Parlons d’argent : comment la Russie va négocier la guerre économique de l’Occident

Dans un excellent article que nous traduirons sous peu, et auquel Pepe Escobar se réfère plus bas, le très renommé professeur d’économie Michael Hudson explique que le but des USA est de découpler l’économie des pays de l’UE (notamment de l’Allemagne) de la Russie, et de l’éloigner de la Chine à travers la création de deux blocs irréductiblement ennemis. Deux raisons à cela : d’abord faire de l’Europe de l’Ouest le pré carré exclusif des États-Unis, et ensuite entraver l’ascension de la Chine en freinant, autant que faire se peut, le développement des relations commerciales entre l’Europe de l’Ouest et la Chine.

L’Ukraine est l’une des grandes victimes de cette politique.


Par Pepe Escobar
Paru sur The Cradle sous le titre Follow the money: how Russia will bypass western economic warfare


Les États-Unis et l’Union européenne vont trop loin dans leurs sanctions contre la Russie. Le résultat pourrait être la dédollarisation de l’économie mondiale et des pénuries massives de matières premières dans le monde entier.

Un aréopage de hauts gradés de l’OTAN installés dans leur chambre d’écho cible la Banque centrale russe avec des sanctions et s’attend à quoi ? À des cookies ?

Ce qu’ils ont obtenu à la place, c’est que les forces de dissuasion russes passent à un « régime de service spécial », ce qui signifie que les flottes du Nord et du Pacifique, le commandement de l’aviation à long rayon d’action, les bombardiers stratégiques et l’ensemble de l’appareil nucléaire russe sont en alerte maximale.

Un général du Pentagone a très rapidement fait ses calculs et, quelques minutes plus tard, une délégation ukrainienne a été envoyée pour mener des négociations avec la Russie dans un lieu tenu secret à Gomel, au Belarus.

Pendant ce temps, dans les terres vassales, le gouvernement allemand était occupé à « fixer des limites aux bellicistes comme Poutine » – une entreprise assez audacieuse, si l’on considère que Berlin n’a jamais fixé de telles limites aux bellicistes occidentaux qui ont bombardé la Yougoslavie, envahi l’Irak ou détruit la Libye en totale violation du droit international.

Tout en proclamant ouvertement leur désir de « stopper le développement de l’industrie russe », d’endommager son économie et de « ruiner la Russie » – faisant écho aux oukases américaines contre l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Libye, Cuba, le Venezuela et d’autres pays du Sud – les Allemands ne pouvaient pas reconnaître un nouvel impératif catégorique.

Ils ont finalement été libérés de leur complexe de culpabilité de la Seconde Guerre mondiale par nul autre que le président russe Vladimir Poutine. L’Allemagne se sent enfin libre de soutenir et d’armer des néo-nazis au grand jour – maintenant le bataillon ukrainien Azov.

Pour comprendre comment ces sanctions de l’OTAN vont « ruiner la Russie », j’ai demandé l’analyse succincte de l’un des économistes les plus compétents de la planète, Michael Hudson, auteur, entre autres, de l’incontournable Super-Imperialism : The Economic Strategy of American Empire.

Hudson a fait remarquer qu’il était « tout simplement abasourdi par l’escalade quasi nucléaire des États-Unis ». En ce qui concerne la confiscation des réserves étrangères russes et la coupure de SWIFT, le point principal en est que « la Russie mettra un certain temps à mettre en place un nouveau système, avec la Chine. Le résultat mettra définitivement fin à la dollarisation, car les pays menacés par la ‘démocratie’ ou affichant leur indépendance diplomatique auront peur d’utiliser les banques américaines. »

Ceci, selon Hudson, nous amène à « la grande question : si l’UE et le bloc dollar pourront continuer [malgré les sanctions, NdT] à acheter des matières premières russes – cobalt, palladium, etc, et si la Chine se joindra à la Russie pour cesser d’alimenter l’Occident en minéraux. »

Hudson insiste : « La Banque centrale de Russie dispose bien sûr d’actifs bancaires étrangers afin d’intervenir sur les marchés des changes pour défendre sa monnaie contre les fluctuations. Le rouble a plongé. Il y aura de nouveaux taux de change. Mais c’est à la Russie de décider si elle doit vendre son blé à l’Asie occidentale [le Moyen-Orient, NdT] qui en a besoin, ou arrêter de vendre du gaz à l’Europe via l’Ukraine, maintenant que les États-Unis y ont accès. »

À propos de l’introduction éventuelle d’un nouveau système de paiement Russie-Chine contournant le SWIFT et combinant le SPFS (système de transfert de messages financiers) russe et le CIPS (système de paiement interbancaire transfrontalier) chinois, Hudson ne doute pas que « le système Russie-Chine sera mis en œuvre. Les pays du Sud émergent chercheront à le rejoindre et en même temps à conserver le SWIFT – en transférant leurs réserves dans le nouveau système. »

Je vais me dédollariser moi-même, tout seul

Ainsi, les États-Unis eux-mêmes, dans une autre énorme gaffe stratégique, vont accélérer la dédollarisation. Comme l’a déclaré Hong Hao, directeur général de Bocom International au Global Times, la dédollarisation du commerce de l’énergie entre l’Europe et la Russie « marquera le début de la désintégration de l’hégémonie du dollar ».

C’est un refrain que l’administration américaine a entendu discrètement la semaine dernière de la part de certaines de ses plus grandes banques multinationales elles-mêmes, dont des poids lourds comme JPMorgan et Citigroup.

Un article de Bloomberg résume leurs craintes collectives :

« L’éviction de la Russie de ce système mondial essentiel – qui traite 42 millions de messages par jour et sert de lien vital à certaines des plus grandes institutions financières du monde – pourrait se retourner contre nous, en faisant grimper l’inflation, en rapprochant la Russie de la Chine et en soustrayant des transactions financières aux regards de l’Occident. Cela pourrait également encourager le développement d’une alternative à SWIFT qui pourrait à terme porter atteinte à la suprématie du dollar américain. »

Ceux dont le QI est supérieur à 50 dans l’Union européenne (UE) ont dû comprendre que la Russie ne pouvait tout simplement pas être totalement exclue de SWIFT, mais peut-être seulement quelques-unes de ses banques : après tout, les commerçants européens dépendent de l’énergie russe.

Du point de vue de Moscou, c’est un problème mineur. Un certain nombre de banques russes sont déjà connectées au système CIPS de la Chine. Par exemple, si quelqu’un veut acheter du pétrole et du gaz russes avec le CIPS, le paiement doit être effectué dans la monnaie chinoise, le yuan. Le CIPS est indépendant de SWIFT.

En outre, Moscou a déjà relié son système de paiement SPFS non seulement à la Chine, mais aussi à l’Inde et aux pays membres de l’Union économique eurasienne (UEEA). Le SPFS est déjà relié à environ 400 banques.

Avec un plus grand nombre d’entreprises russes utilisant le SPFS et le CIPS, même avant leur fusion, et d’autres manœuvres pour contourner SWIFT, telles que le troc – largement utilisé par l’Iran sous sanctions – et les banques agents, la Russie pourrait compenser au moins 50 % des pertes commerciales.

Le fait essentiel est que la fuite hors du système financier occidental dominé par les États-Unis est désormais irréversible dans toute l’Eurasie, et qu’elle se déroulera parallèlement à l’internationalisation du yuan.

La Russie a son propre sac à malices

En attendant, nous ne parlons même pas encore des représailles russes à ces sanctions. L’ancien président Dmitri Medvedev a déjà donné un indice : tout est sur la table, de la sortie de tous les accords d’armement nucléaire avec les États-Unis au gel des actifs des entreprises occidentales en Russie.

Que veut donc l’ « Empire des mensonges » ? (Terminologie de Poutine, lors de la réunion de lundi à Moscou pour discuter de la réponse aux sanctions).

Dans un essai publié hier, délicieusement intitulé « L’Amérique vainc l’Allemagne pour la troisième fois en un siècle : le MIC, l’OGAM et le FIRE conquièrent l’OTAN », Michael Hudson présente une série de points cruciaux, en commençant par la façon dont « l’OTAN est devenue l’organe de politique étrangère de l’UE, au point même de dominer les intérêts économiques nationaux ».

Il décrit les trois oligarchies qui contrôlent la politique étrangère américaine :

La première est le complexe militaro-industriel, que Ray McGovern [1] a baptisé de façon mémorable MICIMATT (complexe militaro-industriel-du Congrès-du renseignement-des médias-des universités-des think-tanks).

Hudson définit sa base économique comme « une rente de monopole, obtenue avant tout par les ventes d’armes à l’OTAN, aux pays exportateurs de pétrole du Proche-Orient et à d’autres pays dont la balance des paiements est excédentaire ».

Le second est le secteur pétrolier et gazier, rejoint par le secteur minier (OGAM). Leur objectif est de « maximiser le prix de l’énergie et des matières premières afin de maximiser la rente des ressources naturelles ». Monopoliser le marché pétrolier de la zone dollar et l’isoler du pétrole et du gaz russes est une priorité majeure des États-Unis depuis plus d’un an, alors que le gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne menaçait de relier les économies ouest-européenne et russe. »

Le troisième est le secteur « symbiotique » de la finance, de l’assurance et de l’immobilier (FIRE), que Hudson définit comme « le pendant de l’ancienne aristocratie terrienne post-féodale européenne vivant de ses rentes foncières. »

Alors qu’il décrit ces trois secteurs rentiers qui dominent complètement le capitalisme financier post-industriel au cœur du système occidental, Hudson note comment « Wall Street a toujours été étroitement fusionnée avec l’industrie pétrolière et gazière (nommément les conglomérats Citigroup et Chase Manhattan). »

Hudson montre comment « l’objectif stratégique américain le plus urgent de la confrontation de l’OTAN avec la Russie est de faire flamber les prix du pétrole et du gaz. En plus de créer des profits et des gains boursiers pour les entreprises américaines, les prix plus élevés de l’énergie vont freiner l’économie allemande ».

Il met en garde contre la hausse des prix des denrées alimentaires « dans le sillage du blé ». (La Russie et l’Ukraine représentent 25 % des exportations mondiales de blé.) Du point de vue du Sud émergent, c’est une catastrophe : « Cela mettra sous pression de nombreux pays du Proche-Orient et du Sud émergent, aggravant le déficit de leur balance des paiements et faisant peser une menace de défaut sur leur dette extérieure. »

Quant aux sanctions sur les exportations de matières premières russes, « cela menace de provoquer des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement de matériaux clés, notamment le cobalt, le palladium, le nickel, l’aluminium. »

Et cela nous conduit, une fois de plus, au cœur du problème : « Le rêve à long terme des nouveaux combattants de la Guerre froide américains est de briser la Russie, ou du moins de restaurer sa kleptocratie managériale qui cherchait à s’enrichir, à travers des privatisations, sur les marchés boursiers occidentaux. »

Cela n’arrivera pas. Hudson voit clairement comment « la plus énorme conséquence involontaire de la politique étrangère américaine a été de rapprocher la Russie et la Chine, ainsi que l’Iran, l’Asie centrale et les pays du long de l’initiative Belt and Road. »

Et si on confisquait un peu de technologie ?

Comparez maintenant tout ce qui précède avec le point de vue d’un magnat des affaires d’Europe centrale ayant de vastes intérêts, à l’est comme à l’ouest, et qui cultive la discrétion.

Dans un échange de courriels, ce magnat des affaires a posé de sérieuses questions sur le soutien de la Banque centrale russe à sa monnaie nationale, le rouble, « qui, selon les plans américains, est en train d’être détruit par l’Occident au moyen de sanctions et d’une meutes de loups monétaires qui vendent des roubles à découvert. Il n’y a vraiment presque aucune somme d’argent qui puisse battre les manipulateurs du dollar contre le rouble. Un taux d’intérêt de 20 % tuera inutilement l’économie russe. »

L’homme d’affaires affirme que le principal effet de la hausse des taux « serait de soutenir des importations qui n’ont pas lieu d’être. La chute du rouble est donc favorable à la Russie en termes d’autosuffisance. À mesure que les prix à l’importation augmentent, ces biens devraient commencer à être produits sur place. Je laisserais simplement le rouble tomber pour trouver son propre niveau, qui sera pendant un certain temps inférieur à ce que les forces naturelles permettraient, car les États-Unis le feront baisser par le biais de sanctions et de manipulations de vente à découvert, dans une forme de guerre économique contre la Russie. »

Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. L’arme létale de l’arsenal de réponses de la Russie a été identifiée par le chef du Center for Economic Research of the Institute of Globalization and Social Movements (IGSO), [2] Vasily Koltashov : la clé est la confiscation de la technologie – si la Russie cesse de reconnaître les droits américains sur les brevets.

Dans ce qu’il qualifie de « libération de la propriété intellectuelle américaine », Koltashov appelle à l’adoption d’une loi russe sur « les États amis et inamicaux ». Si un pays se trouve sur la liste des pays hostiles, nous pourrions commencer à copier ses technologies dans les domaines de la pharmacie, de l’industrie, de la fabrication, de l’électronique et de la médecine. Cela peut être n’importe quoi – de simples détails à des compositions chimiques ». Cela nécessiterait d’amender la constitution russe.

Koltashov soutient que « l’une des bases du succès de l’industrie américaine a été la copie de brevets étrangers ». Maintenant, la Russie pourrait utiliser « le vaste savoir-faire de la Chine, avec ses derniers processus technologiques de production pour copier les produits occidentaux : la libération de la propriété intellectuelle américaine causerait des dommages aux États-Unis à hauteur de 10 000 milliards de dollars, seulement dans la première phase. Ce serait un désastre pour eux ».

En l’état actuel des choses, la stupidité stratégique de l’UE dépasse l’entendement. La Chine est prête à acheter toutes les ressources naturelles russes, l’Europe n’étant plus que le pitoyable otage de pirates et de spéculateurs sauvages. Il semble qu’une scission totale entre l’UE et la Russie se profile à l’horizon, avec des échanges commerciaux limités et une diplomatie nulle.

Maintenant, écoutez le son des bouchons de champagne qui sautent partout dans le MICIMATT.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Image Public Domain Pictures / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Ray McGovern est un ancien officiel de haut rang de la CIA. C’est aujourd’hui l’un des commentateurs les plus respectés de la politique étrangère des USA. Fiche Wikipedia en français.

[2] Le Center for Economic Research of the Institute of Globalization and Social Movements est un think tank marxiste russe indépendant. Il ne représente pas la position du gouvernement russe.

1 réponse

  1. 3 mars 2022

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