demandent si le ciblage de quelques secteurs serait suffisant ou si la Russie devrait être coupée immédiatement du système SWIFT.

La question d’une guerre imminente ne se pose même pas dans le discours public occidental ; la seule incertitude porte sur la manière exacte dont elle commencera et sur la réaction à adopter. Si le consensus concernant les sanctions n’a pas encore été atteint, il semble que les pays occidentaux se soient discrètement mis d’accord pour se préparer à un bain de sang. Les Américains et leurs alliés de l’OTAN évacuent leurs citoyens d’Ukraine, tandis que Kiev reçoit des quantités sans précédent de matériel militaire.

L’aide financière est un motif de réjouissance, bien sûr, à Kiev. Toutefois, bien qu’elle affirme être la partie lésée, l’Ukraine n’a pas accueilli favorablement la nouvelle de l’évacuation des citoyens étrangers. Les autorités affirment ouvertement que ces mesures sont prématurées, mais les experts occidentaux pensent qu’en « bombardant » le monde de rapports sur une escalade imminente et en mettant les troupes en état d’alerte, l’Occident freinera l’entrain supposé de la Russie à déclencher une guerre.

Dans un article du Financial Times, Henry Foy a écrit que les avertissements et les menaces sont le seul moyen d’éviter une guerre, et qu’ils annihilent également la capacité de Moscou à lancer une attaque surprise, puisque les forces de l’OTAN seront en état d’alerte. En écho aux propos de Foy, Andrew Lohsen, membre du think tank Center for Strategic and International Studies (CSIS) a déclaré « Rester silencieux pourrait être perçu comme une capitulation par Moscou, il faut donc continuer à rappeler à la Russie qu’il existe un front uni et qu’il y aura une réponse tranchante ».

Ce que le journaliste ne dit pas à ses lecteurs, c’est que le CSIS est financé par des entreprises d’armement telles que Northrop Grumman, Lockheed Martin, Boeing, General Dynamics et General Atomics. Toutes ont intérêt à une guerre.

Les accusations et menaces publiques mutuelles nous amènent à penser que la situation est extrêmement tendue et qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Le front uni auquel Lohsen fait référence ne peut être maintenu sans accord des uns et des autres pour s’impliquer dans la guerre et en tirer profit d’une manière ou d’une autre. Et c’est là que réside le problème : l’UE, les États-Unis et l’Ukraine ont-ils les mêmes objectifs ?

Un bon gros zéro

Il est absurde d’essayer de discuter de ce que l’UE a à gagner dans cette crise sans discuter d’abord du rôle qu’elle y joue. Alors que les États membres de l’UE ne cessent de répéter le mantra d’une Ukraine indépendante et souveraine, ils ne la considèrent pas réellement comme un membre potentiel du bloc. Ils ne pensent pas non plus que tout ce qui touche à la sécurité de l’Europe les concerne, selon Dmitry Suslov, directeur adjoint du think tank russe Centre for Comprehensive European and International Studies, et collaborateur du Club Valdai. Il estime que « l’UE a renoncé à son autorité sur toutes les questions de sécurité militaire dans la région. Sa propre sécurité est assurée par les États-Unis dans le cadre des accords de l’OTAN, et non par les forces locales. Lorsque l’UE dit des choses comme qu’elle doit prendre des décisions [concernant l’Ukraine], il y a une question à se poser : qu’est-ce que l’UE vient faire dans cette histoire ? »

Pour savoir si l’Europe occidentale peut contribuer au règlement de la crise actuelle, nous pouvons examiner la manière dont elle a participé à la négociation de l’accord de règlement du Donbass, estime Suslov. La semaine dernière, des envoyés de l’UE, allemands et français, se sont entretenus avec la Russie pendant huit heures. On a eu l’impression d’une percée lorsque les parties ont enfin convenu que les accords de Minsk n’étaient pas respectés et devaient être mis à jour. Hélas, ce sentiment a été de courte durée : dès le lendemain matin, l’UE a recommencé à diffuser publiquement son projet d’imposer davantage de sanctions contre la Russie.

L’OTAN est une organisation extrêmement publique et transparente, et si certains experts estiment qu’il s’agit de l’arme principale de l’organisation, on peut également considérer qu’il s’agit d’un défaut dans son armure car, grâce à elle, tous ses désaccords internes sont également connus du public. Cela comprend les désaccords entre États membres de l’UE. C’est ce qu’a reconnu récemment le président Joe Biden, le dirigeant de son principal État membre. Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a également fait des déclarations en ce sens.

Les pays occidentaux ont actuellement du mal à s’entendre sur ce qui constituerait une invasion. Apparemment, les États membres de l’UE n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la question des représailles potentielles en réponse à une « invasion à grande échelle » de la Russie ou à une « incursion mineure ». Ils ne semblent pas non plus s’accorder sur la question de savoir si le fait de frapper Moscou de sanctions « trop tôt » aurait l’effet dissuasif souhaité.

Selon Suslov, il y a deux camps dans ce conflit. L’un (comprenant la Grande-Bretagne, la Pologne et les États baltes) insiste sur la confrontation, tandis que l’autre (comprenant l’Allemagne, la France et l’Italie) privilégie la négociation.

Le récent incident au cours duquel l’Allemagne a refusé l’accès à son espace aérien à des avions britanniques livrant des systèmes d’armes à l’Ukraine est un bon exemple de l’ampleur que peuvent prendre ces différends. Les avions britanniques ont fini par contourner l’Allemagne, dépensant plus de temps et d’argent. Même si, par la suite, les autorités ont nié l’existence du problème, il est difficile de croire qu’il y a de la fumée sans feu.

Dans une interview accordée au Washington Post, le président de la commission de la défense du Parlement britannique, Tobias Ellwood, a déclaré : « Pour éviter une confrontation, pour éviter d’embarrasser l’Allemagne, nous n’avons pas officiellement demandé de survols », ajoutant : « La Russie remarque toutes ces choses et je crains que cela ne l’incite à aller encore plus loin. »

Mains en l’air, je ne tirerai pas !

Autre signe de discorde interne : le refus de l’Allemagne de laisser l’Estonie fournir à l’Ukraine des obusiers D-30 de 122 millimètres. Contrairement aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, à la Pologne et à d’autres alliés, le gouvernement allemand a décidé de ne pas exporter directement des armes létales. C’était l’approche de Berlin sur cette question avant même la dernière crise sur l’Ukraine : en été, l’ex-chancelière Angela Merkel a ouvertement dit au président ukrainien Zelensky qu’elle continuerait à bloquer les livraisons d’armes à travers l’OTAN.

Les responsables allemands expliquent officiellement cette pratique en se référant à leur ancienne politique interdisant de fournir des armes aux pays impliqués dans des conflits armés, qui avait été adoptée après la défaite du pays lors de la Seconde Guerre mondiale. Berlin s’oppose également aux appels lancés par les États-Unis en vue d’élargir le train de mesures à venir pour y inclure des sanctions contre le gazoduc Nord Stream 2, et des mesures pour couper la Russie du système de paiement SWIFT. Les États-Unis font valoir que leurs partenaires européens pourraient toujours trouver des alternatives au gaz russe, par exemple en négociant un accord avec les pays du Golfe ou avec l’Australie, mais l’Allemagne insiste sur le fait que le secteur de l’énergie doit être exempté de sanctions.

La position de l’Allemagne sur les sanctions a déjà suscité de vives critiques, notamment de la part du Royaume-Uni, de la Pologne et de l’Estonie. Les États-Unis ont été les plus vexés : le WSJ a même publié un article intitulé « Is Germany a reliable American ally ? Nein » (« L’Allemagne est-elle un allié fiable ? nein ») pour réprimander le gouvernement allemand pour son inaction.

Kiev, qui compte sur un large soutien occidental, n’est pas moins contrarié. Le ministre des Affaires étrangères, Dmytro Kuleba, est allé jusqu’à dire que les actions des politiciens allemands étaient « décevantes ». « Les partenaires allemands doivent cesser de saper l’unité par de telles paroles et actions et d’encourager Vladimir Poutine à lancer une nouvelle attaque contre l’Ukraine », a-t-il déclaré.

Les divergences avec Washington et la pression qui en résulte ont déjà eu des conséquences désagréables pour Berlin même : le gouvernement allemand est désormais divisé sur le sujet de la réponse à apporter à la crise ukrainienne. Alors que le chancelier Olaf Scholz insiste pour que le Nord Stream 2 ne devienne pas une question politique, la ministre des affaires étrangères Annalena Baerbock a tendance à se ranger à l’avis de ses collègues américains, même si, dans la pratique, elle doit se conformer aux décisions de Scholz. Lors de ses interviews, on lui demande pourquoi elle a un point de vue progressiste et pas le chancelier.

Le conflit ne disparaîtra pas si la crise ukrainienne est résolue, peu importe comment. Il restera comme une blessure cachée qui se rappelle constamment à vous, menaçant l’unité de la coalition gouvernementale formée par les sociaux-démocrates, les verts et les  libéraux-démocrates. La seule façon d’éviter une rupture est d’empêcher la guerre d’éclater, ce qui signifie que l’Allemagne n’a certainement pas besoin d’un bain de sang.

Passe devant, je te suis

Paris soutient l’appel de Berlin à un règlement diplomatique. Le 25 janvier 2022, le chancelier Scholz s’est entretenu personnellement avec le président Macron.Les deux dirigeants ont convenu que des sanctions à l’encontre de Moscou devaient être une mesure de dernier recours et que la demande de négociations formulée par le Kremlin ne devait pas être rejetée, d’autant que la Russie fait partie d’un certain nombre de mécanismes internationaux, notamment les pourparlers dans le cadre du format Normandie.

Toutefois, certains y voient un signe de faiblesse plutôt qu’un triomphe de la diplomatie : une source de Politico a déclaré que certaines des idées franco-allemandes n’étaient pas acceptables aux yeux de certains pays d’Europe centrale et orientale. En particulier, l’idée d’un sommet potentiel entre Poutine et les dirigeants de l’UE a choqué de nombreux diplomates et fonctionnaires, qui pensent plutôt que l’Ukraine doit être « sauvée » en envoyant des troupes contre la Russie ou en coupant l’accès de la Russie à tous les systèmes internationaux possibles, à titre préventif.

Le Guardian s’est empressé d’offrir son explication, disant que la France n’a tout simplement pas vu de signes d’une quelconque invasion planifiée. Si Emmanuel Macron le disait publiquement, toutefois, il irait à l’encontre de l’OTAN et des États-Unis, ce qu’il n’est manifestement pas pressé de faire. Ainsi, officiellement, la France est d’accord avec le plan de sanctions, et on peut entendre le président Macron dire, tout à fait officiellement : « Très clairement, aujourd’hui, on ne peut que constater que la Russie devient une puissance perturbatrice. »

Certains analystes et experts, dont l’ancien officier de renseignement français Eric Denese, estiment que Paris aurait tout intérêt à quitter l’OTAN plutôt que de sacrifier ses intérêts en s’impliquant dans une guerre qui n’est pas la sienne.

La poussière sous le tapis

Contrairement à Berlin et Paris, qui semblent être enclins à la diplomatie, Londres, ainsi que ses partenaires des pays baltes et de Varsovie – qui préfèrent également porter des coups à Moscou plutôt que d’engager le dialogue – se préparent à « porter un coup sévère et immédiat » à l’économie russe. « Nous, au Royaume-Uni, n’hésiterons pas à durcir nos sanctions nationales contre la Russie en réponse à tout ce que le président Poutine pourrait faire », a déclaré le Premier ministre britannique Boris Johnson, commentant le train de sanctions qui a déjà été préparé.

Le Royaume-Uni dirige actuellement une force de 1 200 hommes en Estonie, comprenant 830 militaires britanniques et plus de 300 français. Cent quarante ingénieurs militaires britanniques sont stationnés en Pologne, et une centaine d’experts militaires sont en Ukraine. Londres hésite à envoyer ses forces militaires à la frontière russo-ukrainienne mais envisage de porter ses effectifs en Estonie à 1 800 hommes, d’envoyer des armes défensives supplémentaires et de fournir un soutien militaire à d’autres membres de l’OTAN.

Les plus grands partisans de l’Ukraine se trouvent probablement en Grande-Bretagne, où la ministre des affaires étrangères, Liz Truss, a ouvertement critiqué l’Allemagne pour sa dépendance à l’égard des ressources énergétiques russes, et a provoqué un tollé en menaçant de sanctions les banques, les entreprises énergétiques et les oligarques russes « proches de Poutine ».

Ce n’est clairement pas la meilleure idée de partir en guerre contre son fournisseur, et la Grande-Bretagne dispose des plus basses réserves de gaz des pays d’Europe occidentale. Cependant, selon le Times, Londres pourrait sérieusement reconsidérer sa position après l’introduction de sanctions anti-russes : certains craignent que cela soit douloureux pour la Grande-Bretagne en raison de la perte de « l’argent russe qui inonde Londres. » Mais pourquoi les Britanniques jouent-ils ce jeu si cela ne leur apporte rien ?

Selon Suslov, plus une crise politique intérieure est grave, plus elle affecte la politique étrangère et plus la rhétorique de la politique étrangère se raidit. « Lorsque les gouvernements sont confrontés à des crises politiques intérieures, ils sont contraints d’adopter une approche dure, et leurs possibilités de compromis sont considérablement réduites. Cela fonctionne également dans l’autre sens : un gouvernement adoptera une ligne dure en matière d’affaires étrangères afin de marquer des points politiques au niveau national », a-t-il déclaré.

Le gouvernement britannique traverse actuellement une mauvaise passe en raison des scandales qui entourent Boris Johnson. Selon les médias, le Premier ministre a organisé des fêtes dans sa résidence pendant le strict confinement de mai 2020, enfreignant ainsi la loi. Bien que l’enquête de police soit toujours en cours, une partie de l’opinion publique britannique considère que sa culpabilité est avérée et exige sa démission. Johnson lui-même demande au public d’attendre les résultats de l’enquête et de se concentrer sur la « question plus importante » de la crise ukrainienne, mais le scandale des fêtes attire l’attention nationale. Les animateurs d’émissions politiques ont bien du mal à passer du sujet de l’escalade imminente en Ukraine à celui de la possible démission du premier ministre.

Un hic

Ce qui semblait être des avantages – la volonté de faire front commun pour défendre l’Ukraine et de proférer des menaces publiques contre la Russie – s’est finalement transformé en inconvénients. Le front n’est finalement pas si uni que cela, car les intérêts nationaux prévalent en général. Les sanctions, qui n’ont même pas encore été introduites, affectent déjà le bien-être des gens ordinaires en Europe, et en Russie même. Même si Moscou ne menace pas de couper les approvisionnements, les simples déclarations de Bruxelles suffisent à causer des problèmes de gaz, et les menaces de l’OTAN suffisent à provoquer des remous sur le marché russe et à précipiter une chute du rouble.

L’Europe occidentale ne peut guère profiter de l’escalade actuelle, souligne Suslov. « L’escalade actuelle montre le manque de pouvoir de l’UE en matière de sécurité et de géopolitique. Plus grande est l’escalade entre la Russie et les États-Unis, plus le risque d’escalade militaire en Ukraine est grand, et moins l’Europe est importante », a-t-il déclaré.

Pour conclure, imaginons une situation : L’UE et les États-Unis décident de mener une guerre pour la paix en Europe. Mais il y a un hic : un seul camp mène cette guerre. Sans lien géographique ou politique avec l’Europe, indifférent aux beuveries de Johnson ou à la chaleur des Munichois en décembre, il n’est lié à la région que par une seule chose : la vieille alliance de sécurité, qui est censée garder l’Europe comme un chien de garde. Mais si le chien n’est plus en laisse et que les propriétaires se disputent entre eux, qui garde la maison ?

Elizaveta Naumova est journaliste politique et professeur à l’École des hautes études en sciences économiques, en Russie. 

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo Pete Linforth / Pixabay

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