Ukraine : l’Occident peut-il utiliser la guerre pour inverser sa dynamique de déclin ?

La guerre en Ukraine pourrait bien être existentielle non seulement pour la Russie, qui y joue sa survie, mais aussi pour l’Occident, qui en est au même point. Seulement voilà : dans cette guerre totale, avec ses sanctions irresponsables, l’administration Biden a fait preuve d’une incompétence suicidaire.

Un aspect positif toutefois : l’Occident était en phase de déclin avancé depuis bien avant l’intervention russe en Ukraine. Il va pouvoir en rendre Poutine personnellement responsable. Même si elle est bien maigre, c’est une consolation…


Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre
‘Through Ukraine’: Can the West Use the War to Stem Its Decline and the Shift to a New Global Monetary Order?


Un échec en Ukraine pourrait bien sonner le glas de l’UE et de l’OTAN. 

Parfois, des changements révolutionnaires s’insinuent dans les événements comme par effraction ; nous ne prenons conscience de la bifurcation majeure qu’ils représentaient que lorsque nous la remarquons dans le rétroviseur. C’est particulièrement le cas lorsque ceux qui ont été les premiers à appuyer sur la gâchette ne réalisent pas pleinement – eux-mêmes – ce qu’ils ont fait.

Qu’est-ce qui a été fait ? Dans un moment de haine viscérale, quelques membres de l’ « équipe Biden » ont décidé de planifier la chute de la valeur du rouble. Ils ont donc eu recours à la ruse consistant à saisir les réserves en dollars, en euros et en bons du Trésor de la Banque centrale de Russie.

Ils étaient tellement sûrs de leur plan selon lequel aucun effort de la Russie ne pourrait sauver le rouble en perdition, qu’ils n’ont même pas pris la peine de consulter la Réserve fédérale ou la BCE. Ces dernières l’ont dit publiquement et ont désapprouvé l’action entreprise.

Ce qui a suivi a été le lancement involontaire du système financier occidental vers sa disparition progressive. Les « faucons » russophobes de Washington ont stupidement choisi de se battre avec le seul pays – la Russie – qui possède les matières premières nécessaires pour faire marcher le monde et pour déclencher un passage à un nouveau système monétaire.

Cet événement monétaire va-t-il également modifier la dynamique géopolitique ? Bien sûr, il l’a déjà fait.

En saisissant ses réserves, Washington a en fait dit à Moscou : Les dollars vous sont interdits ; vous ne pouvez absolument rien acheter avec des dollars. Si tel est le cas, à quoi bon détenir des dollars ? Le dénouement de la manœuvre américaine et européenne était inévitable : La Russie vendrait son gaz pour des roubles.

Mais c’est là qu’intervient un rebondissement digne de Machiavel : en jouant sur les deux tableaux de l’équation, c’est-à-dire en liant le rouble à l’or, puis en liant les paiements énergétiques au rouble, la Banque de Russie modifie fondamentalement l’ensemble des hypothèses de travail du système commercial mondial (en remplaçant les dollars fiduciaires nominaux [une monnaie « fiat » fondée sur de la dette, NdT] par une monnaie solide adossée à des matières premières).

Mais attention, la Banque centrale de Russie a fait deux choses d’importance géostratégique : Elle a ajouté un « plancher » de prix et (en moins remarqué), en a supprimé un autre. La Banque a ajouté un plancher au prix de l’or – en promettant d’acheter de l’or à un taux fixe.

Cependant, en insistant sur le paiement dans sa monnaie nationale, la Russie a commencé à supprimer le plancher imposé par les États-Unis en 1971 au prix du dollar, quand ils ont obligé les pays du monde entier à vendre leurs monnaies nationales (ce qui les affaiblit) pour acheter des dollars (pour payer l’énergie). En bref, bien que le porte-parole russe, Dmitri Peskov, ait déclaré que la Russie procéderait avec prudence, cette décision rompt la surévaluation structurelle accordée au dollar.

Les producteurs d’énergie du Moyen-Orient voient clairement où cela mène : La Russie – en liant le rouble à l’or, et l’énergie au paiement en roubles – lance un processus visant à adosser le prix du pétrole au prix de l’or. C’est une révolution silencieuse. L’or devient provisoirement la monnaie de réserve neutre, en attendant le développement d’une monnaie plus générale.

C’est donc le troisième point à considérer : Il annonce la fin des échanges de matières premières dirigés par le papier américain, que l’Occident manipule pour maintenir les prix des matières premières et de l’or à un niveau bas. Cela donne potentiellement un tout nouvel horizon à l’OPEP+, par exemple.

Voici l’essentiel : si les bons du Trésor et les dollars détenus par la Fed de New York perdent leur attrait, qu’est-ce qui deviendra la réserve de valeur naturelle ? Les matières premières, bien sûr. Pourquoi est-ce si révolutionnaire ? Parce que dans une période de perturbation des chaînes d’approvisionnement, de pénuries alimentaires et de guerre, l’Occident n’aura plus accès à des matières premières « bon marché ».

Les membres de l’équipe Biden auraient peut-être dû prendre la peine de consulter la Réserve fédérale, car, ironiquement, non seulement ils ont effrayé les autres détenteurs étrangers de bons du Trésor américain et de dollars de réserve lorsqu’ils ont saisi les réserves russes, mais ils l’ont fait juste au moment où l’inflation intérieure américaine connaît une forte hausse, et où les obligations du Trésor sont de toute façon de moins en moins prisées.

Après quarante ans d’existence, les bons du Trésor américain sont aujourd’hui considérés comme des « risques sans rendement ». (Risques dus à la crainte que l’inflation rende les taux obligataires encore plus négatifs en termes réels. Déjà, le rendement des bons du Trésor à 2 ans explose à la hausse. Mais si la Fed veut sérieusement combattre l’inflation, les taux d’intérêt doivent aller beaucoup plus haut).

Comme on pouvait s’y attendre, la ruée vers les matières premières (pour toutes ces raisons : menace de guerre, perturbation de l’approvisionnement, sanctions contre la Russie) a fait flamber les prix des matières premières. Les prix élevés des matières premières ont un impact sur tous les autres prix et se répercutent partout – mais nulle part autant qu’aux États-Unis, où une construction financiarisée très lourde repose sur une base minuscule de garanties de matières premières. Et où l’administration est coincée entre Scylla, la peur de l’inflation, et Charybde, un krach boursier en cas de hausse des taux d’intérêt.

Cette trajectoire de crise économique et de déclin de la pertinence de l’Occident – présagée par l’évolution de l’ordre monétaire mondial, la menace d’hyperinflation, les pénuries alimentaires, les rayons vides, la pauvreté due à l’inflation, la flambée des prix du chauffage et de l’essence – peut-elle être inversée par une « victoire américaine » dans le conflit ukrainien ?

Ce que « Boutcha » nous dit, c’est que l’Occident est dans une frénésie du « tout ou rien » pour prouver qu’il peut gagner cette guerre. Un échec en Ukraine pourrait bien sonner le glas de l’UE et de l’OTAN. La cohésion bricolée au sein de ces alliances ne survivrait pas au traumatisme de la défaite. Et « Boutcha » nous dit que l’Occident est prêt à accepter une « victoire » imaginaire, même au prix d’une perte stratégique sur le terrain en Ukraine.

Le désespoir de l’Occident est également révélé par le fait que l’Europe caricature l’Ouroboros (le symbole antique du serpent qui se mord la queue) : En renonçant délibérément aux produits russes moins chers, Bruxelles s’expose à une spirale inflationniste incontrôlable et à la relégation de l’Europe dans un marigot économique, sa base manufacturière perdant sa compétitivité en raison des coûts énergétiques élevés. [*]

Le président du think tank américain Atlantic Council, un « idéologue de l’unipolarité », Frederick Kempe, a écrit la semaine dernière : « une victoire ukrainienne – avec un Occident fort et uni derrière elle – obligerait à repenser l’engagement et la compétence des États-Unis, et à modifier la trajectoire déclinante de l’influence et de la pertinence transatlantiques. La question n’est pas de savoir ce que serait le nouvel ordre mondial, mais plutôt de savoir si les États-Unis et leurs alliés peuvent, à travers l’Ukraine, inverser l’érosion des acquis du siècle dernier, ce qui constituerait un premier pas vers l’établissement du premier ordre mondial véritablement « global »  » [italiques ajoutées].

L’importance de l’Ukraine réside dans le fait que le monde entier (au-delà de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis) l’observe attentivement. Dans la plupart des cas, il refuse catégoriquement de se joindre aux condamnations de la Russie. La froideur de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis envers Biden est un signe de cette réorientation politique. Ces deux pays ont refusé d’accueillir une visite de Biden, voire de répondre à ses appels téléphoniques, tout en refusant net de cesser de collaborer étroitement avec la Russie sur les niveaux de production et les prix du pétrole.

D’une manière ou d’une autre, les « plaques » géopolitiques sont déjà déplacées. Un leader régional l’a résumé : À la suite de l’initiative russe sur le rouble, « nous ne craignons plus les sanctions ; nous avons vu d’autres pays y survivre ».

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Traduction et note de présentation Corinne Autey-Roussel
Photo Paolinio / Pixabay

[*] Note de la traduction :

On peut imaginer que pour « sauver les meubles » et préserver un semblant de compétitivité, les firmes de l’UE vont simplement délocaliser leur production européenne en Chine, qui continue à bénéficier de l’énergie bon marché russe. Mais dans ce cas, c’est la Chine qui gagnera, ainsi que la Russie, dont la Chine sera dépendante pour ses capacités de production à bas coût.
Décidément…

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