« Les lilas surgissent de la terre inanimée » : la fake news de Kiev annonce un avril cruel

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Indian Punchline sous le titre Fake news in Kiev heralds cruel April


Moscou, indigné, a exigé avec colère la tenue d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies ce lundi, suite aux allégations d’atrocités commises par des troupes russes postées dans les environs de Kiev au cours du mois dernier. À première vue, cette allégation est une fake news, mais elle peut donner lieu à des perceptions erronées jusqu’à ce qu’elle soit dénoncée comme de la désinformation.

Un communiqué de Tass dit : « Le ministère russe de la Défense a déclaré dimanche que les forces armées russes avaient quitté Boutcha, dans la région de Kiev, le 30 mars, alors que « les preuves de crimes » ne sont apparues que quatre jours plus tard, après l’arrivée dans la ville d’officiers du service de sécurité ukrainien. Le ministère a souligné que le 31 mars, le maire de la ville, Anatoly Fedoruk, avait confirmé dans une allocution vidéo qu’il n’y avait plus de troupes russes à Boutcha. Cependant, ce jour-là, il n’a pas dit un mot sur des civils abattus dans la rue, les mains attachées dans le dos. »

Ce qui est encore plus surprenant, c’est que dans les minutes qui ont suivi la « breaking news », des dirigeants occidentaux – chefs d’État, ministres des affaires étrangères, anciens responsables politiques – se sont précipités, avec des déclarations dûment préparées et uniquement fondées sur des vidéos de quelques secondes et une poignée de photos, pour lancer des accusations publiques. Aucun avis d’expert n’a été demandé, aucun travail médico-légal n’a été effectué, aucune occasion n’a été donnée aux accusés d’être entendus. [1]

Le président français Emmanuel Macron a interrompu sa campagne électorale, où il est dans un mouchoir de poche avec Marine Le Pen, lors du scrutin de dimanche prochain, pour qualifier les atrocités russes présumées de « crime de guerre ». Le chancelier allemand Olaf Scholz a fait de même, mais il est lui aussi en grande difficulté, car l’Allemagne affiche une inflation de +7,3% en mars.

Il n’y a rien d’inhabituel à ce que des politiciens en mauvaise posture se raccrochent à des croquemitaines. Des esprits intelligents comme ceux de Macron et Scholz doivent se rendre compte à présent que leurs politiques défaillantes ont inexorablement conduit à une défaite stratégique face à la Russie. Mais la grande question est la suivante : pourquoi cette mise en scène à ce moment précis ?

Cette « fake news » est apparue alors que la phase 2 de l’opération spéciale russe, à l’est, dans le Donbass, doit commencer dans la semaine. Quelque 60 à 80000 soldats ukrainiens, considérés comme les meilleures unités des forces armées, sont en ce moment encerclés dans le Donbass.

La feinte russe a porté ses fruits, en immobilisant d’importantes forces ukrainiennes à Kiev le mois dernier. [2] Lorsque la vérité a éclaté au grand jour pour les responsables de Kiev (et leurs « conseillers » occidentaux), le mal était fait. L’énormité de la situation qui en résulte nécessite quelques explications.

La carte ci-dessus, reproduite de Novosti (et malheureusement en langue russe) sur la situation exacte sur le terrain au 3 avril et le commentaire d’Ivan Andreev, un correspondant de guerre expérimenté qui a couvert les opérations russes en Syrie, donnent une idée de l’importance du chaudron dans le Donbass, où la crème de la crème des forces ukrainiennes, qui compte plusieurs divisions, est piégée, isolée de sa base logistique et des autres forces amies par les forces adverses.

Le chaudron est assez grand, marqué de bandes bleues et noires sur la carte dans la partie supérieure de la région du Donbass, en direction de Kharkiv. La colonne russe massive qui s’était retirée de la région de Kiev il y a une semaine manœuvre en arc de cercle vers ce chaudron, en contournant Tchernihiv au nord et les villes de Sumy et Kharkiv (près de la frontière russe au nord-est).

Les forces ukrainiennes sont bien armées et se sont lourdement fortifiées, mais elles sont incapables de s’échapper du piège. Il n’est pas non plus possible pour Kiev d’envoyer des renforts, car la campagne à l’est est constituée de terres agricoles largement ouvertes (jusqu’au fleuve Dniepr). Les Russes ont la suprématie aérienne et il est impossible de cacher les mouvements de l’ennemi à leurs yeux.

Au cours de la phase 1 de l’opération, les forces russes ont mis hors service tous les aéroports voisins et détruit systématiquement les réserves pétrolières ukrainiennes proches. Comme je l’ai écrit dans un post de blog précédent, il y a trois jours, les forces russes ont porté un coup dévastateur : « Notamment, l’aérodrome militaire de Mirgorod dans le centre de la région de Poltava, une plateforme d’importance stratégique, a été mis hors service et plusieurs hélicoptères de combat et avions ukrainiens trouvés dans ses parkings camouflés, ainsi que des dépôts de carburant et d’armes d’aviation ont été détruits. »

De même, Kharkiv a été encerclée et « lors d’une frappe de haute précision avec des missiles opérationnels-tactiques Iskander sur le quartier général de la défense de la ville jeudi, « plus de 100 nationalistes et mercenaires de pays occidentaux » ont été tués ».

Néanmoins, on s’attend à ce que les forces ukrainiennes livrent combat plutôt que de se rendre – bien qu’elles soient encerclées, sans couverture aérienne, et qu’elles n’ont pas la possibilité de relever leurs forces ou de disposer de suffisamment de carburant pour s’engager dans une guerre de manœuvres, et avec des munitions en voie d’épuisement.

Il est certain qu’une bataille majeure approche, la plus décisive de toute l’opération spéciale russe jusqu’à présent. Le hic, c’est que le chaudron compte également de nombreuses bourgades de population d’origine russe (y compris des détenteurs de passeports russes) et que l’offensive sera longue et patiemment exécutée pour éviter les pertes civiles ou la destruction d’infrastructures civiles.

En d’autres termes, la phase 2 pourrait durer jusqu’à un mois environ avant d’être achevée. Ne nous y trompons pas, les Russes doivent gagner ici (ce qu’ils feront) parce qu’ils briseront les reins des forces armées ukrainiennes. Malgré toutes les fanfaronnades de Zelensky, Kiev se rendra compte de l’énormité de la défaite et ses mentors occidentaux la verront également.

Ainsi, il est certain que la stratégie occidentale consistera, pendant un mois, à produire sans cesse des « fake news » et à intensifier la guerre de l’information. Une opération sous faux drapeau pourrait même être mise en scène sous la supervision d’agents des services de renseignement occidentaux.

Dans le pire des cas, Kiev pourrait même jouer sa dernière carte – les armes chimiques. La Russie a rendu publics les détails des lieux où l’Ukraine a conservé des stocks d’armes chimiques. On sait que les États-Unis ont fourni, au titre de l’aide militaire, des équipements spéciaux (masques à gaz, vêtements de protection, etc.) pour faire face à des armes chimiques, et ont dispensé une formation spéciale pour s’en protéger.

La célérité avec laquelle Macron et Scholz ont avalé la « fake news » est le signe avant-coureur d’une nouvelle phase de la guerre de l’information. En résumé, Paris et Berlin ont réalisé que l’opération russe atteint avec succès ses objectifs fixés.

« Avril », écrivait TS Eliot dans son chef-d’œuvre La Terre vaine, [3] « le mois le plus cruel, fait surgir Les lilas de la terre inanimée, entremêle La mémoire et les désirs, irrite Les racines engourdies de sa pluie printanière ». Mais la sombre ironie de l’ « avrilité » de cette année sera que la fécondité et le renouveau porteront sur la régénération de la Russie dans un monde à la fois historique, et marqué par des fables engendrées par des esprits occidentaux coupés du monde.

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l’Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d’Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Corinne Autey-Roussel
Photo Adina Voicu / Pixabay

Notes de la traduction :

[1] Il est même possible que ce soient les Ukrainiens qui aient tué des civils pro-russes à Boutcha pour ensuite accuser la Russie de barbarie. Un tweet signale que le 2 avril, la police ukrainienne allait « nettoyer la ville de saboteurs et de collaborateurs des Russes ».

(Tweet : Police nationale d’Ukraine :

« Aujourd’hui, le 2 avril à #Boutcha, dans l’Oblast de Kiev, les forces spéciales de la police nationale vont nettoyer la ville des saboteurs et des collaborateurs des troupes russes ».)

De plus, selon l’agence de presse Tass, la ville a été pilonnée par l’armée ukrainienne après le départ des troupes russes, ce qui a pu faire des victimes. Quoi qu’il en soit, la preuve de ce qui s’est passé sera facile à établir : des médecins-légistes de l’ONU devront déterminer le moment du décès de ces malheureux et croiser ces données avec le rapport officiel de l’OTAN, selon lequel les troupes russes ont quitté la ville le 30 mars.

[2] Une énorme colonne russe (64 kilomètres de long) est restée immobilisée pendant des jours dans les environs de Kiev, donnant lieu à toutes sortes de supputations sur leurs supposées défaillances, le possible manque de carburant et le « moral des troupes russes au plus bas ». Il s’agissait en fait d’une passe de bonneteau : il s’agissait de détourner l’attention des unités de l’armée ukrainienne présentes à Kiev pendant que le chaudron finissait de se former à l’est, dans le Donbass – où aujourd’hui, comme l’explique l’auteur, la colonne est en ce moment en train de rejoindre ses positions en vue de refermer le chaudron.

[3] La traduction des vers du poème de TS Eliot est de Michel Vinaver. Voir PDF du poème en français. 

1 réponse

  1. 6 avril 2022

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