La question n’est pas celle de l’Ukraine

Aujourd’hui, deux articles passionnants, l’un d’Alastair Crooke et l’autre ci-dessous, exposent le même argument : entre les USA et la Russie, la question ne tient pas au sort de l’Ukraine, mais à une perspective qui se dessine de plus en plus clairement, celle du destin fraternel de l’Eurasie, à savoir, comme l’avait prédit de Gaulle en son temps, une intégration de « l’Atlantique jusqu’à l’Oural », voire aujourd’hui jusqu’à Pékin, dans le respect (multilatéralisme oblige) des identités et des cultures des uns et des autres. Pour l’Europe de l’Ouest, ce serait un développement organique, le legs de l’histoire et de la géographie, une évidence.

Bien sûr, c’est une vision cataclysmique pour les USA, qui seraient automatiquement relégués au rang de puissance de seconde zone, a fortiori depuis l’entrée en scène de la nouvelle Route de la soie de Xi Jinping, en 2013. D’où la guerre dite « hybride » désespérée livrée par les Américains et leurs laquais occidentaux avec les armes dont ils disposent encore, même si elles vont en s’amenuisant, contre les deux locomotives de la nouvelle donne mondiale, la Russie et la Chine, sur des fronts multiples. Dont celui de l’Ukraine.


Par Sergueï Karaganov
Paru sur Russia In Global Affairs, repris par RT sous le titre It Is Not About Ukraine


Cet article a été commandé par le Financial Times au professeur Sergueï Karaganov. Il n’a pas été publié « par manque de place ».

Les troupes russes près de la frontière de l’Ukraine ne vont pas entrer dans le pays. Cela n’aurait tout simplement aucun sens. S’emparer de terres dévastées par ses strates dirigeantes traîtresses et corrompues est l’un des pires scénarios. Les troupes russes sont là pour empêcher un nouvel assaut contre les républiques du Donbass. Si cela se produit, l’armée de Kiev sera détruite et ce qui reste de l’État déjà en faillite s’effondrera probablement. Ces troupes et autres moyens militaro-techniques, comme le disent joliment les généraux russes, sont là pour accroître la pression sur les marionnettistes plutôt que sur les marionnettes.

La Russie peut compter sur sa capacité militaire considérablement accrue, qui lui donnera probablement ce que les experts occidentaux appellent la « domination par escalade » en Europe et dans d’autres zones d’intérêt vital. Nous savons aussi que l’article 5 de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord est absolument creux – lisez-le – malgré l’avalanche d’assurances. Et les États-Unis ne se battraient en aucun cas en Europe contre un pays nucléaire, au risque d’une réponse dévastatrice. J’ai étudié l’histoire du développement de la stratégie nucléaire des États-Unis. En outre, la Russie est adossée à la Chine, ce qui renforce considérablement les capacités militaro-politiques des deux pays.

Les États-Unis et l’OTAN continuent de rejeter les propositions russes équitables – arrêt de la poursuite de l’expansion de l’OTAN, qui est considérée comme absolument nocive et porteuse d’une promesse de grande guerre, arrêt du déploiement d’armes offensives en Europe centrale et orientale, retour au statu quo ante de 1997, date de la signature de l’acte Russie-OTAN. Les contre-propositions américaines concernant les pourparlers sur les mesures de confiance et le contrôle des armements semblent bien jolies, mais elles n’ont aucun sens. Nous les avons déjà eues.

La confiance ne pourra commencer à être restaurée que lorsque les intérêts fondamentaux de la Russie seront respectés.

Nous sommes également complices de la création de la situation actuelle – parce que nous étions faibles et que nous faisions confiance à nos partenaires occidentaux. Ce n’est plus le cas.

Nous savons également que si l’OTAN était une alliance défensive, elle a dégénéré en une alliance agressive après le bombardement de ce qui restait de la Yougoslavie, l’agression de la plupart des membres de l’alliance contre l’Irak, l’agression contre la Libye, qui ont laissé derrière elle des centaines de milliers de morts et des régions dévastées.

L’OTAN ne constitue pas une menace immédiate. Nous avons constaté ses capacités de combat en Afghanistan. Mais nous la voyons comme un dangereux virus qui répand de la bellicosité et s’en nourrit. Il est également évident que plus elle se rapproche de nos frontières, plus elle peut devenir dangereuse. La Russie a écrasé toutes les coalitions européennes qui tentaient de la vaincre – les dernières menées par Napoléon et Hitler. Mais nous ne voulons pas d’une autre guerre. Même si elle ne se déroulait pas sur notre territoire.

Le système de sécurité en Europe, construit en grande partie par l’Occident depuis les années 1990, alors qu’aucun traité de paix n’avait été signé après la fin de la précédente Guerre froide, est dangereusement non viable.

Il y a plusieurs façons de résoudre le problème marginal de l’Ukraine. Le retour de pays comme elle à une neutralité permanente, des garanties juridiques par plusieurs pays clés de l’OTAN de ne jamais voter pour une nouvelle expansion du bloc. Les diplomates, je suppose, en ont quelques autres en tête. Nous ne voulons pas humilier Bruxelles en insistant pour qu’elle répudie son plaidoyer erroné en faveur d’une expansion sans limite de l’OTAN.  Nous connaissons tous le résultat de l’humiliation de Versailles. Et, bien sûr, nous demandons l’application des accords de Minsk.

Mais la tâche est plus vaste : la question est celle de la construction d’ un système viable sur les ruines du présent. Et sans recourir aux armes, bien sûr. Probablement dans le cadre plus large de la Grande Eurasie. La Russie a besoin d’un flanc occidental sûr et amical dans la future compétition mondiale. L’Europe sans la Russie, voire contre elle, a rapidement perdu sa position internationale. C’est ce qu’avaient prédit de nombreuses personnes dans les années 1990, lorsque l’offre russe d’intégration « avec, pas dans » – nous sommes trop grands et trop fiers pour être absorbés – a été rejetée. Mais il reste toujours une chance. 

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Illustration Wikipedia : l’Eurasie (détail) 

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