Biden rattrapé par la réalité en Europe

Par M. K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Biden’s reality check in Europe


Le bilan de la tournée européenne du président américain Joe Biden, les 25 et 26 mars, est maigre. Des voix dissidentes s’élèvent en Europe alors que les sanctions occidentales contre la Russie commencent à se retourner contre elle, avec des hausses de prix et des pénuries de carburant et d’électricité. Et ce n’est que le début, car Moscou n’a pas encore annoncé ses mesures de rétorsion.

Le plus désagréable dans tout cela pour les USA, c’est que le Ministère russe de la défense a choisi le voyage de Biden comme toile de fond pour présenter les véritables proportions du succès de son opération spéciale en Ukraine. La crédibilité des États-Unis et de l’OTAN est sur le point d’être irrémédiablement compromise, alors que le rouleau compresseur russe traverse l’Ukraine avec en ligne de mire le double objectif de la « démilitarisation » et de la « dénazification ».

L’état-major russe a révélé [lien en français ici, NdT] vendredi que les forces armées ukrainiennes, entraînées par l’OTAN et les États-Unis, ont subi des pertes considérables : L’armée de l’air et la défense aérienne ukrainiennes sont presque entièrement détruites, tandis que la marine du pays n’existe plus et qu’environ 11,5 % de l’ensemble du personnel militaire a été mis hors de combat. (L’Ukraine ne dispose pas de réserves organisées).

Selon le chef adjoint de l’état-major général russe, le colonel général Sergey Rudskoy, l’Ukraine a perdu une grande partie de ses véhicules de combat (chars, véhicules blindés, etc.), un tiers de ses systèmes de roquettes à lancement multiple, et plus des trois quarts de ses systèmes de défense anti-missiles et de ses systèmes de missiles tactiques Tochka-U.

Seize des principaux aérodromes militaires ukrainiens ont été mis hors service, 39 bases de stockage et arsenaux ont été détruits (qui contenaient jusqu’à 70 % de tous les stocks d’équipements militaires, de matériel et de carburant, et plus d’un million et demi de tonnes de munitions).

Il est intéressant de noter qu’à la suite des frappes intenses et de haute précision sur les bases et les camps d’entraînement, les mercenaires étrangers quittent l’Ukraine. Au cours de la semaine dernière, 285 mercenaires ont fui vers la Pologne, la Hongrie et la Roumanie. Les forces russes détruisent systématiquement les cargaisons d’armes occidentales, dès leur arrivée.

Plus important encore, la mission de libération du Donbass est sur le point d’être accomplie. En termes simples, les principaux objectifs de la première phase de l’opération ont été atteints. [1]

Outre Kiev, les troupes russes ont bloqué les villes du nord et de l’est de Tchernigov, Sumy, Kharkov et Nikolaev, tandis qu’au sud, Kherson et la majeure partie de la région de Zaporozhye [2] sont sous contrôle total – l’intention étant non seulement d’entraver les forces ukrainiennes, mais aussi d’empêcher leur regroupement dans la région du Donbass. (Voir mon article Dissecting Ukraine imbroglio, Tribune, 21 mars 2022)

« Nous n’avions pas prévu de prendre ces villes d’assaut dès le départ, afin d’éviter les destructions et de minimiser les pertes parmi le personnel et les civils », a déclaré Rudskoï. Mais, a-t-il ajouté, une telle option n’est pas non plus exclue dans la période à venir.

Il va de soi que Washington et les capitales européennes savent pertinemment que l’opération russe se déroule comme prévu et qu’il est impossible de l’arrêter. Ainsi, le sommet extraordinaire de l’OTAN du 24 mars a confirmé que l’alliance ne souhaite pas s’engager dans une confrontation militaire avec l’armée russe.

Au lieu de cela, le sommet a décidé de renforcer la défense de ses propres territoires ! Quatre groupes de combat multinationaux supplémentaires de l’OTAN, composés de 40 000 hommes, seront déployés en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie sur une base permanente. La proposition de la Pologne de déployer des unités militaires de l’OTAN en Ukraine a été purement et simplement rejetée.

Cependant, la Pologne a d’autres projets, notamment celui de déployer des contingents dans les régions occidentales de l’Ukraine pour soutenir le « peuple ukrainien fraternel » avec l’intention implicite de reprendre le contrôle des territoires historiquement disputés dans ces régions. On ne sait toujours pas quel accord faustien a été conclu à Varsovie le 25 mars entre Biden et son homologue polonais Duda, mais il est clair que les vautours tournent dans les cieux ukrainiens. (Voir mon article Biden se rend aux frontières de l’Ukraine, 24 mars 2022, en anglais).

En effet, si la Pologne fait une offre pour le territoire ukrainien (avec le soutien tacite de Biden), le Belarus serait-il loin derrière pour prendre le contrôle des régions de Polésie et de Volyn en Ukraine ? C’est peu probable. Il suffit de dire que depuis le coup d’État soutenu par la CIA à Kiev en 2014, lorsque les États-Unis ont pris les commandes du pays, l’Ukraine a perdu sa souveraineté et est maintenant dangereusement proche de disparaître complètement de la carte de l’Europe !

Washington – et Biden personnellement, parce qu’il a été le principal représentant de l’administration Obama à Kiev en 2014 – devront porter cette lourde croix dans les livres d’histoire.

Quant aux dirigeants européens, ils se retrouvent dans un monde irréel, déconnecté des réalités stupéfiantes d’un nouvel ordre mondial. Le vieux Biden, âgé de quatre-vingts ans, qui n’a qu’une compréhension limitée du flux torrentiel des événements, a fait une proposition stupéfiante lors de sa conférence de presse de jeudi à Bruxelles : l’Ukraine devrait remplacer la Russie au sein du G20 !

Mais Biden a une âme sœur en la personne de la chef de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dont la dernière menace est que les compagnies pétrolières et gazières russes « ne seront pas autorisées à exiger le paiement du carburant en roubles. » Elle ignore superbement que l’UE ne dispose pas de moyens efficaces pour faire pression sur les entreprises russes !

Le président russe Vladimir Poutine a surpris les dirigeants occidentaux réunis à Bruxelles en annonçant que la Russie allait rapidement commencer à facturer en roubles les livraisons de gaz aux pays « inamicaux ». Plus de 45 pays inamicaux figurent sur la liste – les États-Unis et les membres de l’UE, ainsi que le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, Singapour, le Monténégro et la Suisse. ([Pour ceux qui y ont accès, NdT], voir l’explication de RT intitulée What buying gas in rubles means for Russia and the West).

En fait, d’une part, Moscou compense l’affaiblissement du rouble, tout en faisant savoir qu’elle est à l’avant-garde d’une nouvelle vague internationale visant à contourner le dollar comme monnaie de réserve.

Pourtant, Moscou continue également à fournir régulièrement du gaz russe pour le transit vers l’Europe à travers l’Ukraine afin de répondre aux demandes des consommateurs européens (109,5 millions de mètres cubes au 26 mars !). Le fait est que, malgré la rhétorique et les discours grandiloquents, l’Europe a récemment augmenté ses achats de gaz à la Russie de manière significative dans un contexte de prix spot astronomiquement élevés !

Le Conseil européen, qui s’est réuni à Bruxelles le 25 mars en présence de Biden, n’a adopté aucune mesure concrète pour faire face à la hausse des prix de l’énergie et n’a pas pu trouver une approche unifiée face à la décision de la Russie de ne recevoir les paiements pour son gaz qu’en roubles.

En ce qui concerne la proposition de la Commission européenne d’établir un nouveau système d’achat commun de gaz pour éviter la surenchère, la déclaration finale du Conseil européen indique simplement que les dirigeants ont convenu de « travailler ensemble sur l’achat commun volontaire de gaz, de GNL et d’hydrogène », ce qui signifie que les achats communs ne peuvent être effectués que par les pays de l’UE qui sont d’accord pour s’unir. (Gras ajouté).

Le chemin sera long pour que l’Europe se passe du gaz russe. Le président serbe Aleksandar Vucic a déclaré hier :  « Il y a des pénuries de gaz, et c’est pourquoi nous devons parler aux Russes. L’Europe va s’orienter vers une réduction de sa dépendance au gaz russe, mais cela peut-il se faire dans les années à venir ? C’est très difficile. »

« L’Europe consomme 500 milliards de mètres cubes de gaz, dont l’Amérique et le Qatar ne peuvent qu’offrir 15 milliards, en tout et pour tout… C’est pourquoi des hommes politiques allemands et autrichiens m’ont dit : « Nous ne pouvons pas simplement nous saborder. Si nous imposons des sanctions à la Russie dans le domaine du pétrole et du gaz, nous nous sabordons. Ce serait comme se tirer une balle dans le pied juste avant de se jeter dans un combat ». C’est ainsi que les personnes rationnelles en Occident voient les choses aujourd’hui. »

Avec les prédictions apocalyptiques d’un échec militaire russe en Ukraine qui s’écroulent et le retour de bâton des sanctions contre la Russie, les Européens sont pris en tenaille. Ils en éprouveront de plus en plus de ressentiment au fil du temps. [3]

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Illustration Gerd Altmann

Notes de la traduction :

[1] Avec tout le respect que nous devons à cet expert en relations internationales, Bhadrakumar va un peu vite en besogne. La région du Donbass est celle où le gros des forces armées ukrainiennes est concentré. Les combats pourraient malheureusement y durer encore une bonne semaine, peut-être plus.

[2] Aux dernières nouvelles, la ville de Zaporozhye elle-même est encore sous contrôle de l’Ukraine.

[3] Ressentiment contre les USA, cela va sans dire, qui nous entraînent dans leur guerre par procuration contre la Russie au détriment de nos intérêts.

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